Les eldorados africains

« L’Afrique est “la” carte à jouer pour le développement économique du Québec », soutient un entrepreneur québécois.

Photo : Ouagadougou, Burkina (Brendan van Son/Flickr Vision)
Ouagadougou, Burkina (Photo: Brendan van Son/Flickr Vision)

Les 20 prochaines années seront celles de l’Afrique, si on en croit Benoît La Salle, qui y fait des affaires depuis 18 ans. Fondateur de la société montréalaise SEMAFO, il a exploité trois mines d’or en Guinée, au Niger et au Burkina. Il dirige aujourd’hui Windiga Énergie, spécialisée dans les énergies renouvelables sur le continent africain.

« L’Afrique est “la” carte à jouer pour le développement économique du Québec », soutient l’homme d’affaires de 59 ans, également président du Conseil canadien pour l’Afrique, un organisme sans but lucratif consacré au développement de l’économie de ce continent et de son commerce avec le Canada.

Les exportations québécoises en Afrique ont bondi de 88 % de 2005 à 2010, puis encore de 10 % par année, pour atteindre un milliard de dollars en 2012. Et Benoît La Salle est convaincu que le Québec peut faire plus fort, car ce n’est encore que 0,6 % de toutes ses exportations.

Avec 10 ans de croissance ininterrompue, l’Afrique n’a pas senti la dernière récession mondiale. Une demi-douzaine de pays, dont le Niger, le Burkina et la Côte d’Ivoire, ont même connu une croissance de 10 % en 2012.

Croissance du PIB en Afrique
(e : estimé, p : projection / Source : Perspectives économiques en Afrique)

2005 5,9 %
2006 6,3 %
2007 6,6 %
2008 5,4 %
2009 3,1 %
2010 5,0 %
2011 3,3 %
2012 6,4 %
2013 (e) 3,9 %
2014 (p) 4,8 %
2015 (p) 5,7 %

« Il y a deux dangers avec l’Afrique : être trop optimiste et ignorer ses promesses », dit l’ex-ministre des Relations internationales Jean-François Lisée, qui dirigeait en septembre 2013 une mission québécoise au Sénégal, en Côte d’Ivoire et au Burkina, à laquelle a participé une centaine de PDG d’entreprise et de directeurs généraux. « On n’est plus dans l’humanitaire », poursuit Jean-François Lisée.

L’humanitaire, c’est pourtant ce qui a amené Benoît La Salle au Burkina, en 1993, avec l’organisme de bienfaisance torontois Plan Canada. Lors de rencontres avec des dignitaires, il a sympathisé avec le président burkinabé, Blaise Compaoré. Celui-ci en a profité pour inviter les gens d’affaires francophones à investir dans son pays : « Aidez-nous à développer le secteur minier ! »

Comptable agréé et consultant, Benoît La Salle ne connaissait rien aux mines. En quelques mois, il rachetait une société de prospection, SEMAFO, obtenait du financement et débarquait à Ouagadougou avec un géologue. En 1996, il découvrait un gisement d’or de la taille de l’Abitibi !

Benoît La Salle sera désormais moins seul en Afrique. Groupe Novatech, de Sainte-Julie, vient de lancer la production de 500 maisons préfabriquées en acier, assemblables en 10 jours, destinées à un promoteur de Dakar. Trois franchises de la chaîne Presse Café ont ouvert leurs portes dans la capitale sénégalaise, et une autre au Maroc. Bombardier, après avoir fourni un train rapide à l’Afrique du Sud, fabriquera des pièces d’avion au Maroc. Et Expansion Québec, organisme gouvernemental qui aide les entrepreneurs québécois à s’établir à l’étranger, vient d’ouvrir un bureau à Dakar et à un autre à Ouagadougou, au Burkina.

Benoît La Salle, lui, a flairé un nouveau filon : l’électricité. « L’Afrique en a plus besoin que de mines. En gros, la demande d’énergie excède de 40 % l’offre », dit-il.

En septembre 2013, Windiga (« soleil », en moré, une des quatre langues officielles du Burkina) a signé un premier contrat pour la fourniture de 20 mégawatts d’énergie solaire au Burkina — son installation sera la plus grande du genre en Afrique subsaharienne.

La course à l’énergie est la nouvelle obsession africaine. L’Éthiopie assure elle-même son approvisionnement en énergie, ce qui a incité le géant suédois du prêt-à-porter H&M à y déplacer une partie de sa production faite en Chine. Lorsque le Nigeria a voulu privatiser son système de production et de distribution d’électricité, il a fait appel à CPSC Transcom (boîte de consultation d’Ottawa comptant 80 employés) pour partager la Nigeria Electric Power Authority en 17 sociétés.

Un des intérêts économiques que représente l’Afrique tient à la croissance de la population, qui doublera pour atteindre deux milliards d’ici 2040, selon les prévisions de la Banque africaine de développement. Celle-ci estime que la classe moyenne a triplé de 2000 à 2010, approchant la barre des 300 millions de personnes. Partout, la population s’urbanise, l’espérance de vie augmente, la mortalité infantile baisse, l’extrême pauvreté recule.

Signe des temps, le Sénégal réformera sa filière de formation technique grâce à Cégep international, qui regroupe les 48 établissements collégiaux québécois. « Le Sénégal manque de techniciens », dit la directrice générale, Sylvie Thériault. Cégep international accompagnera la création d’un réseau de 14 instituts supérieurs d’enseignement professionnel, qui accueillera 42 000 étudiants. « Les Sénégalais ont été séduits par notre méthode : l’approche par compétences. Les diplômés universitaires sont nombreux au Sénégal, mais le modèle français n’a pas valorisé l’enseignement technique. »

La langue est un avantage certain pour les Québécois : sur les 54 pays d’Afrique, 32 sont membres de la Francophonie. En 2040, quelque 600 millions d’Africains — le tiers du continent — parleront français. Parmi les 52 projets canadiens approuvés par la Banque africaine de développement, 42 sont québécois. Et c’est avec un pays francophone, le Maroc, qu’Ottawa négocie un premier accord de libre-échange sur ce continent.

« Les Québécois ont la chance de parler les deux principales langues internationales de l’Afrique, dit Benoît La Salle. La langue commune, c’est notre principal atout. »

Les 5 leçons de Benoît La Salle en Afrique

1. Cultiver les quatre « P » : patience, persévérance, politesse et passion.

2. Faire les démarches soi-même. « Même si un intermédiaire peut paraître plus commode, les Africains apprécient le contact personnel. »

3. S’intéresser aux cultures locales. « Tous les Africains ne sont pas pareils. Le continent est divisé en une cinquantaine de pays, comptant près de 2 000 ethnies et langues. »

4. Oublier ses préjugés. « L’Afrique est moderne et branchée. Le vieux chef de village a deux téléphones dans sa poche, il regarde CNN, et ses fils sont avocats ou ingénieurs. »

5. Embaucher des cadres locaux. Des dizaines de milliers d’Africains ont étudié dans les universités québécoises et sont rompus aux méthodes occidentales.

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