Difficile réconciliation

En 1975, la Nouvelle-Zélande créait un tribunal pour régler les «quelques» irritants qui grippaient les relations entre Blancs et Maoris. Trente ans plus tard, il siège toujours. Qu’a-t-il changé? Les mentalités.

«Je croyais que ce genre de mesquinerie était dépassé à Auckland.» Hone Harawira, député du Maori Party au Parlement néo-zélandais, est très déçu. À l’occasion de la fête nationale de la Nouvelle -Zélande, le 6 février, le drapeau maori n’a pas eu le droit de flotter sur le pont Harbour. Pourtant, les autorités accordent ce privilège à des pays étrangers le jour de leur fête nationale, à l’Australie, par exemple, à l’Italie ou à la France.

Une vétille? Peut-être. Mais aussi un symbole des difficiles relations qu’entretiennent Maoris et Pakehas, comme on appelle les descendants des Européens arrivés au « pays du long nuage blanc » au 19 e siècle.

Pauvreté plus grande, espérance de vie moindre, niveau de scolaritéplus bas que la moyenne nationale. Un chapelet de statistiques désolantes témoigne que les Maoris sont toujours des citoyens de seconde zone dans leur propre pays. Ils disposent pourtant d’atouts dont bien des nations autochtones d’Amérique rêvent. Ils représentent près de 14% de la population (4% au Canada) et, bien qu’ils soient regroupés en plusieurs tribus, ils forment un seul peuple, de langue et de culture communes, ce qui leur assure un poids politique plus grand. Sept sièges au Parlement (sur 120) leur sont d’ailleurs réservés. La langue maorie, en voie de disparition il y a quelques décennies, est devenue langue officielle; il y a une chaîne de télévision maorie, ainsi qu’une commission scolaire maorie (publique et financée par l’État) occupée à éduquer des générations de jeunes qui auront le maori comme langue maternelle.

« Nous possédons déjà la moitié des pêcheries et nous contrôlerons bientôt une grande partie de l’industrie forestière », dit Manuka Henare, directeur d’un centre de recherche en affaires à l’Université d’Auckland qui, depuis 15 ans, forme des entrepreneurs maoris qui veulent prendre leur place dans l’économie de leur pays.

Cette renaissance est attribuée, en partie du moins, à un grand processus de réconciliation nationale lancé il y a maintenant plus de 30 ans et qui s’incarne dans un tribunal chargé depuisd’examiner les torts faits aux Maoris dans l’histoire. Un processus difficile, mais pour lequel les Néo-Zélandais disposent de plusieurs atouts.

La jeunesse d’abord. Bien que « découvert » par des Hollandais en 1642 et régulièrement visité par des baleiniers européens par la suite, ce n’est qu’au 19e siècle qu’Aoteaora (nom maori du pays) a véritablement été colonisé par les Britanniques. L’histoire des relations entre les deux peuples est donc récente et assez bien documentée.

Un contrat entre les deux nations ensuite. Le 6 février commémore la signature, en 1840, du traité de Waitangi entre 500 chefs maoris et les représentants de la Couronne britannique. Considéré comme le document fondateur de ce pays, qui n’a pas de Constitution, il est toujours, près de 170 ans après sa signature, au cœur de l’actualité et de la politique néo-zélandaises.

Très court (à peine quatre paragraphes), le traité stipule que les Maoris cèdent aux Britanniques une partie du territoire, ainsi que la gouvernance des citoyens britanniques sur place. En échange, ils gagnent tous les privilèges dévolus aux sujets de sa Majesté. Ils conservent cependant la pleine possession de leurs terres, des forêts, des pêcheries, de toutes leurs propriétés et de tous les pouvoirs dévolus aux chefs de tribus. Mais voilà. Le traité n’a pas empêché les abus, les erreurs et les trahisons. Sans compter qu’il comportait un vice caché qui empoisonne depuis toujours les relations entre Maoris et Pakehas (voir Haro sur le traducteur!). Résultat: 100 ans de conflits, de revendications, de manifestations, de divisions.

Jusqu’à ce que, en 1975, des milliers de Maoris, venus du nord de l’île du Nord, marchent sur le Parlement (à l’extrémité sud de l’île) sous la houlette de Whina Cooper, fille d’un chef maori et véritable icône nationale, alors âgée de 80 ans. Ils réclamaient la restitution de terres confisquées et le respect du traité. C’est cette marche, baptisée Land March qui a incité le gouvernement travailliste de l’époque à adopter l’Acte du traité de Waitangi, reconnaissant la validitédu traité, puis un tribunal chargé d’en examiner officiellement les violations. « The Waitangi Tribunal’s vision is that, having reconciled ourselves with the past, Maori et non-Maoris will be equi pped to create a future for tw o peoples as one nation » [le tribunal croit que, une fois réconciliés avec le passé, Maoris et non-Maoris seront en mesure de créer, ensemble, une nation unie] , annonce le site Internet du tribunal . D’abord mandaté pour examiner les violations survenues après 1975, il a vu, en 1985, son pouvoir élargi à toute violation commise depuis la signature du traité, en 1840.

Depuis 1975, plus de 2 300 dossiers ont été déposés devant le tribunal (dont plus d’un millier dans la seule journée du 1 er septembre 2008, date butoir pour le dépôt de toute réclamation concernant une violation passée) et moins de 200 décisions ont été rendues. Le tribunal a pour objectif de se prononcer sur toutes les réclamations d’ici 2020. C’est une décision du tribunal qui a incité le gouvernement à faire du maori une langue officielle, en 1987.

Tout n’est pourtant pas au beau fixe. Voilà quelques années que le pays est déchiré au sujet de la propriété des plages et des fonds marins, incontestablement propriété des premières nations selon les maoris — « Nous ne les avons jamais cédés, selon la loi, ils nous appartiennent donc », disent-ils —, et propriété de la Couronne selon le gouvernement. Ce dernier a adopté une loi honnie retirant aux Maoris la possibilité d’aller devant les tribunaux à ce sujet, loi condamnée par l’ONU.