Des enfants sous les bombes

Si Alep a encore des raisons d’espérer, c’est beaucoup grâce à des anges gardiens comme le Dr Hatem, qui veut continuer de sauver des vies dans cette ville de Syrie assiégée.

Des hommes transportent des bébés hors d’un quartier d’Alep détruit par un bombardement. (Photo: Ameer Alhalbi / AFP / Getty Images)
Des hommes transportent des bébés hors d’un quartier d’Alep détruit par un bombardement. (Photo: Ameer Alhalbi / AFP / Getty Images)

Le jour se levait à peine sur Alep, le 10 août, quand le Dr Hatem s’est discrètement glissé dans les quartiers sous commandement des rebelles. Il a fallu deux jours et demi à ce pédiatre de 32 ans pour parcourir les 80 km qui séparent la frontière turque de la deuxième ville de Syrie. Deux jours et demi au cours desquels, avec trois autres médecins et trois infirmières, il a retenu son souffle, mais a ri aussi pour chasser la peur qui l’assaillait. «Je ne pensais pas que la route serait si dangereuse», admet-il, joint au moyen de l’application WhatsApp. Car revenir à Alep-Est n’avait alors rien d’une sinécure: les combats aux portes des quartiers orientaux avaient redoublé de violence. À ces embûches s’ajoutaient les bombardements incessants de l’aviation syrienne et russe. Les civils étaient pris en étau dans ce duel.

Le visage doux et souriant du Dr Hatem dissimule une volonté de fer: celle de continuer à diriger l’unique hôpital pour enfants de l’est d’Alep, où il travaille depuis décembre 2015, et de sauver des vies, alors que le sort s’acharne contre les habitants. Mais sa détermination éprouve ses proches. Peu avant son retour à Alep, le médecin a revu un camarade d’université. «Chaque fois que je le rencontre, je ne peux pas m’empêcher de penser que c’est peut-être la dernière», m’explique le Dr Wael, attablé dans un café tranquille de Gaziantep, dans le sud de la Turquie. «J’essaie toujours de le convaincre de ne pas retourner à Alep.» Chacun a essuyé quelques larmes, esquissé un sourire. Cette fois encore, le Dr Hatem n’a pas changé d’avis.


À lire aussi:

Se marier coûte que coûte


Voilà plus d’un mois qu’il rongeait son frein. Parti d’Alep début juillet pour fêter le ramadan à Istanbul, en Turquie, où sa famille est réfugiée, le pédiatre s’est trouvé coincé à la frontière. Le 17 juillet, la route du Castello, dernier axe qui liait Alep-Est à la frontière turque, avait été coupée par l’armée syrienne. Privés de ce lien, véritable cordon ombilical, les 350 000 civils des quartiers orientaux de la ville avaient ainsi été pris au piège. Presque rien ni personne ne pouvait plus entrer ni sortir de la zone. Dans ce contexte, l’annonce d’une offensive rebelle, lancée le 31 juillet dans le sud de la ville, avait été accueillie comme une bouffée d’espoir par le Dr Hatem. Une semaine plus tard, une coalition d’une quinzaine de groupes armés — dont les formations salafiste d’Ahrar al-Sham et djihadiste de l’ex-Front al-Nosra — ouvrait une brèche dans le siège, rendant son retour enfin possible. Le siège a depuis été rétabli: le 4 septembre, le régime a repris cette position, prenant de nouveau au piège les habitants d’Alep-Est.

La situation humanitaire catastrophique qui règne dans cette zone a toutefois vite terni la joie du Dr Hatem. L’effectif réduit des médecins qui avaient fait le choix de rester dans la ville était exténué. Avant le siège, ils travaillaient déjà jusqu’à 20 heures d’affilée, mais ils sortaient d’Alep tous les 15 jours pour se reposer, tandis que d’autres prenaient la relève, raconte le Dr Hatem. «Depuis le siège, cependant, ils n’étaient plus que 35 pour 350 000 habitants; vous pouvez imaginer le rythme de travail qu’ils ont eu», dit-il.

La pédiatrie, comme les autres spécialités, souffre d’un grave manque de personnel. «Nous ne sommes plus que trois pédiatres pour 90 000 enfants», déplore le médecin, aux prises avec la pénurie de praticiens, alors qu’il doit aussi travailler dans deux autres établissements. «Je donne le meilleur de moi-même, mais je me suis vraiment exténué, et si on continue à ce rythme, je sens que je vais bientôt abandonner.»

Infos
Fermer
Plein écran

      La santé des patients ne cesse de se détériorer, ce qui alourdit chaque jour sa charge de travail: l’hôpital est bondé, les problèmes de diarrhée sont très fréquents, car les enfants n’ont pas tous accès à de l’eau potable, et la plupart des bébés naissent prématurés. «Les femmes perdent leurs eaux trop tôt à cause du choc que provoquent les bombardements», dit le pédiatre. Et la santé mentale des enfants est aussi gravement atteinte: «Beaucoup font pipi au lit, on voit des cas de somnambulisme… Les enfants sont les premières victimes de la guerre.»

      La situation choque le Dr Salah Safadi, directeur des pro­grammes de l’ONG syrienne Independant Doctors Association, qui soutient l’hôpital pour enfants. «Les blessés les plus graves ne peuvent être évacués en Turquie et les per­sonnes atteintes de maladies chroniques ou de cancer ne peuvent être traitées, car l’approvisionnement en médicaments est coupé. Alep-Est meurt à petit feu et le monde regarde sans réagir», s’indigne-t-il.

      Malgré l’ouverture d’une route dans le sud de la ville par les rebelles, le 6 août, les quartiers est d’Alep restent isolés. «Sur le plan humanitaire, rien n’a changé: ce chemin est extrêmement dangereux, des combats y ont toujours lieu et seuls de petits camions sont parvenus à y passer», constate le Dr Hazem Rihawi, coordonnateur en Turquie des organisations médicales syriennes faisant partie du Réseau Santé dirigé par l’ONU. L’hôpital pour enfants n’a encore reçu aucun approvisionnement, au grand dam du Dr Hatem: «Il nous faudrait plus de médicaments, d’équipement médical, de couveuses…»

      Le 11 août, lui et 14 autres médecins d’Alep-Est ont adressé une lettre à Barack Obama, demandant qu’un couloir humanitaire permanent soit instauré pour ravitailler la partie orientale de la ville: «Ce qui nous blesse le plus en tant que médecins est de devoir faire le choix entre ceux qui vivront et ceux qui mourront. Les jeunes enfants sont parfois si gravement blessés que nous devons donner la priorité à ceux qui ont une meilleure chance de survie, parce que nous n’avons pas l’équipement suffisant pour les soigner.»


      À lire aussi:

      Les femmes du djihad


      Jusqu’à présent, aucun convoi de l’ONU n’a pénétré dans Alep-Est. La Russie s’était déclarée prête à accepter une trêve hebdomadaire de 48 heures afin que les deux côtés de la ville soient ravitaillés, mais la situation piétine. Le gou­vernement syrien accepte l’acheminement de l’aide humani­taire onusienne aux quartiers est à condition qu’il soit effectué par la route du Castello, qu’il contrôle. Décision que respecte l’ONU: «Il ne doit pas y avoir d’escalade mili­taire à côté ou dans les environs du lieu de passage du convoi», a déclaré le 28 août l’envoyé spécial de l’ONU en Syrie, Staffan de Mistura.

      Les rebelles exigent, eux, que l’aide arrive par la brèche qu’ils ont ouverte le 6 août à Ramousseh, dans le sud de la ville, où ont lieu de nombreux combats. «Si l’armée syrienne arrêtait d’attaquer ce point de passage, il serait assez sécurisé pour que l’aide y passe», croit le Dr Hatem. Mais les rebelles craignent que le régime syrien n’empêche au dernier moment la livraison de certains vivres à Alep-Est. Au cours des cinq dernières années, l’ONU a en effet attesté qu’une partie de son aide — lait en poudre ou matériel chirurgical, par exemple — avait été retirée de ses convois par les forces du régime à certains points de contrôle. Le 8 septembre, plus de 70 organisations humanitaires ont déclaré dans un document commun qu’elles suspendaient leur coopération avec les Nations unies, qu’elles accusent d’être sous l’emprise totale du régime syrien.

      À la pénurie imminente de matériel médical s’ajoute l’exacerbation des bombardements du régime syrien. Le 24 juillet, l’hôpital pour enfants a été ciblé deux fois, ce qui a provoqué la mort de quatre nourrissons. Les infra­structures médicales sont une cible de choix. L’organisation non gouvernementale américaine Physicians for Human Rights a documenté 373 attaques sur 265 établissements médicaux et la mort de 730 membres du personnel médical depuis 2011: «Quand les travailleurs médicaux sont tués, le bilan humain ne comprend pas seulement leurs vies, mais aussi celles du nombre exponentiel de personnes qui souffriront d’un manque de traitements et les nombreuses vies qui seront par conséquent perdues.»

      Les commentaires sont fermés.

      C’est impossible de tuer tous les enfants innocents de toute la Syrie. Ces enfants chrétiens, musulmans…vont se venger de nous tous. Protéger les enfants innocents de la Syrie de ces bombardements, des gaz toxiques et de cet enfer.

      Les plus populaires