Des Chinois dans la savane

Pétrole, fer, manganèse, bois : l’Afrique attire les Chinois en mal de ressources naturelles. Et le Gabon a tout pour les séduire. À quel prix ?

Il m’a fallu prendre deux avions locaux pour aboutir dans cette savane africaine, envahie par les termitières et entourée de forêts denses. À deux pas d’ici, c’est la jungle, avec ses lianes ondulantes et tordues, ses éléphants agressifs et ses calaos siffleurs qui répliquent aux chimpanzés criards.

Aujourd’hui, la savane brûle. Les villageois y ont mis le feu pour que les herbes séchées fassent place à de jeunes pousses. Le 4 x 4 qui nous emmène, des touristes, mon photographe et moi, traverse un nuage de fumée, puis glisse sur la piste de sable blanc en direction du parc national du Loango, petit paradis à l’ouest du Gabon. Dans un virage, on aperçoit un homme, accroupi à côté d’un instrument d’arpentage — un théodolite. En entendant le bruit du moteur, il lève lentement la tête : un Chinois ! « Il cherche du pétrole », me dit le guide, qui habite la région.

Les Chinois sont partout en Afrique. Ils seraient entre 130 000 et 750 000 à y travailler ou y vivre, dont 1 500 à 10 000 au Gabon, selon les estimations. Avide de ressources naturelles, Pékin encourage ses sociétés d’État à tenter l’aventure africaine. Entre la Chine et le Gabon seulement, les échanges commerciaux ont plus que doublé depuis 2003, atteignant 700 millions de dollars américains en 2006, d’après les statistiques officielles chinoises. Et on prévoit que ce chiffre doublera encore d’ici 2010.

La Chine gagne du terrain au Gabon et en Afrique, au détriment de la France — le colonisateur jusqu’en 1960 —, des États-Unis et même du Canada (voir l’encadré « L’Afrique, futur Moyen-Orient ? »).

À première vue, Libreville, la capitale gabonaise, frappe par son opulence. On est loin de « Ouaga deux roues » (comme on appelle parfois Ouagadougou), la capitale poussiéreuse du Burkina, fief des scooters. Ici, on se déplace en 4 x 4 sur le Bord de Mer, boulevard bitumé et bordé de palmiers qui longe l’océan Atlantique. Le matin, la terrasse en bois du Pélisson, café français huppé du centre-ville, est remplie d’hommes d’affaires et de fonctionnaires gabonais. En costard et cravate, ils se font cirer les souliers devant un croissant au beurre.

Le Gabon, petite république d’Afrique centrale (1,4 million d’habitants), regorge de pétrole (neuvième producteur africain), de fer et de manganèse. Ses forêts équatoriales humides — 85 % de ce territoire six fois plus petit que le Québec — comptent plus de 400 essences d’arbres (80 commercialisables), dont l’okoumé, ce bois rose saumon typique du Gabon servant à la fabrication du contreplaqué. Ses eaux abondent en tilapias, capitaines, bars et délices de toutes sortes. Un pays de cocagne pour les Chinois, qui rêvent d’y faire fortune.

En ce dimanche, une trentaine de Chinois sont attablés au restaurant Le Pékin, au centre de Libreville. Au menu du midi : buffet tiède à volonté. Dans un français approximatif, une serveuse chinoise, perdue dans son t-shirt rouge pompier à l’effigie de Coca-Cola, nous désigne une table.

À côté de nous, un Chinois nourrit avec des baguettes son fils métissé. Avec ses yeux légèrement bridés et ses cheveux fins et bouclés, le petit Sino-Gabonais fait craquer les serveuses ! Entre deux bouchées, le père accepte de me recevoir à sa table. Il s’appelle Xu Deli, il est médecin et il est pressé. L’entrevue se poursuit à sa clinique d’acupuncture, en compagnie, cette fois, d’un interprète.

Arrivé en 2002, Xu Deli a travaillé dans un hôpital d’État gabonais avant d’ouvrir son propre cabinet dans un beau quartier de Libreville. Il a épousé une collègue du temps de l’hôpital, avec qui il a deux garçons — il est aussi père de deux grands enfants, nés d’un précédent mariage en Chine. Ce Chinois de 44 ans n’est pourtant pas venu chercher l’âme sœur au Gabon. Il est ici pour faire de l’argent.

« En Chine, les médecins qui travaillent pour l’État touchent tous le même salaire, quel que soit leur rendement », déplore-t-il. Productif, Xu Deli gagne entre trois et six millions de francs CFA par mois (entre 6 500 et 13 000 dollars). « C’est 10 fois plus que là-bas », dit-il, un éclair dans les yeux.

La nuit tombe sur Libreville — il est 19 h 30. Les petits bars crachent leur musique tonitruante. L’odeur du charbon, sur lequel grillent les brochettes de viande et de poisson, emplit les rues des quartiers populaires. Au « snack-bar » Chez Fifi, situé dans le quartier de Louis, les « serveuses » chinoises accueillent les hommes avec un regard mielleux. Dans un coin, l’une d’elles, en jean et débardeur, se caresse le corps devant un mur-miroir. Les chambres, dans l’arrière-boutique, sont à peine voilées…

Depuis 2000, les immigrants chinois ont ouvert des dizaines de petits commerces, de cliniques médicales, de restaurants et d’épiceries à Libreville. Au marché du Mont-Bouët, véritable ville dans la ville, où le transport des emplettes se fait en « taxi-brouette », les Chinois livrent une chaude concurrence aux autres marchands, majoritairement libanais. Mais ils n’ont pas encore percé dans l’industrie du taxi. « Peut-être demain », dit en conduisant Akadiri Moudjibou, chauffeur d’origine béninoise, vêtu d’un boubou rayé mauve. « Ils sont capables de tout. »

Une dizaine de sociétés d’État chinoises ont pris d’assaut les industries gabonaises de la construction, du bois, du pétrole, de la pêche et des minerais. La China National Machinery & Equipment Import & Export Corporation (CMEC) a décroché le plus récent grand contrat : l’exploitation du gisement de fer de Bélinga. La mine, située au nord-est du pays, renfermerait un milliard de tonnes de fer (100 000 fois le poids de la tour Eiffel !). Pour l’exploiter, la CMEC s’est engagée à construire près de 600 km de voie ferrée, un barrage hydroélectrique et un port en eaux profondes. Selon le gouvernement gabonais, le chantier créera plus de 25 000 emplois locaux.

Le Gabon doit diversifier son économie, qui repose sur le pétrole. Depuis trois ans, il a augmenté ses recettes pétrolières, notamment grâce au cours élevé du baril sur le marché international. Mais sa production a diminué de 20 % de 2002 à 2006, d’après le Comité professionnel du pétrole, association française qui fournit des statistiques sur le marché mondial. D’ici 10 ans, ses réserves d’or noir seront épuisées, prévoient des experts.

Rien pour effrayer les Chinois, qui sondent les moindres recoins du sous-sol. Avec l’accord du gouvernement gabonais, la société pétrolière Sinopec (China Petroleum & Chemical Corporation) fait de la prospection dans le parc national du Loango, au bord de l’océan Atlantique. Constitué de lagunes, de savanes et de mangroves, ce territoire de 1 550 km2 (trois fois l’île de Montréal) a pourtant été décrété « protégé » en 2002 — comme 12 autres parcs.

Les ONG internationales ont dénoncé la situation. « Les opérations sismiques de la Sinopec font fuir les gorilles ! » dit Marc Ona, président de Brainforest, un organisme gabonais de protection de l’environnement. D’autres ONG craignent qu’en plus de nuire à l’écotourisme le déplacement des bêtes ne provoque des guerres de clans parmi les gorilles.

Devant le tollé soulevé, le gouvernement gabonais a demandé, en 2006, à la Wildlife Conservation Society et au Fonds mondial pour la nature, deux ONG présentes au Gabon, de surveiller les activités de la Sinopec dans le parc du Loango. N’empêche, la prospection continue.

Les Chinois ont de l’influence au Gabon. Sur le boulevard Triomphal, à Libreville, ils ont construit l’Assemblée nationale, à côté de l’ambassade de Chine, et le sénat, presque en face. Ces deux palais, inaugurés respectivement en 2001 et 2005, ont été financés grâce à un prêt sans intérêt accordé par Pékin.

La société Shanghai Construction Group vient de construire, sur le même boulevard, la maison de la Radiodiffusion et Télévision gabonaise, abritant les médias électroniques publics du Gabon.

Derrière les portes closes du chantier, une quinzaine d’ouvriers travaillent, certains torse nu, en souliers de toile sur un sol jonché de clous. Il fait chaud, mais le soleil ne tape pas. En saison sèche (de mai à septembre et de décembre à janvier), le ciel est bas et pour ainsi dire toujours voilé. La journée de travail achève. Des hommes ont déjà regagné leur dortoir, sur les lieux mêmes, ou bavardent dans la petite cour attenante, encombrée de déchets.

Les vestiges de dortoirs démolis en témoignent : jusqu’à une centaine d’ouvriers et ingénieurs chinois ont vécu sur ce chantier, entrepris en 2005. Ils sont maintenant une soixantaine et représentent 80 % de la main-d’œuvre. Selon le contrat signé entre le gouvernement et la société chinoise, les trois quarts des travailleurs devaient pourtant être gabonais. « Mais les ouvriers chinois coûtent deux ou trois fois moins cher que les locaux », dit le fonctionnaire qui nous fait visiter les lieux.

« Cette concurrence est déloyale », dit Dimitri Verdet, conseiller économique et commercial à la Mission économique française de Libreville. Dans les appels d’offres, les sociétés chinoises proposent des coûts de 30 % à 50 % inférieurs à ceux des entreprises occidentales. « Elles se contrefichent des droits de la personne, poursuit-il. Aucune norme de sécurité n’est respectée sur leurs chantiers ! »

L’importation d’ouvriers chinois suscite le mécontentement dans la population. Au pays, le taux de chômage officiel est de 18 % — plutôt de 40 %, selon le quotidien en ligne Gaboneco. Malgré les pétrodollars, près du tiers des Gabonais vivent sous le seuil de la pauvreté, d’après le Programme des Nations unies pour le développement.

Des « envahisseurs », les Chinois ? De nombreux Gabonais lâchent le mot sans hargne, parfois même avec un brin de dérision. C’est que le gouvernement gabonais flirte avec « l’occupant ». Depuis 2004, Omar Bongo Ondimba, président du Gabon depuis 40 ans, a rencontré à trois reprises le président chinois, Hu Jintao — notamment lors d’un sommet sur la coopération Chine-Afrique, tenu à Pékin en novembre 2006.

C’est sans compter que Jean Ping, ministre des Affaires étrangères, de la Coopération, de la Francophonie et de l’Intégration régionale, est le fils du premier arrivant chinois au Gabon ! Son père, un marchand ambulant, y a débarqué dans les années 1930. « Il vendait des bibelots dans les ports africains [Abidjan, en Côte d’Ivoire, Dakar, au Sénégal, etc.] », raconte Jean Ping, un homme rond qui porte la barbichette. « Un jour, il a raté son paquebot à Port-Gentil [capitale économique du Gabon]. Il s’est alors sédentarisé. »

Jean Ping est assis à mes côtés, à l’arrière d’un 4 x 4 en direction de la présidence. Dans quelques minutes se tiendra un conseil des (50) ministres — un pour 30 000 habitants. À notre arrivée, une dizaine de militaires, armés, nous scrutent d’un air suspicieux. Voyant Ping, ils nous laissent pénétrer dans la cour présidentielle.

« Qui n’aimerait pas faire des affaires avec la Chine ? demande Jean Ping tout en marchant. Contrairement aux bailleurs de fonds occidentaux, comme la Banque mondiale, elle ne nous impose pas de conditions politiques [sauf la non-reconnaissance de Taïwan]. Nous n’avons pas de rapport de force avec elle. »

La Chine envoie chaque année une trentaine de médecins chinois dans les deux hôpitaux qu’elle a construits à Libreville et à Franceville (située au sud-est du pays). En 2007, Pékin a aussi distribué des médicaments gratuits contre le paludisme, ainsi qu’une trentaine de bourses à des Gabonais souhaitant étudier dans une université chinoise.

Dans ses relations avec les pays africains, la Chine dit appliquer le principe du « gagnant-gagnant ». Elle ne s’ingère pas dans les affaires intérieures, ce qui fait d’elle un partenaire bien commode pour le Gabon, selon Philippe Hugon, directeur de recherche à l’Institut de relations internationales et stratégiques, à Paris, et auteur de l’ouvrage Géopolitique de l’Afrique (Armand Colin, 2006). « Il ne s’agit pas d’un État voyou, comme le Soudan et l’Angola, dit l’économiste. Mais le gouvernement gabonais est l’un des plus corrompus d’Afrique. » Le président, Omar Bongo Ondimba, est soupçonné d’avoir acquis, avec des fonds publics, un hôtel particulier et quatre appartements à Paris. L’enquête préliminaire, en France, a été « classée sans suite », une décision dénoncée par les plaignants, notamment Survie, une association qui milite en faveur d’une réforme de la politique française en Afrique et des relations Nord-Sud.

La corruption est enracinée au Gabon. Albert (nom fictif), propriétaire d’une société de bois, estime que 3 % de son chiffre d’affaires, soit 50 millions de francs CFA ou 110 000 dollars, est versé en pots-de-vin. Au volant de son rutilant 4 x 4, le Français d’origine nous conduit à un de ses chantiers, dans le sud-ouest du pays. L’autoroute nationale no 1 est une course d’obstacles, faite de nids-de-poule (des cratères) et de barrages policiers. Albert double le grumier d’une société chinoise conduit par… un Chinois.

« Les Chinois nous ont permis de créer un nouveau marché : celui du padouk [bois de couleur rouge], concède Albert. Ils en sont friands et l’utilisent pour fabriquer des meubles. » La Chine est le premier acheteur de bois du Gabon, devant la France et l’Inde. N’empêche, Albert n’est pas tendre à l’égard de ses compétiteurs chinois. « Ce sont les rois de la corruption, dit-il. Ils coupent des okoumés dont le diamètre est de 40 cm, plutôt que de 70 cm [la norme]. »

Jean Ping refuse de diaboliser ainsi les Chinois. « Les Français transmettent à la population leur peur de ces nouveaux arrivants, dit-il. Nous ne vendrons pas le Gabon aux Chinois. Les intérêts français, ici, ne sont nullement menacés. »

Wanlin Damas Hong avait quant à lui des préjugés à l’égard des Africains à son arrivée au Gabon, en 1997. « Je croyais que les Noirs n’avaient pas de notions d’hygiène corporelle », dit ce Chinois de 45 ans, qui a vite constaté le contraire. Dix ans plus tard, Wanlin Damas Hong brandit fièrement sa toute nouvelle carte de citoyenneté. « Je suis un vrai Gabonais ! » dit-il. Certes, il regarde toujours les chaînes de télévision chinoises, grâce à son immense antenne parabolique. Mais il s’est fait des amis locaux, dont Michel Nkoghe, médecin qui a étudié en Chine et qui parle le chinois. C’est lui qui a traduit ses propos lors de l’entrevue.

« Mon français ne s’est malheureusement pas amélioré depuis mon arrivée », dit en riant Wanlin Damas Hong, ce qui fait ressortir ses pattes-d’oie. « Je suis bien meilleur dans les chiffres ! » L’homme d’affaires possède une société de distribution de poissons et s’apprête à se lancer dans l’immobilier. Sa femme tient une boucherie-poissonnerie au marché du Mont-Bouët.

Wanlin Damas Hong n’est pas retourné en Chine depuis son départ. « Ma femme et mes deux enfants [âgés de 16 et 19 ans] sont ici, dit-il. Je n’ai plus d’intérêt là-bas. » Il est au Gabon pour y rester. Mais il fera peut-être un saut au Québec prochainement. Son aîné, qui s’est lié d’amitié avec un Québécois grâce à Internet, songe à étudier le français dans une université québécoise. Son but? Être interprète au Gabon. Un métier d’avenir en Afrique !

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