Comment ruiner une économie avec un seul cas d’Ebola

Le Sénégal a pratiquement été épargné par le virus Ebola, mais l’épidémie a fait des milliers de victimes économiques dans ce pays où le tourisme joue un rôle vital.

Photo: Louis Lacroix
(Photo: Louis Lacroix)

Une cabane dans un baobab, une hutte où l’on n’a qu’à tendre l’orteil pour toucher l’eau de la lagune, une tente berbère où l’on fait des rêves de nomade… D’ordinaire, le Lodge des collines de Niassam, à 150 km au sud de Dakar, ne désemplit pas. Mais en ce début de décembre, il n’y a qu’un couple de retraités suisses, arrêté au hasard de la piste en terre battue. Le Sénégal a beau ne compter qu’un seul cas déclaré — et guéri — d’Ebola, l’épidémie fait des milliers de victimes économiques dans ce pays de 13 millions d’habitants, où le tourisme est l’un des rouages majeurs.

« À cette période de l’année, je devrais être complet », raconte Jean-Pierre Gaborit, propriétaire du lodge, une destination prisée dans la région des mangroves. Ce Français de la Vendée dans la jeune soixantaine, qui s’est amouraché des baobabs de Niassam il y a 13 ans, ne s’en fait pas vraiment pour lui-même. « C’est pour eux que je m’inquiète », dit-il : au moins 25 personnes du village voisin de Palmarin — femmes de chambre, cuisinières, serveurs, barmans, gardiens — dépendent de lui et, par la force des choses, des touristes.

Le tourisme est le deuxième pourvoyeur de devises au Sénégal après la pêche, et le deuxième employeur après l’agriculture, selon les données du ministère du Tourisme. Mais depuis que le virus s’est répandu — et surtout la nouvelle de sa propagation dans cinq pays d’Afrique de l’Ouest —, les voyageurs évitent la région. Le Sénégal ne fait pas partie des pays à risque, pourtant il encaisse le ressac. À part quelques irréductibles, peu de voyageurs s’aventurent encore dans les villages pourtant riches de vie. La crainte de l’Ebola est si intense que les voyagistes, devant la faible demande, se sont immédiatement tournés vers d’autres destinations.

Jean-Pierre Gaborit verse un salaire à ses employés, mais il a aussi financé les maisons de plusieurs d’entre eux. « C’est lui, la banque de Niassam, dit dans un éclat de rire un employé du lodge. Chaque semaine, il retient une partie de mon salaire pour rembourser le prêt. Sinon, je n’aurais pas eu les moyens de m’acheter une maison. »

Cheikh et sa femme sont dans la même situation. Lui est serveur au restaurant de l’hôtel, elle est la cuisinière. Pour eux, Niassam est vital. Leur maison se trouve dans le village voisin, à une dizaine de kilomètres. Comme le couple n’a pas de voiture, il passe la semaine au lodge avec le plus jeune de ses quatre enfants et ne rentre que le dimanche, unique journée de congé. « Mes parents s’occupent des trois autres enfants, explique Cheikh. Ici, quand quelqu’un a un travail, il en fait profiter toute la famille. Mes parents, mes frères, mes sœurs, les petits : tout le monde vit chez moi. » C’est ainsi que les salaires du lodge font vivre des clans entiers autour de Palmarin.

« Vous êtes mes premiers clients cette semaine. Y a pas d’Ebola ici. Il faut le dire à vos amis », me lance Ignace, guide avec qui je suis allé à la pêche dans le delta du Sine-Saloum, inscrit depuis 2001 sur la Liste du patrimoine mondial de l’Unesco.

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Le guide de pêche Ignace. (Photo: Louis Lacroix)

Pour 45 000 francs CFA (environ 100 dollars canadiens), l’homme de 53 ans emmène les touristes taquiner le mérou ou la carpe rouge dans la mangrove. Jusqu’à l’installation du lodge, qui lui refile des clients, Cheikh était pêcheur artisanal. Tous les jours, des heures durant, il devait patauger dans l’eau salée pour relever ses casiers. Lorsque les touristes ont commencé à affluer, il s’est vite converti à la pêche touristique, beaucoup plus lucrative, mais surtout plus agréable.

Ignace n’a que quelques mois de haute saison touristique pour amasser le salaire qui fera vivre sa famille toute l’année. « Je dois aussi économiser pour réparer la pirogue, le moteur et acheter de l’équipement, raconte-t-il. Mais là, il n’y a pas de touristes, alors j’ai du mal à mettre de l’argent de côté. »

Un autre employé s’inquiète de l’effet qu’aura l’absence de visiteurs sur l’ensemble du village. « Quand on construit une maison, on passe un contrat avec le menuisier, le plombier et le maçon. Si y a pas de touristes, y a pas d’argent », dit-il.

L’effet est le même plus au nord, dans le petit village de Joal-Fadiouth. Il y a quelques mois, l’endroit était si populaire que les guides touristiques avaient dû créer une association pour gérer les excursions en pirogue autour de l’île aux coquillages, principale attraction du secteur. « Il y a des jours où on ne peut pas marcher tellement il y a du monde. On appelle ça nos Champs-Élysées. Mais depuis quelque temps, il n’y a plus grand monde », se désole El Hadji Faye, un guide touristique.

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 Le Lodge des collines de Niassam, à 150 km au sud de Dakar (Photo: Louis Lacroix)

Le gouvernement sénégalais a pourtant réagi rapidement en fermant, dès le 21 août, sa frontière avec la Guinée, point de départ de l’épidémie. Cette mesure a été étendue aux avions et navires en provenance de la Sierra Leone et du Liberia. Et pour sensibiliser la population du Sénégal, pays où de nombreuses localités sont isolées, le ministère de la Santé a envoyé quatre millions de SMS au grand public afin de faire connaître les mesures de prévention. Ces efforts semblent avoir porté leurs fruits, puisque le Sénégal a été retiré de la liste des pays à risque de l’Organisation mondiale de la santé dès le 17 octobre dernier.

Pourtant, pour les touristes, ces efforts ne sautent pas aux yeux. À l’aéroport international de Dakar, la capitale, seule une jeune préposée, munie d’un simple thermomètre à infrarouge, prend la température de chaque voyageur qui franchit la douane. Par la suite, plus aucune mise en garde ni mention de la maladie. Il y a bien quelques affiches indiquant des programmes de sensibilisation dans les petits villages, mais elles passent presque inaperçues.

Pour les Ignace, Cheikh et El Hadji, il est à espérer que les préjugés ne seront pas aussi persistants que le virus qui les a fait naître.

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