Des roses et des épines

L’Équateur est l’un des pays qui produisent les plus belles roses de la planète. Mais dans les serres, à 2 700 mètres d’altitude, on ne fait pas de fleur aux employés, qui respirent un air rempli de pesticides. À quand la rose équitable ?

Photo : Olivier Jean
Photo : Olivier Jean

À l’approche du village de Cayambe, en Équateur, une mer de plastique blanc borde la route Panaméricaine. À perte de vue, des serres se succèdent, offrant un curieux contraste avec le paysage vert et ocre.

Dans cette vallée nichée au pied d’un volcan endormi, à 2 700 m d’altitude, poussent les plus belles roses de la planète. En 20 ans, leur culture a transformé le visage de cette région agricole de la cordillère des Andes, les serres s’élevant là où il y avait des fermes maraîchères et laitières. Comme la Colombie, le Kenya et l’Éthiopie, l’Équateur présente des conditions idéales pour la floriculture : haute altitude, climat doux, situation géographique avantageuse. Le secteur est riche en terre volcanique et bénéficie du même nombre d’heures d’ensoleillement tous les jours de l’année. Le quart des roses vendues en Russie, aux États-Unis, en Europe et au Canada proviennent de là.

Environ 85 % de la population de la région, à forte prédominance autochtone, travaille dans le domaine, soit quelque 60 000 ouvriers. Grâce aux salaires qu’elles proposent — jusqu’à deux fois le salaire moyen —, les 400 fermes floricoles du pays recrutent sans difficulté. Mais tout n’est pas rose. Au fil des ans, des études ont révélé les ravages des pesticides sur la santé des employés : troubles neurologiques, dépression, tremblements, difficultés respiratoires, perte de libido, fausses couches, maladies congénitales, cancers… Malgré les efforts des autorités, et même de l’industrie, pour resserrer les règles, la situation tarde à s’améliorer. Des producteurs se sont tournés vers la culture équitable — respectant l’environnement et assurant des conditions de travail sécuritaires —, mais ils sont encore peu nombreux.

Le matin de mon passage à Cayambe, l’animation règne aux serres Bell Ross. Armés de ciseaux, agenouillés dans les allées, une trentaine d’employés taillent prestement les rosiers aux fleurs rouges, roses, jaunes, orange ou bicolores. Ils choisissent les boutons assez développés pour entreprendre le voyage vers l’étranger.

«Les fleurs doivent être assez grosses, mais pas trop afin que les pétales restent serrés, comme les aiment les Nord-Américains», explique Mercedes Tulcanaza, propriétaire de l’entreprise. Cette petite femme hâlée, cheveux noirs coiffés d’une casquette délavée, emploie une centaine de personnes, dont beaucoup de travailleurs illégaux venus de Colombie, de l’aveu de la patronne.

Photo : Olivier Jean
Photo : Olivier Jean

Dans un entrepôt aux allures de bunker, exigu, froid et humide, des travailleuses couvertes de longs tabliers de plastique jaune, les mains protégées par des gants de caoutchouc, emballent avec célérité les fleurs sélectionnées dans du carton ondulé. Près d’elles, une ouvrière empoigne un lourd bouquet et l’immerge dans un baril rempli d’un liquide opaque et mousseux. Une odeur âcre envahit la pièce.

«C’est pour tuer les insectes et les champignons», explique Mercedes Tulcanaza. Est-ce toxique ? «Bah, pas trop», répond-elle en haussant les épaules. La quadragénaire, dont les traits saillants rappellent ceux de ses ancêtres incas, surveille les employés en souriant. Ils sont huit à s’activer. Une seule porte un masque.

Selon le Dr Jaime Breilh, directeur du Département de santé de l’Université andine Simón Bolívar, à Quito, 6 travailleurs sur 10 souffrent de problèmes de santé plus ou moins graves. L’organisme Codemia, qui milite pour les droits des travailleurs, parle de 85 % de malades. Une enquête effectuée à la fin des années 1990 par le World Resources Institute de Washington révèle pour sa part que deux employés sur trois souffrent de nausées et de troubles de la vue. Une autre étude, menée au début des années 2000 par l’Organisation internationale du travail (OIT) en Équateur, indique que 60 % des ouvriers souffrent en plus de maux de tête persistants et de spasmes musculaires. Le document précise aussi que, parmi les travailleurs de moins de 18 ans (20 % de la main-d’œuvre), 22 % montrent des signes de troubles neurologiques supérieurs à la moyenne et qu’à peine 20 % des entreprises sensibilisent leur personnel à l’usage des produits chimiques.

«C’est un problème insidieux», déplore le Dr Breilh. Au fil des ans, il a mené plusieurs études sur les effets sociaux et physiologiques de la floriculture, en partenariat avec le Centre de recherches pour le développement international (CRDI), une société d’État canadienne. «La plupart des travailleurs et des habitants des secteurs où l’on produit des fleurs ont une exposition récurrente aux produits, dit-il. À court terme, ils contractent des maladies chroniques. À plus long terme, les risques de cancers ainsi que de malformations et maladies congénitales augmentent.» Il a découvert que 112 pesticides étaient utilisés dans l’industrie, dont 11 produits agrochimiques jugés dangereux. Dans le lot : du DDT. Un rapport de l’OIT fait état d’un usage semblable dans d’autres pays producteurs, dont la Colombie.

Jorge Herman Peralta, ex-ouvrier d’une ferme de Cayambe, assure que les pesticides l’ont rendu fou. Assis bien haut dans son pickup noir, l’homme de 63 ans aux joues brûlées par le soleil regarde avec tristesse le damier de plastique blanc. «Un jour, j’ai perdu la tête. Je ne savais plus où j’étais, qui j’étais et ce que je faisais là. Ce jour-là, je suis parti.»

C’était il y a 10 ans. Depuis, il passe d’un petit boulot à un autre. «Les temps sont durs», dit-il. Sous son épaisse moustache, on devine un sourire amer. Son épouse est morte il y a quelques années, le laissant seul avec leur fille trisomique, Consuela, qu’il s’est résolu à envoyer travailler dans les roses. «Elle ne peut pas vraiment faire autre chose», soupire-t-il en la couvant du regard.

Photo : Olivier Jean À Cayambe, les serres s’étalent à perte de vue. Quelque 60 000 ouvriers y travaillent, la plupart sans masque ni équipement de protection.
Photo : Olivier Jean
À Cayambe, les serres s’étalent à perte de vue. Quelque 60 000 ouvriers y travaillent, la plupart sans masque ni équipement de protection.

Consuela, 37 ans, a mal à la tête et à la gorge tout le temps. De sa main potelée, elle serre son cou pour bien cibler la douleur. «La nuit, mon nez coule. Mes yeux pleurent.» Son travail consiste à empaqueter les roses. «Elle est extrêmement rapide», dit son papa. Il croit qu’elle aussi sera malade. «Que voulez-vous ? Il faut qu’elle apprenne à être indépendante. Je ne serai pas toujours là pour m’en occuper.»

Rosa Maria Iguamba, elle aussi ex-employée d’une ferme, souffre d’un cancer du sein, que son médecin associe à une exposition prolongée aux pesticides et fongicides. «Parfois, les patrons aspergeaient les plantes au moyen de gros appareils fixés au plafond pendant qu’on travaillait, raconte la petite femme de 41 ans aux cheveux de jais. Ou ils nous faisaient entrer tout de suite après la fumigation.»

Assise sur des sacs de maïs dans l’arrière-boutique du magasin de son beau-frère, elle parle si bas qu’il faut s’approcher pour l’entendre. Deux ans après avoir perdu son emploi, elle continue de baisser la voix lorsqu’elle critique ses anciens patrons.

Elle a été congédiée peu après avoir reçu son diagnostic de cancer, parce qu’elle s’absentait trop souvent afin de suivre ses traitements de chimiothérapie. «Je sais que ce travail n’était pas bon pour ma santé», dit Rosa Maria, qui élève seule son fils de 15 ans, «mais je gagnais un salaire suffisant [environ 130 dollars américains par mois] pour lui permettre d’étudier». L’adolescent souhaite devenir chef cuisinier. Sans le revenu de sa mère, il pourrait se retrouver à son tour dans les serres.

Afin de réglementer l’usage des pesticides et les conditions de travail, le gouvernement équatorien a mis sur pied une certification, FlorEcuador, qui reprend dans ses grandes lignes les normes de l’OIT. Mais 10 ans plus tard, moins du quart des plantations affichent son sceau.

Photo : Olivier Jean
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À la ferme Bell Ross, une employée immerge un bouquet dans un baril d’insecticide à l’odeur âcre.

D’autres entreprises annoncent toutes sortes de certifications, nombreuses dans le monde agricole à l’échelle internationale. «Mais elles ne sont pas garantes d’une bonne conduite, prévient Manuel Castillo, directeur de l’organisme Codemia. Certaines sont plus strictes que d’autres, et beaucoup de producteurs se laissent aller dès qu’ils obtiennent le sceau.» La ferme Bell Ross, par exemple, affiche le label AgroCalidad (agroqualité) de l’Agence équatorienne de garantie de la qualité des produits agricoles. Ses employés travaillent pourtant sans équipement de protection. «Il y a très peu de surveillance. Les entreprises rapportent beaucoup d’argent au pays, alors les autorités ferment les yeux», dénonce Manuel Castillo.

Il y a toutefois des exceptions, comme la ferme Nevado Roses, une bouffée d’espoir dans l’industrie. Avec ses services médicaux, sa garderie et ses bourses d’études pour les enfants des 500 employés, l’entreprise se targue d’être une des plantations les plus certifiées et les plus conscientisées du monde. Depuis 2002, elle figure parmi les huit plantations de roses de l’Équateur à avoir la certification Max Havelaar/Fairtrade, une des plus sévères.

Photo : Olivier Jean
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Il n’y a ni effluves chimiques ni bassins de pesticides à la ferme Nevado Roses, certifiée équitable (ci-dessus). On y utilise plutôt des produits naturels.

«Pour nos clients, la qualité des fleurs est primordiale, et les conditions de travail aussi», explique le patron, John Nevado, dont la famille (d’origine suédoise) cultive des roses en Équateur depuis plus de 15 ans. «Les gens veulent des fleurs propres. Il y a un marché.»

Nevado Roses, dont les dizaines de serres s’étendent à l’ombre du volcan Cotopaxi, au sud-est de Quito, vend ses fleurs en Russie, aux États-Unis, en Espagne et au Portugal, notamment. Ses clients, qui visitent régulièrement ses installations, s’attendent à des roses parfaites. «Mais ça ne leur plairait pas de voir des employés malades», explique l’homme aux airs de gaucho argentin, un poncho rouge jeté sur sa chemise blanche. Ici, pas d’effluves chimiques ni de bassins de pesticides. Les planchers sont secs et propres, les employés masqués.

Pour limiter l’exposition des travailleurs aux pesticides, Nevado Roses en a réduit l’usage et utilise plutôt des produits naturels. Par exemple, les employés aspergent les plants d’un mélange d’eau, de poudre de piment et d’ail. «Bien des insectes n’aiment pas cette odeur, alors ils ne s’approchent pas des fleurs, explique John Nevado. Ça fonctionne aussi bien que des produits chimiques. Et ça vaut la peine. C’est beaucoup de travail, mais à long terme, tout le monde y gagne.»

Manuel Castillo, de Codemia, partage son avis. «La solution, ce sont des fermes équitables qui se soucient de leurs employés. Il en existe, mais on est encore loin du but, dit-il. Comme l’industrie n’a aucune difficulté à trouver de la main-d’œuvre, elle ne se sent pas pressée de changer ses façons de faire. Seuls les acheteurs ont du pouvoir.»

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Ce reportage a été réalisé grâce à une bourse Nord-Sud, attribuée par la Fédération professionnelle des journalistes du Québec et l’Agence canadienne de développement international.

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Sur les quelque 400 fermes floricoles du pays,
moins du quart ont obtenu la certification FlorEcuador, qui reprend dans ses grandes lignes les normes de l’Organisation internationale du travail. Et seulement 8 ont la certification Max Havelaar/Fairtrade, l’une des plus sévères du monde.

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Des «écofleurs» au Québec ?

Au Québec, la majorité des fleurs équitables sont importées par Sierra Flower, une entreprise montréalaise qui tente, depuis 2002, de convertir les consommateurs aux «écofleurs». Sept millions de celles-ci, cultivées principalement en Équateur, en Colombie et en Californie, ont garni les étals de fleuristes canadiens l’an dernier. «Malheureusement, la clientèle n’est pas au courant», dit Louise Gadoury, responsable du marketing de Sierra Flower.

Difficile, en effet, d’inscrire un label sur chaque fleur équitable, comme les producteurs le font sur les paquets de café ou les tablettes de chocolat. «Apposer une étiquette délicatement sur la tige coûte trop cher», explique Louise Gadoury. De toutes les fleurs équitables qu’importe Sierra Flower, seules celles certifiées Fairtrade sont étiquetées. Vendues chez une quinzaine de fleuristes au Québec, elles sont reconnaissables au logo bleu et vert de l’organisme… et à leur coût, près de 50 % plus élevé que celui d’un bouquet ordinaire. Les fleurs certifiées par d’autres organismes (FlorVerde, VeriFlora, Rainforest Alliance et Flower Label Program) ne portent aucun signe distinctif. En raison de cet anonymat, Sierra Flower les vend exactement au même prix que les fleurs ordinaires.

La chaîne d’intermédiaires contribue aussi à brouiller les pistes. Une fois livrées au Canada, les fleurs sont vendues par l’importateur à des grossistes, qui les distribuent en vrac à des fleuristes. «Tous les fleuristes ont des fleurs équitables dans leur frigo, sans nécessairement le savoir», confie un grossiste québécois.

Pour éclairer les consommateurs, Sierra Flower mettra en ligne sous peu la liste des détaillants qui offrent ses écofleurs. D’ici là, il faut s’en remettre aux fleuristes qui trient leurs fournisseurs sur le volet, comme L’Atelier Fleurs & Cie, à Trois-Rivières. La propriétaire, Marie-Claude Toutant, a visité quelques fermes équatoriennes qui l’approvisionnent. «Certaines n’ont pas les sous pour obtenir la certification équitable, explique-t-elle. Mes fleurs ne sont donc pas toutes certifiées, mais je sais qu’elles proviennent de serres où les employés sont bien traités.»

La designer montréalaise Eva Gludovatz se spécialise dans les compositions florales pour banquets, galas ou autres grandes occasions. «Il est impossible de se procurer certaines variétés de fleurs équitables ou biologiques, dit la propriétaire d’eva.g design floral équitable. Parmi celles-ci, les orchidées. Bien que je les adore, j’ai décidé de m’en passer.» Marie Bernier

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