Détours à Port-au-Prince

Les habitants de Port-au-Prince évitent le quartier Martissant depuis que des gangs se battent pour le contrôler. Or, c’est là que passe la seule route qui relie la capitale d’Haïti au sud du pays. Il n’y a que deux voies de contournement : grimper une montagne… ou prendre la mer.

Des habitants empruntant le chemin montagneux qui relie la capitale à la péninsule sud. (Photo : Étienne Côté-Paluck)

Construits sur le flanc des collines qui se jettent dans la baie de Port-au-Prince, des milliers de duplex, maisons individuelles et autres habitations sont abandonnés depuis des mois. Une très grande partie des 250 000 résidants de ce quartier de la capitale d’Haïti ont fui depuis que deux factions criminelles s’affrontent pour son contrôle, dans ce pays sans gouvernement élu depuis l’assassinat du président Jovenel Moïse, en juillet 2021. Qui voudrait demeurer dans le « garde-manger des kidnappeurs », comme le titrait en décembre un important quotidien haïtien à propos de Martissant : des centaines de personnes y ont été rançonnées, kidnappées ou tuées l’an dernier. Qui voudrait même y circuler…

Sauf que c’est par là que passe la seule route asphaltée reliant la péninsule sud à Port-au-Prince. En temps normal, ce tronçon de 2,5 km est l’un des plus achalandés d’Haïti. Aujourd’hui, les quatre voies sont parsemées de débris et de flaques d’eau, leur entretien ayant été négligé pour des raisons de sécurité.

Pour rejoindre le Sud depuis le centre de Port-au-Prince, deux autres possibilités : un étroit chemin en terre battue, qui serpente dans les montagnes, praticable seulement à moto, à pied ou en quatre roues motrices, et où chaque passage se monnaie. Ou encore la mer : un trajet imprévisible, uniquement accessible aux employés de l’État et à ceux qui en ont les moyens.

« Est-ce que je prendrais le risque de passer par là ? » demande Jean Louis, en regardant les rues abandonnées de Martissant au loin. Policier dans la quarantaine, à qui nous avons accordé l’anonymat par mesure de sécurité, il s’apprête à retourner chez lui, comme il le fait une ou deux fois par semaine et pour les longs congés. Il avait l’habitude de traverser Martissant chaque jour. Aujourd’hui, il a peur d’y mettre les pieds. 

Dans ce pays de près de 11 millions d’habitants, des centaines de milliers d’emplois et une grande partie de l’économie, en récession pour une troisième année de suite, dépendent du transport entre la capitale et les régions. Quelques camions de livraison et autobus tentent donc parfois leur chance, quitte à rester bloqués plusieurs jours à l’entrée du quartier, en attendant une accalmie dans les affrontements ou les actes de banditisme. Même chose pour l’aide humanitaire, qui peine à se rendre par voie terrestre dans les zones touchées par un séisme en août dernier. 

Dès le début des hostilités entre les factions, le 1er juin 2021, les marchandes ont déserté leurs étals en bordure des rues. Les centres commerciaux, les succursales bancaires, les boutiques et les églises se sont vidés, tout comme l’hôpital de Médecins sans frontières, relocalisé près du centre-ville de Port-au-Prince. Les écoles ont déménagé ou fermé leurs portes. Environ un millier de déplacés sans solution de rechange se sont rassemblés dans un centre sportif plus au sud. La police a même abandonné le poste de Martissant et ne patrouille plus qu’en véhicules blindés.

Vue sur le quai et des quartiers chauds de Port-au-Prince. (Photo : Étienne Côté-Paluck)

Depuis l’an dernier, pour retourner chez lui en banlieue après son travail au centre-ville, Jean Louis emprunte donc la voie maritime, pour reprendre quelques kilomètres plus loin la route nationale en mototaxi. Un détour qui dure souvent plusieurs heures. « Au moins, je le fais sans crainte pour ma sécurité », dit-il.

À la barrière à l’entrée du port, cerné par un mur de béton criblé de balles, un premier garde de sécurité contrôle nos identités. Un peu plus loin, son collègue gère depuis sa guérite l’accès au quai, où une vingtaine de voyageurs guettent, valise à la main, l’arrivée de la navette réservée aux fonctionnaires. « Attendez là, je vous ferai signe quand il sera temps », lance le deuxième garde. La navette n’a pas d’horaire.

Deux pickups et un VUS se pointent quelques minutes plus tard. Accompagnés de policiers en civil, des dignitaires descendent du VUS, immatriculé « Service de l’État », et se dirigent vers un yacht d’une dizaine de mètres de longueur, amarré avec quelques autres embarcations privées. Après une courte discussion avec les passagers du yacht, une partie de ceux qui attendaient avec Jean Louis montent à bord. Pas lui. « J’aime mieux arriver en vie », lance-t-il en riant alors qu’il regarde s’éloigner le yacht surchargé.

Deux heures plus tard, la barge d’un entrepreneur local accoste le quai. Toujours pas de navette.

Un camion appartenant à une entreprise de peinture prend place en premier. Il fait presque toute la largeur de l’embarcation. Pour les piétons-fonctionnaires, debout autour du véhicule, le passage est gratuit. Le prix de l’aller-retour pour le camion : 500 dollars américains. Un minibus : 200 dollars américains. Pour un trajet de quelques minutes. 

À destination, en sortant de la base des gardes-côtes — qui nous ont accueillis en uniforme, arme bien en vue —, nous retrouvons la route nationale. Celle-là même que nous avions laissée trois heures plus tôt, à quelques kilomètres de là. Jean Louis traverse les quatre voies, où la circulation reste timide, pour atteindre la station-service devant laquelle une douzaine de mototaxis attendent des clients. Il demande le tarif à un chauffeur avant de repartir avec lui.

Celui avec lequel je m’apprête à revenir au centre-ville de Port-au-Prince, Gérald Fortiné, a emprunté le matin même le fameux tronçon de Martissant. Selon une rumeur courant depuis quelques jours, une petite accalmie régnait, la route était plus sécuritaire.

Le regard sombre, Gérald Fortiné raconte avoir vu trois dépouilles au bord de la rue. « Des chiens errants mangeaient les corps », s’acharnant sur ce qu’il présume être de jeunes membres d’un des groupes armés. 

D’autres quartiers de la capitale — La Saline, Portail Saint-Joseph, Bel Air et l’ouest de Bas-Delmas —, ainsi qu’une vaste portion de la banlieue nord — les villes de Croix-des-Bouquets et de Cité Soleil —, se retrouvent aussi en grande partie sous la domination de groupes armés.

Gérald Fortiné, 44 ans, n’a guère le choix. « Je dois aller à Port-au-Prince pour travailler et nourrir ma famille », raconte-t-il. Avec sa femme et leurs trois enfants, il habite un petit deux-pièces dans une commune voisine de Martissant, où les tirs se font entendre presque quotidiennement.

Nous revenons donc à Port-au-Prince par la montagne, même si nous devrons payer 50 gourdes (60 cents) à trois péages de fortune mis en place par des hommes dans la vingtaine, certains armés de pistolets. « Cet étranger-là a sûrement de l’argent », s’exclame d’ailleurs l’un d’eux, sous les rires de ses camarades, lors de notre passage à l’un des contrôles. 

Une simple corde barre la voie. Le chauffeur sort son portefeuille. 

Nous repartons en mototaxi dans le nuage de poussière soulevé par celles qui nous précèdent — environ la moitié du trajet d’une trentaine de minutes en mototaxi est sur terre battue. Plusieurs dizaines de personnes avancent aussi à pied en bordure du sentier. Beaucoup de femmes et d’hommes portant des marchandises, mais également des gens en route vers leur travail, et même quelques enfants avec leur famille, tous couverts d’une poussière rougeâtre. Dans la section où il faut descendre de la moto pour monter la côte à pied, des vendeurs de boissons fraîches, sous des parasols, ont ouvert boutique pour répondre à la nouvelle demande. 

Pendant le seul mois de janvier 2022, pas moins de 35 personnes sont mortes par balle dans la région de Port-au-Prince.

Au poste de contrôle improvisé, on nous a remis un billet, sur lequel un tampon indique la date et, en majuscules, « RELATION » — probablement le nom donné à l’opération de péage. Le bout de carton permet de revenir le même jour sans devoir payer une autre fois, m’informe Gérald Fortiné. Un seul des trois péages a confirmé notre paiement avec un tampon.

« Il faut vraiment avoir du cran pour vivre dans ce pays », dit mon compagnon de route, résigné.

Pendant le seul mois de janvier 2022, pas moins de 35 personnes sont mortes par balle dans la région de Port-au-Prince, déplore la Commission épiscopale nationale Justice et paix, organisme de promotion et de défense des droits de la personne en Haïti. « Et ce ne sont que des données préliminaires », précise Jocelyne Colas, directrice générale de cet organisme affilié à l’Église catholique, rencontrée dans son petit bureau au centre de Port-au-Prince.

« Je n’accepte pas l’argument voulant que ce soit la pauvreté qui ait produit cette situation, affirme-t-elle. Les jeunes armés demeurent pauvres et dépendent d’autres gens, dont ceux qui leur donnent accès à des armes militaires hautement spécialisées. » Elle montre du doigt les trafiquants de drogue et d’armes qui profitent des frontières nationales poreuses et de l’instabilité pour transiter leurs produits illicites (Haïti est une plaque tournante du trafic de cocaïne de l’Amérique latine vers les pays occidentaux depuis plus de 20 ans), ainsi que la complicité de politiciens haïtiens ou d’hommes d’affaires, souvent les deux en même temps. « Des personnes alimentent ces gangs, dit-elle, et elles font tout ce qu’elles peuvent pour qu’il n’y ait jamais moyen de les déloger. »

Le lien entre le trafic international de drogue et l’assassinat du président Jovenel Moïse reste d’ailleurs une piste très plausible, estimait une enquête du New York Times en décembre dernier. Le FBI, la CIA et la justice américaine ont aussi été saisis de l’affaire, puisqu’une partie du complot aurait été planifiée en Floride, selon les autorités des États-Unis. Pendant ce temps, l’enquête de la justice haïtienne, déjà sous le coup de quelques scandales, était à l’arrêt au moment d’écrire ces lignes, dans l’attente de la nomination d’un juge d’instruction — le quatrième.

« On a perdu notre fierté », se désolait Jean Louis sur la barge, en regardant les montagnes défiler au loin. « Le premier peuple noir et libre des Caraïbes est encore dans cet état… On n’avance jamais, on recule toujours. Comment survivre à ça ? »

Avec la montée du coût de la vie, 24,7 % d’inflation l’an dernier, même le salaire d’un policier ne peut répondre aux besoins de base d’une famille, dit-il. « Parfois, je ne mange pas le matin, c’est seulement le midi que je vais pouvoir me payer quelque chose. Le soir, si tu as mangé le midi, il ne reste plus qu’à dormir jusqu’au lendemain. C’est un pays normal, ça ? »

Plus du tiers des 11 millions d’Haïtiens souffriraient de malnutrition, selon un organisme parapublic responsable de la coordination de la sécurité alimentaire.

Devant sa moto verte, Gérald Fortiné espère pour sa part des élections, mais il se demande comment elles pourront être organisées dans de telles conditions. De toute façon, c’est la politique qui est viciée dans le pays, selon lui. « Certains politiciens viennent parfois avec de vrais objectifs pour changer les choses, mais le système les rattrape toujours. »

Après ces durs constats et un voyage stressant, il tente tout de même de détendre l’atmosphère. « Si les chiens errants se nourrissent maintenant de corps humains à Martissant, comment se fait-il qu’ils restent si maigres ? »

Il éclate de rire avant de repartir sur sa mototaxi dans les rues de Port-au-Prince, à la recherche de nouvelles courses.

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J’ai passé quelques mois à Haïti alors que la MINUSTAH y était encore et on pouvait y jouir d’une certaine sécurité, même à Cité Soleil où j’avais été inspecter le palais de justice (passablement délabré) et le poste de police (en bien meilleur état). La communauté internationale espérait stabiliser le pays mais ça prend du temps et la mission a levé le camp beaucoup trop tôt en laissant les Haïtiens se débrouiller seuls.

La mission était loin d’être parfaite et il y avait des détournements importants de fonds qui ne se sont jamais rendus à la population. Certaines ONG avaient des projets qui ne répondaient pas aux besoins des Haïtiens et les ÉU ont inondé le pays de riz gratuit qui a mis les petits producteurs haïtiens de riz dans la dèche.

Si les Haïtiens se sont débarrassés du colonialisme français, d’autres puissances ont salivé devant la première république noire des Amériques et les ÉU ont semé le chaos dans le pays qui ne s’en est jamais relevé. Le colonisateur est en principe un prédateur et c’est exactement ce qui s’est passé.

C’est une triste histoire car Haïti est un pays merveilleux avec des gens très chaleureux et le niveau de vie pourrait augmenter considérablement si on pouvait le reconstruire et le sécuriser. Mais, tout cela prend du temps et si les Haïtiens en ont, la communauté internationale n’en avait pas et en laissant tomber les Haïtiens pour aller voir ailleurs, elle a contribué au chaos auquel nous assistons maintenant.

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