Drones militaires : dressés pour tuer

Les drones, déjà utilisés par l’armée américaine pour des assassinats ciblés, seront bientôt totalement robotisés. Il y a de quoi s’inquiéter, selon le spécialiste Derek Gregory.

LT-COL LESLIE PRATT
Photo : Lt-Col Leslie Pratt

Pour l’instant, il est encore question de simples drones : l’administration Obama a souvent recours à ces avions sans pilote pour des frappes aériennes dans des pays où les États-Unis sont en guerre (Afghanistan) ou pas (Pakistan, Yémen et Somalie).

Mais demain, Washington pourrait faire appel à des robots militaires beaucoup plus perfectionnés, des armes autonomes, conçues pour détecter et abattre l’ennemi. Toujours sans pilote, mais sans aucune intervention humaine au sol pour repérer la cible ou donner l’ordre d’ouvrir le feu. D’autres pays, notamment la Chine, la Russie, le Royaume-Uni, l’Inde et Israël, cherchent aussi à mettre au point ces « robots tueurs ».

Ces Terminator auront-ils bientôt droit de vie ou de mort sur des humains ? La question est moins saugrenue qu’il n’y paraît, même si ces armes ne seront pas utilisables avant 20 ou 30 ans, selon les experts. En mai, un rapport de l’ONU appelait à un moratoire sur les « robots létaux autonomes », mieux connus sous leur acronyme anglais LAR. Une quarantaine de pays ont déjà fait part de leurs préoccupations. Contrairement au Royaume-Uni, qui s’est très tôt opposé à l’adoption d’un moratoire, et au Canada. Ottawa, explique un porte-parole du ministère des Affaires étrangères, « n’appuie pas la prohibition de cette technologie, qui n’existe d’ailleurs pas ».

Les drones américains — souvent commandés depuis une base de l’armée de l’air, au Nevada — soulèvent déjà d’épineuses questions, selon le géographe Derek Gregory, de l’Université de la Colombie-Britannique, auteur du blogue geographical imaginations, sur les séquelles contemporaines du colonialisme britannique. Le fond du problème, dit-il, n’est pas technologique. « Il faut se poser la question de l’assassinat ciblé en tant que tel. » On peut équiper les drones de détecteurs de toutes sortes pour les rendre totalement autonomes. Viseront-ils la bonne cible pour autant ?

Les détracteurs des drones leur reprochent de faire de la cyberguerre un jeu vidéo. Cette analogie est-elle justifiée ?

Oui et non. Les jeux vidéo créent l’illusion d’être sur place. Donc, oui, ces images captées par les drones, animées et en haute résolution, ressemblent à celles d’un jeu vidéo. Mais lorsqu’ils font cette comparaison, leurs détracteurs reprochent plutôt aux drones de créer de la distance avec la réalité. Toutefois, aux États-Unis, les opérateurs de drones répètent qu’ils ne sont pas à 7 500 milles [12 000 km] de l’Afghanistan, mais à 18 po [45 cm], la distance entre leur œil et l’écran.

C’est pour cela que certains opérateurs de drones souffrent de stress post-traumatique ?

C’est l’une des raisons. Un drone survole sa cible avant, pendant et après l’attaque. Les opérateurs voient, immédiatement et directement, les conséquences de ce qu’ils ont fait. C’est d’autant plus perturbant que les drones ciblent des individus, alors que, dans le passé, les bombardements ciblaient en priorité des usines, des raffineries, des dépôts d’armes, etc. Il ne s’agit plus de savoir dans quelle mesure telle ou telle usine a été détruite, mais à quel point les corps des victimes ont été démembrés.

Les pilotes de chasse au Viêt Nam, en Corée ou pendant la Deuxième Guerre mondiale larguaient leurs bombes et repartaient aussitôt, et d’autres pilotes, quelques heures plus tard, constataient les dégâts. Les premiers ne voyaient pas, immédiatement et directement, les résultats de leurs actions.

On demande aux opérateurs de drones d’identifier des corps d’hommes, de femmes et d’enfants. Cela ne m’étonne pas qu’ils souffrent de stress post-traumatique.

Les opérateurs de drones, depuis leur base militaire située à des milliers de kilomètres de leur cible, font-ils plus de dégâts collatéraux que les pilotes de chasse ?

Les drones sont a priori plus précis. Vous pouvez voir sur votre écran la personne que vous cherchez à abattre. Mais êtes-vous bien certain qu’il s’agit de la bonne personne ? Les informations dont disposent les opérateurs sont souvent douteuses, voire inexistantes. Il est déjà question de drones « renifleurs », qui pourront, dit-on, repérer des usines de fabrication d’engins explosifs artisanaux. D’accord, mais ne risquent-ils pas de les confondre avec des fermes ou des usines d’engrais qui utilisent les mêmes produits chimiques ?

On peut faire appel à des détecteurs de toutes sortes, mais la question de la qualité du renseignement reste cruciale. Il n’est pas toujours fiable. On sait, grâce aux prisonniers afghans à Guantánamo, que des informateurs ont dénoncé des innocents pour régler de vieilles querelles. C’est ce qui arrive lorsque vous proposez des récompenses financières en échange d’informations.

Les opérateurs sont tantôt des civils, tantôt des militaires. Ce détail a-t-il de l’importance ?

Dans des pays comme l’Afghanistan ou l’Irak, des théâtres de guerre en bonne et due forme, les opérateurs de drones relèvent de l’armée de l’air américaine. Ce sont donc des soldats, qui font partie d’une chaîne de commandement militaire. Ceux qui commettent des assassinats ciblés dans des pays où les États-Unis ne sont pas en guerre à proprement parler, au Pakistan notamment, relèvent de la CIA. Des journalistes d’enquête ont montré qu’il s’agit de civils, qui ne répondent à aucune hiérarchie militaire. D’autres sources affirment qu’il s’agit de pilotes de l’armée de l’air qui ont été prêtés à la CIA. Difficile de savoir ce qui se passe vraiment. Mais ce détail est important, parce qu’il a des conséquences en droit international. Dans le cas de l’armée de l’air américaine, toute frappe aérienne doit être validée par une hiérarchie, laquelle comprend des juristes, qui se prononcent sur sa légalité.

En revanche, nous ne savons rien des frappes décidées par la CIA, qui soutient qu’elle se conforme au droit de la guerre. En réalité, elle donne peu de détails, même au Congrès, sur des opérations par définition secrètes.

Les défenseurs des droits de la personne ont souvent dénoncé les drones. Laquelle de leurs critiques vous semble la plus convaincante ?

Ils sont surtout préoccupés par les assassinats ciblés. Il faut se remémorer l’époque où les États-Unis, il y a plusieurs années, condamnaient Israël pour ses assassinats ciblés. Les positions américaines, dans cette rare dénonciation d’Israël, restent inattaquables. Le fond du problème n’est pas technologique. Il faut se poser la question de l’assassinat ciblé en tant que tel. On sait que le gouvernement américain a dressé des kill lists, des listes de « terroristes », des gens qui, dans les faits, ont été condamnés à mort sans procès. L’administration Obama en parle en termes pseudo-juridiques, mais je suis loin d’être convaincu que ces assassinats soient légaux.

Le droit international humanitaire peut-il être modifié pour tenir compte des drones ?

Les conventions de Genève imposent assez peu de restrictions aux bombardements aériens. Elles stipulent que vous ne pouvez pas sciemment cibler des civils. Ce qui amène à poser cette question : qui doit-on considérer comme un civil dans une insurrection où aucun combattant ne porte d’uniforme ?

Ensuite, elles expliquent que vous pouvez toujours tuer des civils, pas délibérément, bien sûr, mais s’il s’agit d’une conséquence indirecte d’une action militaire et si les pertes en vies humaines ne sont pas excessives « par rapport à l’avantage militaire concret et direct attendu ». Qui décide de ce qu’est un « avantage militaire concret et direct » ? Les militaires, bien sûr.

Nous avons donc une série de protocoles censés régir la violence militaire en temps de guerre, alors qu’il est de plus en plus difficile de définir la guerre. Au Pakistan, par exemple, où les États-Unis se livrent à des frappes aériennes dans les régions tribales, aucune guerre n’a jamais été déclarée. On ignore, par conséquent, quel droit doit s’appliquer.

* * *

Contre les robots tueurs

« Campaign to Stop Killer Robots ». Son nom a beau avoir des accents hollywoodiens, cette coalition ne verse pas dans la science-fiction. Dirigée par des ONG internationales (comme Human Rights Watch) et nationales (comme Mines Action Canada), elle cherche à faire adopter un moratoire sur les armes totalement autonomes.

Ces Terminator font débat. De plus en plus de voix, notamment celle de Jody Williams, lauréate du prix Nobel de la paix, se sont élevées contre ces armes autonomes. Toutefois, le Royaume-Uni, par la voie du ministre Alistair Burt, a fait savoir qu’il se « réserve le droit » d’en mettre au point.

Cette technologie reste impopulaire, cependant. Aux États-Unis, 55 % des Américains s’opposent déjà aux « robots tueurs », selon un sondage du Massachusetts à Amherst.

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3 commentaires
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« …..ne seront pas utilisables avant 20 ou 30 ans ? » Soyons réalistes. Ces « projets » existent déjà car les composantes technologiques existent. Ils sont probablement classés « secret défense ». Les « ingénieurs » en sont au stade de l’intégration. Il y a très certainement des « essais » qui ont lieu dans un quelconque désert. Il faut se rendre à l’évidence : les possibilités du GPS, les détecteurs de toutes sortes, la reconnaissance faciale, etc. Ces robots volants sont les précurseurs de ceux qui iront explorer les planètes. La science a beaucoup progressée depuis les frères Wright et les cartes perforées Hollerith.

Si les guerres sont horribles,les drones en réduisent l’horreur,épargne des vies d’innocent ,et sont plus efficace contre les terroristes etc

Désolé de dire cela, mais on dirait un article qui a paru en 2012 dans le LA times.

Voici l’article: http://articles.latimes.com/2012/jan/26/business/la-fi-auto-drone-20120126

Et si vous voulez suivre sur le développement du drone:
Constructeur du drone: http://www.northropgrumman.com/Pages/default.aspx
Wikipedia sur le drone: http://en.wikipedia.org/wiki/Northrop_Grumman_X-47B

Nous sommes encore loin de la notion terminator. Et les pays s’arment de plus en plus pour contrer ce type d’armement.
Site d’information : http://www.globalsecurity.org/

Le but de ces technologies est qu’elles sont cheaps à produire et que nous n’avons pas de perte humaine (plus beau dans les journaux de dire que nous avons perdu un drone qui nous a couté 3 millions qu’un jet avec ses deux pilotes au cout de 30 millions).

Malheureusement, temps qu’il y aura des personnes avides de pouvoir, ces technologies vont évoluer jusqu’à un point de non-retour.

Nous pouvons nous poser la question : quand allons-nous atteindre ce point?