Dublin, la coquine

En République d’Irlande, l’influence de l’église n’est plus ce qu’elle était. les dublinois apprennent à s’abandonner au plaisir. comme des grenouilles qui sortent du bénitier…

Il est minuit et demi; les pubs de Dublin viennent de fermer. Mais la nuit ne fait que commencer, et les noctambules se pressent au Lillie’s Bordello. Malgré son nom, ses miroirs kitsch et ses murs tapissés de velours rouge, ce n’est pas un bordel, mais une discothèque. L’épaule dénudée, le cheveu blondi et repassé, de très jeunes femmes sirotent des cocktails à la vodka en épiant la section VIP, réservée aux gens riches et célèbres. Avec un peu de chance, elles reconnaîtront un musicien de U2, un joueur de soccer, une Miss Météo. Comme la musique techno rend toute conversation impossible, les dragueurs cherchent à les entraîner vers la section fumeurs – c’est-à-dire dehors, puisqu’il est interdit de fumer dans tous les lieux publics d’Irlande. C’est là qu’ils pourront enfin prendre langue…

Dublin la catholique a bien changé. Les grenouilles se sont échappées du bénitier pour aller se prélasser dans un bassin aux eaux beaucoup plus chaudes: celui du plaisir autorisé, assumé et avoué. Les Irlandais en général, et les Dublinois en particulier, découvrent qu’ils peuvent jouir de la vie et, ma foi, jouir tout court. En république d’Irlande – une théocratie qui ne disait pas son nom -, l’influence de l’Église n’est plus ce qu’elle était. Jusqu’à récemment, elle imprégnait presque toutes les facettes de la vie, à commencer par l’éducation.

Trinity College, la plus célèbre université du pays, en plein coeur de Dublin, attire des étudiants et des touristes de tous les continents. Les visiteurs admirent sa bibliothèque, réputée pour sa collection de manuscrits anciens. Ils sont loin de se douter que, jusque dans les années 1970, les catholiques qui souhaitaient poursuivre leurs études dans cet établissement protestant devaient obtenir une dispense de l’archevêché de Dublin. Aujourd’hui, la majorité des 13 000 étudiants de Trinity sont catholiques, du moins sur le papier. Comme beaucoup de jeunes Dublinois, ils traînent moins à l’église que dans les pubs près du campus, peut-être surtout dans Temple Bar – qui n’est pas un bar, mais le petit quartier culturel de la ville.

La bien nommée Anne Sexton, 32 ans, est la seule sex columnist de la presse irlandaise. Dans la chronique qu’elle tient dans Hot Press, magazine bimensuel destiné aux jeunes adultes où il est abondamment question de musique, elle traite de sexualité. Franchement et sans fioritures. Elle se souvient de l’époque pas si lointaine où sa mère, catholique pratiquante, devait obtenir une autorisation spéciale de l’évêque pour pouvoir importer des capotes anglaises (elles aussi bien nommées, puisqu’elles venaient d’Angleterre). Il est ahurissant de penser qu’en Irlande la vente de condoms a été interdite jusqu’en 1991, soit sept ans après la découverte du virus du sida!

Aujourd’hui, on trouve une «capoterie» en plein centre-ville de Dublin, rue Dame. L’accès à la contraception a eu des répercussions importantes. «Les femmes qui avaient des relations sexuelles avant le mariage craignaient deux choses: que cela se sache et, surtout, de tomber enceintes», dit Anne Sexton. Jusque dans les années 1990, il n’était pas impossible qu’une mère célibataire perde la garde de son enfant et se fasse envoyer – c’est-à-dire plus ou moins incarcérer – dans un couvent. (C’est le drame que raconte le film irlandais Les soeurs Madeleine.)

L’avortement, par contre, est encore interdit et des milliers d’Irlandaises se rendent chaque année au Royaume-Uni pour interrompre leur grossesse. Une campagne pro-choix bat son plein, mais sans grand espoir de réussir à court terme.

La libido ne pose plus de problèmes, du moins pas plus qu’ailleurs en Europe, et les Irlandais assument. Ils découvrent le sexe, ou plutôt le redécouvrent, puisque les maisons closes de Dublin étaient célèbres dans toute l’Europe avant l’indépendance de l’Irlande, en 1916. Un important contingent de militaires anglais était alors basé à Dublin, «le paradis du soldat», selon le mot d’un rapport de l’armée britannique, puisque 1 600 prostituées y exerçaient leur vieux métier.

Dans Ulysse, le chef-d’oeuvre qui a révolutionné la littérature, le romancier irlandais James Joyce décrit le quartier chaud de Dublin, Monto, qu’il rebaptise Nighttown, «la ville de la nuit». La scène du bordel se déroule dans une maison de Lower Tyrone Street, dans les bas quartiers de Dublin – les plus misérables d’Europe, au début du 20e siècle. De nos jours, cette rue porte le nom de Railway Street. Les vieilles maisons insalubres qu’habitaient les ouvriers catholiques ont été rasées et remplacées par des HLM, aujourd’hui délabrées, toujours habitées par des ouvriers catholiques. Seules les fleurs en plastique, posées aux fenêtres, disent l’attente de jours meilleurs.

Est-ce parce qu’elle a été si pauvre que l’Irlande est si riche en prix Nobel de littérature? Aucun autre pays n’en a remporté autant (quatre). Pourtant, Dublin n’a pas été tendre avec ses écrivains, qu’elle a plus ou moins exilés: outre James Joyce, c’est le cas de George Bernard Shaw, de William Butler Yeats, d’Oscar Wilde et de Samuel Beckett. Le romancier français Michel Déon a fait le chemin inverse: il a choisi de vivre à Dublin. Dans Cavalier, passe ton chemin! – Pages irlandaises (Gallimard), il écrit: «La ville s’abandonne à la nuit, lovée sur elle-même, ni hostile ni amie, mais autre avec ses noirs mystères, ses souvenirs en ruine et, peut-être, ce réflexe de culpabilité qui la poursuit depuis qu’elle a recouvré la liberté après avoir été si cruelle avec ses écrivains, ses artistes et ses héros.»

La liberté que Dublin a toujours su conserver, c’est celle de la langue, aussi verte que l’Irlande elle-même. Rien – aucun monument ou statue – n’échappe à la grivoiserie. Pas même la flèche qui symbolise la ville, une «aiguille à tricoter» de 120 m érigée sur l’ancien emplacement de la colonne Nelson (dynamitée par l’Armée républicaine irlandaise, dans les années 1980). Officiellement, elle s’appelle The Dublin Spire. Dans la plus pure tradition dublinoise, elle a toutefois été surnommée «The Stiffy on the Liffey». Impossible à traduire. Il suffit de savoir que stiffy renvoie à «érection» (pas celle d’un monument) et que Liffey est le nom du fleuve qui traverse Dublin et sert de frontière entre le nord et le sud de la ville.

La distinction entre ces deux zones, moins naturelle que sociale, remonte aux années 1740, époque à laquelle un notable fit construire sa résidence sur la rive sud du fleuve. Son déménagement – le nord était jusqu’alors considéré comme le quartier chic – a déclenché un mouvement irréversible. La classe moyenne est aujourd’hui confortablement installée sur le South Side, loin des ouvriers confinés au nord. Les blagues abondent sur les contrastes nord-sud. Là aussi, la grivoiserie est au rendez-vous. «Quelle est la différence entre une femme de la rive nord et une femme de la rive sud? La première a de faux bijoux; la seconde, de faux orgasmes…»

À en croire Anne Sexton, cette image serait franchement dépassée. Après avoir longtemps «fait tapisserie», les Dublinoises de tous les milieux sont plus, comment dire, entreprenantes qu’avant. Il suffit de se rendre dans un bar à la mode, comme le Café en Seine, rue Grafton, pour le constater. À l’heure de l’apéro, les plantureuses sculptures Art nouveau ne sont pas les seules à laisser admirer leurs charmes…

Un ami québécois prénommé Jean – plutôt beau garçon, il est vrai – m’a déjà confié à quel point sa première visite à Dublin, il y a quelques années, l’avait désarçonné. Au pub, avec une bande de copains, il se présente à la ronde. En entendant son prénom, une jeune Dublinoise suppose qu’il est français. «Nous ne sommes peut-être pas aussi jolies que les Françaises, lui dit-elle, mais au lit, nous sommes de vraies tigresses.»

Cela jette un nouvel éclairage sur l’expression «tigre celtique», normalement utilisée pour désigner le boum économique irlandais. Au cours des dernières années, il est arrivé que le taux de croissance flirte avec les 9%. À Dublin, le taux de chômage ne dépasse pas 3%, avec le résultat que les femmes travaillent plus que jamais. «Elles ont de bons boulots, elles ont de l’argent et elles ont une grande confiance en elles», explique la chroniqueuse Anne Sexton.

L’amour courtois, c’est de l’histoire ancienne. Ailleurs en Europe, Tristan et Iseult passent pour des personnages légendaires. Mais pas à Dublin, où les rêveurs prétendent qu’Iseult a véritablement existé: on peut encore apercevoir les ruines de la tour qu’elle habitait, Isolde’s Tower. «Iseult était une princesse irlandaise», insiste Pat Liddy, un historien de Dublin. Mais les vestiges de son château attirent moins de visiteurs que le pub du même nom.

L’alcool joue encore un rôle de «lubrifiant social», dit pudiquement Anne Sexton. Comme on peut s’y attendre, la clientèle des pubs se dévergonde plus facilement à la fin de la soirée qu’au début. Dublin compte environ 700 pubs, ce qui n’est pas rien pour une ville de 1,5 million d’habitants! Il est vrai que le premier permis d’alcool fut délivré en 1198. L’honneur en revient au Brazen Head Inn, rue Bridge, un pub qui existe toujours (bien qu’il ait été refait au 17e siècle). Mon préféré, quant à moi, est le Stag’s Head, dans une petite rue appelée Dame Court. La tête de cerf empaillée qui a donné son nom à l’établissement veille sur la clientèle. Combien d’expressions a inspiré ce cerf vidé: stag show, ancienne façon de dire «strip-tease», ou encore stag party, qui ne désigne pas un «party de chevreuils», mais plutôt un enterrement de vie de garçon… Ce pub aux boiseries patinées passerait pour raffiné si l’ambiance n’y était pas si chaleureuse.

Dans tous les pubs de Dublin, la célèbre Guinness, autre symbole de la ville, coule à flots. Les touristes peuvent visiter le musée qui fait partie de la brasserie où elle est fabriquée, la Mecque des amateurs de bière. Depuis son ouverture, en 2000, le Guinness Storehouse est même devenu l’une des principales attractions touristiques de toute l’Irlande, peut-être parce qu’on s’y fait proposer, à la fin de la visite, une consommation dans un bar avec vue panoramique sur Dublin. Mais ce verre de stout n’est franchement pas donné, puisque le billet d’entrée coûte 14 euros (20 dollars). Nous ne sommes pas ici dans un musée public – qui serait gratuit, comme ils le sont tous -, mais dans une entreprise privée, qui a déjà été le principal employeur du pays.

C’est peut-être chez les gais que les bouleversements sont les plus importants. Il fut un temps où un homosexuel comme Oscar Wilde devait s’exiler, pour des raisons tant littéraires que sexuelles, à Londres (où il fut néanmoins condamné aux travaux forcés pour «outrage à la pudeur», à la fin du 19e siècle). De nos jours, les bars gais donnent l’impression d’avoir toujours fait partie du paysage. Mais les confidences qu’on y recueille rappellent que la sortie du placard en Irlande est, comme ailleurs, un parcours semé d’embûches. Au GUBU, bar branché de la rue Capel, un homme, au début de la trentaine, m’a raconté comment il avait pris son courage à deux mains pour révéler son orientation sexuelle à son père, très âgé, très catholique et très autoritaire. «C’est une phase que tu traverses, lui répondit le paternel. Je sais ce que c’est. Je l’ai traversée, moi aussi.» Le fils fut sidéré: son père avait-il refoulé ses désirs pour les hommes toute sa vie?

En face du GUBU, le Slattery’s organise chaque semaine des soirées gaies. J’y ai été témoin d’une scène difficile à imaginer ailleurs qu’en Irlande. Au vestiaire, un jeune homme essayait de récupérer son blouson. «Il est facile à reconnaître, dit-il à la préposée. Dans la poche intérieure, il y a un horaire des messes!»

L’Église a été éclaboussée par les scandales. Le père Michael Cleary, le «prêtre chantant» de Dublin qui avait animé la visite du pape Jean-Paul II, en 1979, a connu le succès, et pas uniquement à la guitare. Ses paroissiens ont appris bien plus tard qu’ils avaient de bonnes raisons de l’appeler «père»: Cleary avait deux enfants! Des affaires de pédophilie ont aussi entaché la réputation de l’Église. Une commission d’enquête a révélé récemment que 21 prêtres du diocèse de Ferns avaient abusé d’une centaine d’enfants de 1962 à 2002 et que leurs évêques n’avaient rien fait pour venir en aide aux victimes. Ce n’est pas un hasard si l’Église connaît aujourd’hui une grave «crise de vocations», comme elle désigne ses problèmes de recrutement.

«C’est sa malhonnêteté qui a discrédité l’Église catholique en matière de sexualité», estime David Norris, 61 ans, seul sénateur à avoir déclaré publiquement son homosexualité. Figure très connue de la vie politique, Norris est de ceux qui ont le plus fait pour obtenir la dépénalisation de l’homosexualité – en 1993, 25 ans après le Canada -, en intentant un procès à l’Irlande devant la Cour européenne des droits de l’homme (avec l’aide d’une avocate qui allait devenir présidente de l’Irlande dans les années 1990, Mary Robinson).

David Norris a même présenté un projet de loi pour faciliter les unions entre couples de même sexe. Vu l’opposition des milieux plus conservateurs, le mariage gai n’est pas à l’ordre du jour. Une conception catholique du mariage, union sacrée entre un homme et une femme, reste ancrée dans les mentalités, puisque même le divorce n’a été légalisé qu’en 1995 (après deux référendums)! La Haute Cour entend actuellement une affaire qui pourrait tout bouleverser: deux lesbiennes, qui se sont épousées au Canada en 2003, font valoir qu’elles sont victimes de discrimination parce qu’on refuse de reconnaître leur union.

Aujourd’hui, Dublin assume son côté franchement coquin. Le Miss Fantasia, dans South William Street, est le plus grand sex-shop de la ville. Le cuir, le latex et la cotte de mailles (jamais un chevalier médiéval n’aurait imaginé une combinaison aussi seyante) y sont très prisés. On aurait tort de croire que ces gadgets sont réservés à une microminorité. Le Miss Fantasia organise des «soirées cuir» qui, selon Justin Parr, son gérant, attirent jusqu’à 500 personnes!

Pour se remettre de leurs émotions, les couples peuvent pousser une pointe jusqu’à Howth, village de bord de mer à une demi-heure du centre-ville. Lorsque j’y suis passé, on peinait à distinguer Dublin dans la brume que les rayons du soleil avaient fait naître sur la mer. Sur la jetée, des tourtereaux sans ailes se promenaient bras dessus, bras dessous. Je ne pouvais m’empêcher de penser au stationnement du parc du Mont-Royal – pas le belvédère d’où l’on peut admirer le centre-ville, mais la zone où les amoureux contemplent l’est de Montréal. Comme Montréal, Dublin est encore plus belle lorsqu’on l’observe à deux.

 

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