Du cari dans le sirop d’érable

Des hommes d’affaires indiens passent en mode acquisition et achètent des entreprises étrangères. Et les sociétés québécoises n’y échappent pas : Téléglobe, Sidbec-Dosco, Babel Média…

Du cari dans le sirop d'érable
Photo : Olivier Hanigan

Près de l’étang artificiel qui enjolive le parterre de Tata Communications, des Indiens moustachus prennent le thé sous un soleil de plomb. Je les salue au passage, puis entre dans l’immeuble de verre et d’acier. Dipchan, un mastodonte à la chevelure crépue et à la peau cuivrée, garde les lieux. Sous son regard noir, je signe le registre des visiteurs. Il m’invite à m’asseoir. « On viendra vous chercher », dit-il. Dehors, un immense fleuve. Le Gange ? Non. Le Saint-Laurent. Je suis dans les bureaux du géant indien des télécoms… sur l’autoroute Bonaventure, à Montréal.

Tata Communications fait partie des grandes sociétés indiennes qui, depuis le milieu des années 2000, sont de plus en plus nombreuses à mettre la main sur des fleurons de Québec inc.

La liste est longue : Téléglobe, à Montréal ; l’aciérie Sidbec-Dosco, à Contrecœur ; les mines, les usines, les 450 km de voie ferrée et le port de la compagnie minière Québec Cartier, sur la Côte-Nord ; la société pharmaceutique Draxis, dans l’ouest de Montréal ; le concepteur de jeux vidéo Babel Média, à Montréal ; le diamantaire Mahendra Brothers, à Matane ; la société de biotechnologie BioSyntech, à Laval… Toutes des entreprises rachetées par des hommes d’affaires indiens. Tant et si bien qu’aujourd’hui le chèque de paye d’au moins 8 000 Québécois porte la signature d’un patron indien !

Ce nombre pourrait augmenter de façon importante dès l’an prochain, puisque ArcelorMittal, à Port-Cartier, a le projet de doubler la production de bouletage de fer (fabrication de boulettes prêtes à être expé­diées aux fonderies). « Nous n’en sommes qu’à l’étude de préfaisabilité, pré­vient le directeur des communications, Martin Simard. Mais l’entreprise a l’intention de faire passer sa production mondiale d’acier de 47 à 100 millions de tonnes d’ici 2015. Les installations de Port-Cartier seront donc sans doute mises à contribution. »

Ailleurs au pays, Algoma Steel – 3 500 travailleurs à Sault-Sainte-Marie – appartient à l’indienne Essar depuis 2007. Aditya Birla Minacs, spécialisée entre autres dans le service à la clientèle, a ouvert depuis 2000 une dizaine de bureaux en Ontario et dans les Maritimes : plus de 5 000 employés. Tata Consultancy Services et Infosys, deux colosses indiens du secteur des services conseils en informatique et concurrents directs de CGI, ont ouvert des bureaux à Toronto et à Calgary. Ensemble, ils fournissent du travail à plusieurs centaines de personnes.

Lorsque Infosys s’est installée à Toronto, en 2002, ses dirigeants ne visaient qu’un objectif : accéder au marché états-unien. « À l’époque, nous nous sommes établis chez vous en raison de la faiblesse de votre dollar », dit Kris Gopalakrishnan, président et cofondateur d’Infosys, dans son bureau ultraclimatisé de Bangalore.

La vigueur actuelle du dollar canadien n’effraie toutefois pas cet homme d’affaires. « Nous cherchons désormais à nous imposer davantage sur le marché canadien », dit-il. Même si le PDG refuse de dévoiler le nombre exact des employés de l’entreprise et l’état de ses revenus au Canada, les choses semblent aller plutôt bien : un troisième bureau canadien d’Infosys devrait ouvrir sous peu. À Vancouver. « Parce que nous y avons déjà des clients et que Seattle est tout près », ajoute Kris Gopalakrishnan. Montréal, la francophone, ne fait pas partie des plans de croissance.

Toutes ces acquisitions font de l’Inde le seul pays en émergence à figurer parmi les 10 principaux investisseurs étrangers au Canada. Loin devant la Chine. Le tigre indien est presque à égalité avec la France, l’Allemagne, le Japon et les Pays-Bas, avec des investissements au Canada de trois milliards de dollars.

Les Indiens ont un appétit d’ogre qui les mène sur les cinq continents. Ils ont avalé, tour à tour, le constructeur de voitures Jaguar Land Rover, le géant britannique de la sidérurgie Corus, des hôtels de la chaîne Ritz-Carlton, British Telecom, le thé Tetley, le luxueux hôtel Pierre, à New York, des chaînes de cafés en République tchèque et en Autriche, des mines de charbon en Australie et en Indonésie, nombre d’usines de pièces d’automobile en Allemagne et ailleurs en Europe.

« Ce n’est que le début », lance, en insistant sur chaque syllabe, Christophe Jaffrelot, du Centre national de la recherche scientifique, à Paris. « Les Indiens sont en train de faire leur marché. Ils ont du cash et peuvent acheter sans trop s’endetter. Ils vont partout où ça rapporte », dit ce spécialiste de l’Inde, qui séjourne là-bas chaque année depuis 25 ans.

Voilà ce qui différencie les Indiens des Chinois, estime Mario Ste-Marie. « Les Chinois s’intéressent seulement aux ressources naturelles, tandis que les Indiens font des acquisitions beaucoup plus diversifiées. »

Ratan Tata, à la tête de l’empire qui porte son nom, en est le parfait exemple. Il est partout… Lors de mon récent séjour en Inde, j’ai dormi dans un hôtel qui lui appartient, j’ai bu son thé, son café, son eau, j’ai été rafraîchi par ses climatiseurs, et si l’ascenseur était tombé en panne, c’est à l’aide d’un téléphone Tata que j’aurais appelé les secours. En tout, le Groupe Tata compte 114 entreprises, dont Tata Motors, qui a lancé l’an dernier la Nano, la sous-compacte la moins chère au monde, à 2 500 dollars, et dont la transmission automatique est fournie par CVTech, de Drummondville. « En Angleterre, on dit à la blague que tout ce qu’il reste à acheter à Tata, c’est la reine », lance en riant Isabelle Turcotte, de Tata Communications.

En 2006, le richissime homme d’affaires indien a acquis Téléglobe. Cet ancien fleuron québécois des télécoms, fondé par Charles Sirois, fonctionne aujourd’hui sous le nom de Tata Communications. Depuis, lorsque les Canadiens composent le 011 pour faire un appel outre-mer, il y a de fortes chances qu’ils passent par le réseau de fibres optiques ou d’ondes satellite du géant indien. « Nous sommes le principal acteur mondial dans le transport de la voix », dit Michel Guyot, président de Solutions de voix mondiales, de Tata Communications.

C’est une des caractéristiques du Groupe Tata, explique Isabelle Turcotte. « S’il ne prévoit pas devenir le numéro un mondial dans un secteur, il laisse tomber », dit-elle. Pour Tata Communications, avec ses 44 milliards de minutes de conversations téléphoniques acheminées chaque année, c’est mission accomplie. En revanche, lors de l’acquisition, près de la moitié des 500 emplois de Montréal ont été transférés en Inde. Ceux liés à la facturation et au soutien informatique, entre autres.

Juste retour des choses : l’acquisition de la société pharmaceutique Draxis par l’indienne Jubilant, en 2008, a eu l’effet inverse. Le nombre d’employés de l’entreprise de Kirkland, dans l’ouest de Montréal, est passé de 130 à près de 600. « L’Inde se tourne de plus en plus vers le secteur biopharmaceutique, fait remarquer William Abbott, président de Draxis. Jubilant est très dynamique et investit beaucoup. » Résultat : les nouveaux projets de recherche pleuvent sur l’entreprise, spécialisée dans l’imagerie médicale et les outils de diagnostic. « Notre croissance a toujours été stable, mais nous prévoyons qu’elle va s’accélérer au cours des prochaines années », dit le président.

Il est inévitable que l’Inde prenne des parts de marché à l’Occident, dit Christophe Jaffrelot. « Ceux qui la craignent à cause de sa puissance économique ont raison, dit-il. Ce pays est appelé à occuper une place importante dans le monde. Et ne sera pas étranger à nos destins. »

 

QUELQUES CHIFFRES

8 000
Nombre de personnes au Québec qui travaillent pour une entreprise appartenant en tout ou en partie à des hommes d’affaires indiens.

114
Nombre de sociétés qui appartiennent à Ratan Tata dans le monde. Ce richissime businessman est actif dans la téléphonie, l’automobile, l’aviation, l’agroalimentaire, l’hôtellerie, l’habitation, la sidérurgie, les produits de beauté, etc.