Départ canon pour Sarko

Les 100 premiers jours de Nicolas Sarkozy.

Comme tous les jeudis, les journalistes se pressent au palais de l’Élysée. Le porte-parole de Nicolas Sarkozy se fait attendre. Les reporters poireautent en feuilletant les journaux. Ce matin, Le Figaro titre : « Sarkozy veut aller “ vite et loin ” ». Le retardataire arrive, s’excuse et se prépare à détailler l’agenda du « président Sarkozy », une tournure un peu anglaise qui est en train de s’imposer à Paris. Sous son prédécesseur, Jacques Chirac, on parlait plutôt du « président de la République ». On dit désormais « le président Sarkozy » comme on le fait pour « le président Bush ». Ce n’est peut-être pas un hasard.

Dans les jours qui viennent, annonce le porte-parole, Sarkozy doit :
— rencontrer le premier ministre britannique, Gordon Brown, le président du Tchad (au sujet du Darfour), le patron de la Francophonie, Abdou Diouf (au sujet du sommet de Québec), et le président des Émirats arabes unis ;
— se rendre au Sénégal, au Gabon et, peut-être, en Libye ;
— recevoir des dirigeants politiques (du Front national, du Parti communiste et du Parti vert) ainsi que des chefs d’entreprise ;
— participer à une commémoration de la Shoah ;
— déjeuner avec les membres de l’équipe française de rugby en prévision de la Coupe du monde, qui aura lieu en France, du 7 septembre au 20 octobre, « comme le savent les dames ».

La précision fait soupirer ma voisine, et les questions commencent à tomber dru. Un confrère allemand, dont le ton trahit la perplexité, se hasarde à demander : « Quand le président de la République va-t-il prendre des vacances ? » Le porte-parole fait mine de s’étonner : « Vous voulez déjà qu’on parte en vacances ! »

Sarkozy ira-t-il « vite et loin » ? Il est trop tôt pour le savoir, mais il y va ! Le président intervient sur tous les fronts, dans tous les médias. Ses surnoms s’accumulent : hyperprésident et omniprésident, César et Napoléon. Ses partisans clament qu’il aura autant fait, en 100 jours, que Jacques Chirac en 12 ans ! C’est exagéré. Mais selon les sondages, deux Français sur trois sont satisfaits de leur nouveau président. Beaucoup d’électeurs socialistes (40 %) sont du même avis. C’est la lune de miel, « l’état de grâce », comme on dit plutôt en France.

« Le démarrage est réussi », dit Nicolas Baverez, avocat, économiste et auteur de La France qui tombe (Perrin, 2003). « Il fallait réveiller les Français. Incontestablement, c’est en route. On ne sait pas si Nicolas Sarkozy et son équipe vont réussir à moderniser le pays, mais les conditions sont réunies pour le faire. »

Entre Chirac et Sarkozy, il y a d’abord une formidable différence de style. Sarkozy, comme Bush, fait du jogging et met ses enfants en scène pour les caméras. Leur papa est le premier divorcé à l’Élysée, et force est de constater que cette famille recomposée — Sarkozy a deux enfants d’une première union et un fils avec sa femme, Cécilia — ressemble à celle des Français d’aujourd’hui. On ne peut pas en dire autant de la famille de Jacques Chirac, qui, lui, fait le baisemain aux dames et vouvoie sa femme, Bernadette, comme aux temps jadis.

En 100 jours, le nouveau locataire de l’Élysée a bousculé les habitudes. À commencer par les relations avec les médias. Les journalistes ont désormais droit à des points de presse hebdomadaires et à des courriels quotidiens, y compris la fin de semaine, comme si le plus célèbre joggeur de France était encore dans la course à la présidence. « Sarkozy fait du spectacle, des coups d’éclat », estime Thierry Pech, secrétaire général de la République des idées, un groupe de réflexion de centre gauche. « Il est en train de changer le style présidentiel pour le rendre plus américain. »

Et cela pourrait ne pas se limiter au style. Sarkozy voudrait pouvoir s’adresser aux parlementaires comme le président des États-Unis peut se rendre au Capitole pour prendre la parole devant les membres du Congrès. Actuellement, le président a uniquement le droit de s’exprimer à l’Assemblée nationale par l’intermédiaire d’un tiers aux députés, qui doivent rester debout ! Il voudrait aussi redéfinir (lire : accroître) ses pouvoirs. Le poste de premier ministre pourrait carrément être supprimé, si on se fie à un ballon d’essai que le gouvernement a lancé cet été pour sonder l’opinion. De tels changements nécessiteraient une réforme constitutionnelle, à laquelle un comité, présidé par l’ex-premier ministre Édouard Balladur, est chargé de réfléchir. Et cela ne se fera pas sans une rude bataille politique. « Il est temps de dire clairement non à cette dérive présidentialiste », avertissait récemment l’ancien ministre communiste Charles Fiterman.

En politique étrangère, Nicolas Sarkozy a déjà présenté (avec la chancelière allemande Angela Merkel) un traité dit « simplifié » pour sortir l’Union européenne de l’impasse dans laquelle elle se trouvait depuis que les Français et les Néerlandais avaient rejeté le projet de Constitution européenne par référendum, en 2005. Il a joué un rôle dans la libération des infirmières bulgares condamnées à mort, en Libye, pour avoir prétendument inoculé le virus du sida à des enfants. Si la Commission européenne travaillait sur ce dossier depuis longtemps, Sarkozy a donné le « coup de pouce » qu’il fallait pour débloquer la situation, avec l’aide de sa femme, Cécilia, que ses détracteurs surnomment désormais « Super-Cécilia ».

L’opposition lui reproche de s’être substitué au ministre des Affaires étrangères. La question s’est posée avec acuité lorsque, après le retour des infirmières en Bulgarie, Saïf al-Islam, le fils de Kadhafi, a révélé que son pays allait signer avec Paris un contrat portant sur l’achat de missiles antichars et la construction d’une usine d’armement, le premier contrat de vente d’armes d’un pays occidental à la Libye. « Quand les responsables ne sont plus responsables, qui est responsable devant le Parlement ? » s’est interrogé le premier secrétaire du Parti socialiste (PS), François Hollande.

En politique intérieure, Sarkozy a déjà fait adopter une loi sur les peines « planchers » (minimales) pour les récidivistes. Il a amorcé des réformes de la fiscalité et des universités. Il a présenté un projet de loi visant non pas à allonger la semaine de travail de 35 heures — qu’il a souvent dénoncée, parce qu’elle empêcherait de « travailler plus pour gagner plus », un leitmotiv de sa campagne —, mais à favoriser le recours aux heures supplémentaires. Le gouvernement a annoncé sa volonté de tripler le nombre de caméras de vidéosurveillance sur la voie publique (elles sont déjà présentes, notamment, dans tous les autobus parisiens) et de s’attaquer à l’immigration illégale : depuis le 1er juillet, les employeurs sont tenus de faire contrôler la validité des papiers de leurs employés étrangers.

Pour cette bataille, Sarkozy a créé un ministère dont le nom a d’emblée soulevé la controverse : le ministère de l’Immigration, de l’Identité nationale et du Codéveloppement. Cette « identité nationale » serait impossible à définir par un État démocratique, selon les universitaires qui ont signé une pétition contre cet intitulé. (La définition qu’en a esquissée Sarkozy pendant la campagne — laïcité, égalité hommes-femmes, francophonie — convient d’ailleurs plutôt bien au Québec…)

Le président a étonné en recrutant, pour son conseil des ministres, des femmes « issues de l’immigration », comme on dit avec pudeur (Rachida Dati, Fadela Amara et Rama Yade). Mais il a stupéfié la France en débauchant des dirigeants socialistes au nom de « l’ouverture ». Il y avait là, bien entendu, un aspect tactique. En arrachant au Parti socialiste des poids lourds, comme Bernard Kouchner (devenu ministre des Affaires étrangères), Dominique Strauss-Kahn (candidat de la France à la présidence du Fonds monétaire international) ou Jack Lang (nommé au comité de réforme des institutions), Sarkozy a désarçonné le camp adverse — et pour longtemps. Pour le comprendre, il suffit d’imaginer l’avenir du Parti libéral du Canada si tous les candidats au leadership, à l’exception de Stéphane Dion, rejoignaient Stephen Harper ! Ce faisant, Sarkozy a aussi augmenté ses chances de réussite, la présence de socialistes lui permettant de présenter ses réformes comme étant le fruit d’un consensus.

Ces nominations ont fait toussoter dans les rangs de son propre parti, l’Union pour une majorité populaire (UMP), majoritaire à l’Assemblée nationale. Mais ses adhérents finiront par se soumettre à l’autorité du chef, selon la politologue Florence Haegel. « Ils sont un peu déroutés, mais cela sera accepté. Il y a sûrement des résistances, mais ils se disent : “ Sarkozy nous a quand même amenés à la victoire ! ” »

La victoire, Sarkozy et ses proches l’ont fêtée, le soir du 6 mai, au Fouquet’s, brasserie chic des Champs-Élysées. Touristes impécunieux s’abstenir ! En entrée, la salade de tomates (« tomates vieilles de France, vinaigrette à la réglisse, pissenlit et pourpier d’été ») est à 54 dollars. C’est là que Sarkozy a retrouvé ses intimes, dont les milliardaires Vincent Bolloré (président de Havas, groupe mondial de communications) et Paul Desmarais (patron de Power Corporation, du Canada, dont une filiale, Gesca, publie La Presse et Le Soleil). Le magazine L’Express a noté également que l’épouse de ce dernier, Jacqueline, était à la permanence du candidat de l’UMP le soir du premier tour, le 22 avril.

Sarkozy-Desmarais, même combat ? On pourrait le croire. Desmarais n’a jamais fait un mystère de ce qu’il pensait des impôts et de leurs conséquences sur les investisseurs. (« Lorsque le gouvernement est trop gourmand, les gens cherchent d’autres solutions », a-t-il déjà dit.) Dans la même veine, les propos de Sarkozy, lorsqu’il évoque l’assainissement des finances publiques, ne détonneraient pas au Québec. Depuis son arrivée au pouvoir, le président a déjà rencontré le premier ministre Harper (deux fois) et il l’a cité (deux fois) dans la première interview qu’il a donnée à la télévision, en juin. Chercherait-il à aller dans le sens des réformes fédérales canadiennes ? Si l’équilibre des finances publiques a été renvoyé à 2012, le gouvernement a annoncé la création d’un Conseil de la modernisation des politiques publiques, que Sarkozy présidera lui-même, pour revoir « toutes les dépenses de l’État », dixit le ministre du Budget, Éric Woerth. Cet organisme pourrait-il un jour être le maître d’œuvre d’une titanesque refonte de l’État ?

Pendant la campagne, Sarkozy a réussi l’exploit de se présenter comme un candidat du changement, voire de l’opposition, même s’il a été nommé ministre pour la première fois il y a 14 ans. Mais sur le fond, est-il si différent de Chirac ? La droite s’interroge déjà. Pour Philippe Manière, directeur général de l’Institut Montaigne, groupe de réflexion financé par le secteur privé, il est trop tôt pour juger du démarrage. « Mais, insiste-t-il, on est en droit de s’attendre à des réformes plus radicales. Les conditions sont réunies pour faire des réformes plus importantes encore. »

Il donne pour exemple la fiscalité. Sarkozy n’a pas supprimé, mais allégé l’impôt sur la fortune (ISF) que paient les plus riches. Le maximum des prélèvements fiscaux passe de 60 % à 50 % des revenus. « C’est beaucoup moins bien que d’avoir aboli l’ISF, dit Philippe Manière. Cela ne sera pas suffisant pour convaincre ceux qui sont partis à Bruxelles ou à Londres de revenir. »

À l’instar de Chirac, Sarkozy conçoit l’État comme un levier pour relancer l’économie. Conformément à la politique économique que John Maynard Keynes a théorisée dans les années 1930, il s’agit d’inciter les ménages à consommer pour faire tourner l’économie. Sauf que Sarkozy fait du « keynésianisme inégalitaire », aux yeux de Thierry Pech, de la République des idées. Ses réformes fiscales, prédit ce dernier, accentueront les inégalités. Pendant que les plus fortunés bénéficient d’un allègement fiscal et que la classe moyenne est autorisée à déduire une partie des intérêts d’emprunt immobilier pendant cinq ans, le salaire minimum est pour ainsi dire gelé. Il vient d’être corrigé pour tenir compte de l’inflation. Dans le passé, il était habituellement augmenté lorsqu’un nouveau président arrivait au pouvoir.

« L’état de grâce » risque de se terminer lorsque Sarkozy s’attaquera au droit du travail, sujet éminemment délicat. Estimant qu’une trop grande sécurité d’emploi freine l’embauche, le nouveau président voudrait permettre aux entreprises de licencier plus facilement. Mais ce terrain est miné — une tentative de réforme du droit du travail, en 2006, a provoqué un grand mouvement de protestation —, et les syndicats l’attendent au tournant, surtout dans la fonction publique. Pendant la campagne, Sarkozy avait évoqué des suppressions de postes : les fonctionnaires partant à la retraite ne devaient plus être remplacés. Mais le gouvernement a récemment expliqué que cela ne se ferait pas avant 2008, et que cela concernerait uniquement un départ sur trois.

Sarkozy a évité un accrochage avec les syndicats au moment où a été présentée la loi sur le « service minimum » dans les transports en commun en cas de grève. Ce dernier est déjà assuré, du moins si on compare à la situation qui existe au Québec : à Paris, les arrêts de travail ne réussissent jamais à bloquer tous les trains et rames de métro. Si beaucoup d’électeurs de droite ont envie d’en découdre avec les syndicats, Sarkozy a présenté un projet de loi qui se borne à stipuler, notamment, que les jours de grève ne seront pas payés. « Là-dessus, Sarkozy est plus mou que l’opinion qui le soutient, explique Jacques Marseille, professeur d’histoire de l’économie à la Sorbonne. Beaucoup de Français s’opposent à l’idée qu’une poignée de syndicalistes arc-boutés sur des privilèges soient capables d’empêcher des millions de personnes d’aller travailler. »

Le Canard enchaîné, hebdomadaire satirique dont les révélations ont souvent embarrassé le pouvoir, occupe trois étages d’un immeuble de la rue Saint-Honoré, dans le centre de Paris. Une anecdote a rendu ses locaux célèbres  : les services secrets français ont tenté, dans les années 1970, d’installer des micros dans le bureau du directeur, qui a surpris ces castors bricoleurs en flagrant délit ! En pleine époque du Watergate, le journal avait titré : « Watergaffe ! »

L’hebdomadaire continue de s’intéresser à des sujets qui soulèvent l’inquiétude : les médias et la justice. Le Canard enchaîné rapporte que Nicolas Sarkozy et des proches ont tenté, avant et après son élection, d’empêcher la publication dans la presse d’articles qui lui étaient défavorables. Le candidat est même intervenu, avant son élection, pour interdire la parution d’une biographie de sa femme écrite par Valérie Domain (finalement sortie sous forme de roman chez Fayard). Sarkozy est peut-être moins libéral qu’on ne le dit, qu’il s’agisse de politique économique ou de libre circulation des idées.

Le Canard enchaîné révèle aussi que le procureur chargé de deux dossiers compromettants pour Chirac s’est récemment présenté en visite à l’Élysée. De telles rencontres seraient considérées, à Ottawa ou à Québec, comme une atteinte au principe de la séparation des pouvoirs, pilier de tout régime démocratique. Cela est d’autant plus préoccupant que Sarkozy a déjà demandé, à l’époque où il était ministre de l’Intérieur, que soit puni un juge pour avoir fait relâcher deux repris de justice (ils avaient assassiné une jeune femme à leur sortie de prison). Il a déjà dit, également, que celui qui avait manœuvré contre lui dans l’affaire Clearstream — un imbroglio ayant récemment valu à l’ex-premier ministre Dominique de Villepin une mise en examen (l’équivalent d’une mise en accusation) pour « complicité de dénonciation calomnieuse » — finirait sur un « croc de boucher ».

« Tous les dossiers sensibles, tout ce qui peut intéresser le pouvoir, remontent au ministère de la Justice et à l’Élysée, comme sous Chirac ou Mitterrand », dit Hervé Liffran, journaliste au Canard enchaîné. « Le pouvoir exécutif continue de tenir le pouvoir judiciaire en laisse, et la laisse est courte ! » Dans l’hebdomadaire Le Point, Nicolas Baverez, lui aussi, mettait en garde contre d’éventuelles « dérives du pouvoir personnel si des contre-pouvoirs solides ne sont pas réintroduits, qu’il s’agisse du contrôle des nominations effectuées par le président, des pouvoirs du Parlement, de l’indépendance de la justice ».

Malgré ces considérations, la popularité de Nicolas Sarkozy risque, à long terme, de dépendre d’une seule variable : le nombre de chômeurs. Il vient de passer sous la barre des deux millions, selon le ministère de l’Emploi. Cela ne s’était pas vu depuis 1983. Si l’embellie se poursuit, le président pourrait être tenté d’aller moins vite, peut-être, mais plus loin encore. Avec l’aval d’une majorité de Français. Sinon, le « peuple de gauche », celui qui descend si facilement dans la rue, pourrait se rappeler à son bon souvenir.

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