Des femmes contre les talibans

Pour assourdir le discours obscurantiste, elles font de la musique ou dévalent les pentes de Kaboul en vélo tout-terrain. Rencontre avec des femmes afghanes qui croient au progrès.

À 19 ans, Negin Khpolwak dirige le premier orchestre afghan formé entièrement de femmes. La plupart d'entre elles étaient des enfants des rues. (Photo: Andrew Quilty)
À 19 ans, Negin Khpolwak dirige le premier orchestre afghan formé entièrement de femmes. La plupart d’entre elles étaient des enfants des rues. (Photo: Andrew Quilty)

Au cœur de Kaboul, dans une salle de répétition, baguette à la main, la jeune Negin Khpolwak, 19 ans, s’apprête à marquer l’histoire en dirigeant son premier concert en tant que chef d’un orchestre entiè­rement composé de femmes.

Aux abords de la capitale, dans la ville d’Omid-e Sabz, Zahra Naarin, 24 ans, et Zakia Mohammadi, 21 ans, dévalent fièrement à vélo les flancs rocailleux des contreforts des montagnes enneigées.

Pour Negin, la musique a le pouvoir d’assourdir le discours d’intimidation des talibans, qui jugent les filles indignes de cet art ; pour Zahra et Zakia, les sensations grisantes procurées par les courses de vélo l’emportent sur la menace extrémiste et les motivent à s’approprier un sport autrefois interdit aux filles.

Femmes talibans exergue 1

Chef d’orchestre, cycliste de l’extrême, rappeuse et même parapentiste, voilà les nouveaux visages des femmes afghanes. Elles aspirent à des carrières et entreprennent des études universitaires. Elles font un pied de nez à ceux qui s’opposent au progrès de leur pays. En dépit de l’insurrection inquiétante et de l’économie morose, les jeunes Afghans — qui représentent la majorité de la population et dont 67 % ont moins de 30 ans — font souffler un vent de modernité sur le pays.

De fait, à l’occasion de la Journée internationale de la femme, en mars dernier, des dizaines de jeunes femmes ont partagé leurs souhaits sur le compte Twitter du Réseau des femmes afghanes. La rappeuse Sonita Alizadeh écrivait : «À toutes les femmes de mon beau pays : croyez en vous, vous êtes fortes.» La réalisatrice Sahraa Karimi, pour sa part, tweetait : «Nous deviendrons le pilier du progrès dans notre pays ; personne ne peut nous déposséder de notre pouvoir.» La journaliste Zarghuna Kargar concluait : «Les femmes afghanes ne resteront plus silencieuses. Elles sont un vecteur de progrès. Dorénavant, nos fils défendront les femmes, et nos filles seront fières et conscientes de la lutte menée par d’autres avant elles.»

Toutes font partie de cette génération muselée après l’arrivée au pouvoir des talibans : leurs mères étaient forcées de rester à la maison et leurs sœurs ne pouvaient aller à l’école. Les fenêtres de leurs maisons étaient peintes en noir pour qu’on ne puisse apercevoir les femmes et les filles à l’intérieur. Cette épo­que est maintenant révolue.

Negin vit dans un orphelinat. Elle n’en revient toujours pas de la chance inouïe qu’elle a eue d’être sélectionnée par l’Institut national de musique de l’Afghanistan. La salle de répétition L’école, fondée par Ahmed Sarmast, a ouvert ses portes il y a six ans. Ce dernier a convaincu le ministère de l’Éducation, d’importants donateurs ainsi que sept ambassades, dont celle du Canada, de financer son projet. Les élèves qui souhaitent s’y inscrire doivent passer une série de tests pour évaluer leurs aptitudes musicales : chant, rythme, identification de sons, etc.

Zakia Mohammadi et Zahra Naarin doivent braver les insultes des mollahs pour s'entraîner au vélo. Elles rêvent de faire le Tour de France, encore interdit aux femmes. (Photo: Andrew Quilty)
Zakia Mohammadi et Zahra Naarin doivent braver les insultes des mollahs pour s’entraîner au vélo. Elles rêvent de faire le Tour de France, encore interdit aux femmes. (Photo: Andrew Quilty)

«Je suis vraiment chanceuse ! Dans notre culture, les parents ne veulent pas que leurs filles jouent de la musique», rappelle Negin. Mais son père ne s’y est pas opposé, bien au contraire. Il a envoyé sa fille dans un orphelinat à Kaboul pour qu’elle puisse aller à l’école. À Kunar, près de Jalalabad, là où la famille vit, il n’y avait rien pour assurer sa formation.

Negin voit sa famille deux fois par année et fait chambre commune avec 20 autres filles de l’orphelinat. Elle a d’abord étudié le rebab, un instrument afghan traditionnel de la famille du luth, puis le sarod, semblable au premier, avant d’arrêter son choix sur le piano. Aujourd’hui, toutefois, elle se consacre à la direction d’orchestre, une première dans l’histoire. Selon la professeure d’alto et de violon new-yorkaise Jennifer Moberg, «Negin a du talent ; elle a cette fibre qu’un patron, un leader, un directeur, un chef d’orchestre possèdent».

Ahmed Sarmast renchérit : «Je vois le potentiel de tous les enfants de ce pays. Ils mènent une révolution culturelle et sont des symboles forts du peuple afghan. C’est la meilleure façon de contrer l’extrémisme et le radicalisme.»

Mais cette initiative n’est pas passée inaperçue auprès des talibans. Le concert de 2014 a été secoué par un attentat-suicide. Les musiciens ont été épargnés, mais un homme dans l’auditoire est mort ; Ahmed Sarmast a aussi perdu partiellement l’ouïe dans l’explosion. «Les talibans disent de moi que je corromps le pays, lance ce dernier, mais je ne suis que celui qui apaise la violence grâce à la musique.»

Le premier concert public s’est tenu à l’ambassade canadienne à l’invitation de Deborah Lyons. L’ambassadrice a par la suite convié plusieurs des musiciennes à un dîner, puis à une rencontre avec la première dame d’Afghanistan et d’autres dignitaires.


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Aujourd’hui, un sentiment de confiance règne dans la salle de répétition. Le maestro Camilo Jauregui, venu tout droit de Colombie, enseigne l’étiquette à observer à l’ouverture du concert : «Le premier violon accorde son instrument et fait ensuite signe à la première clarinette.» C’est à ce moment que Negin fait son entrée sur la scène, serre la main du premier violon et salue l’auditoire. Quelques petits rires se font entendre — ce sont des jeunes après tout. Mais l’événement a une résonance politique certaine.

Les progrès accomplis ne signifient pas pour autant que les femmes et les filles en Afghanistan se sont totalement affranchies de leur passé d’opprimées. Le lynchage public de Farkhunda, sous les regards indifférents des policiers, au centre de Kaboul, la lapidation à mort de Rokhshana, dans la province de Ghor, la défiguration de Reza Gul par son mari, qui lui a coupé le nez, dans celle de Faryab : toutes ces histoires ont fait les grands titres de la presse internationale. Mais elles ont aussi catalysé un débat au sein des femmes afghanes, qui en ont assez de voir des maris battre leur épouse, des pères violer leurs filles et des mollahs ignorants offrir en mariage des fillettes de 14 ans à des hommes de 50 ans. Les militantes pour les droits des femmes ont martelé pendant longtemps : «Si on ne peut pas en parler, rien ne va changer !» À présent, les voix des femmes s’élèvent.

Zahra et Zakia sont nées à Bamiyan, cette province rendue célèbre à la suite de la destruction par les talibans des deux gigantesques bouddhas, qui veillaient sur le lieu sacré depuis deux millénaires. Le récit de Zahra a certainement des allures de Dickens : «Je n’avais que 40 jours quand ma mère est morte et que deux ans quand mon père l’a rejointe.» Benjamine de trois enfants, Zahra a été élevée par sa sœur aînée et a commencé à travailler dès l’âge de six ans comme tisseuse de tapis.

En plus du vélo et du ski extrême, Zakia s'adonne au parapente. À son premier vol, elle s'est sentie « comme un oiseau libéré de sa cage ». (Photo: Andrew Quilty)
En plus du vélo et du ski extrême, Zakia s’adonne au parapente. À son premier vol, elle s’est sentie « comme un oiseau libéré de sa cage ». (Photo: Andrew Quilty)

Un jour, elle est parvenue à convaincre sa sœur de l’envoyer à l’école, moyennant un certain nombre d’heures de tissage. «Ma sœur m’a élevée comme un garçon parce que nous n’avions pas de frère ; elle pensait que je deviendrais courageuse et capable de me défendre. J’avais les cheveux courts et portais des vêtements masculins.» Et le jeu en a valu la chandelle : Zahra est devenue la championne de course de son école et a pu se promener à vélo dans son village sans crainte d’attirer l’attention. Surtout, elle a acquis la confiance qui fait d’elle aujourd’hui une femme indépendante.

Réfugiée en Iran puis à Herat, elle a quitté ses sœurs vers l’âge de 18 ans pour s’établir à Bamiyan, où elle a occupé un emploi à temps partiel pendant ses études universitaires en archéologie. Continuant d’entretenir sa passion pour le vélo, elle a croisé un jour le chemin de Zakia, elle aussi adepte de ce sport. Celle-ci a raconté qu’elle aimait bien faire de la bicyclette lorsqu’elle était réfugiée en Iran, mais n’osait pas enfourcher son vélo en public de peur de heurter les mœurs conservatrices de la région.

Femmes talibans exergue 2

C’était le début d’une grande amitié rebelle scellée par la passion du vélo. «Nous adorons pédaler vite, trop vite», plaisante Zahra. Rapidement, quelques autres filles se sont jointes au duo. Elles ont alors aménagé des pistes d’entraînement dans l’espoir de faire des compétitions avec d’autres cyclistes. Mais par la force des choses, elles se sont retrouvées dans la mire de mollahs, qui les ont traitées de pécheresses et d’infidèles, et leur ont enjoint d’abandonner le sport et de se comporter comme les filles qu’elles étaient. Peine perdue : les foudres de ces hommes n’ont fait qu’attiser la volonté du groupe de devenir des championnes.

C’était en 2014. Aujourd’hui, elles sont huit coureuses cyclistes à zigzaguer dans les montagnes, printemps, été et automne, et à s’adonner au ski «extrême» durant l’hiver. L’année d’avant, Zakia a découvert le parapente à la télévision et a tout de suite su qu’elle voulait tenter l’expérience. Elle a alors convaincu un professeur de Kaboul de venir lui enseigner à Bamiyan. «J’étais terrifiée et fébrile en même temps. Je me suis sentie comme un oiseau libéré de sa cage», dit-elle en pensant à son premier vol.

Et les deux jeunes femmes ne cachent pas leur fierté quand elles annoncent qu’elles sont invitées par le club cycliste Giant des États-Unis pour s’entraîner en Amérique. Leur objectif est de participer au Tour de France, compétition encore interdite aux femmes. Mais rien ne semble pouvoir freiner l’élan des deux amies.

Quand Zakia rend visite à Zahra, qui habite maintenant Kaboul, elles se retrouvent au sommet des collines d’Omid-e Sabz et s’élancent à toute allure, amusées par les regards stupéfaits des passants : des filles à vélo comme les garçons ? Non, vous ne rêvez pas !

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3 commentaires
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Quel courage, quelle force de caractère, quelle envie de vivre pleinement! Quel exemple surtout pour toutes les femmes! Merci de votre témoignage audacieux!

Elles portent un nom: LIBERTÉ et pour cela elles osent courageusement de vivre selon leurs convictions.
Je suis émerveillée par ces personnes qui luttent en vivant leurs rêves !

Les mollahs n’ont qu’à se moderniser et surtout rentrer dans le rang… Bravo les filles !!!