Écolos depuis le Moyen Âge !

Dans le nord de l’Inde, une étonnante communauté observe une série de principes écologistes édictés par un gourou en… 1485. Un mode de vie qui aurait permis aux Bishnoïs de survivre dans un environnement difficile.

Photo : Franck Vogel

Dans l’État indien du Rajasthan, aux confins du désert de Thar, la végétation se fait rare par endroits. Mais près du hameau de Salawaas, à une trentaine de kilomètres de Jodh­pur, le couvert végétal prend de plus en plus d’importance?: les terres poussiéreuses font place aux aires cultivées, le décor devient champêtre et les arbres abondent. «?Bienvenue chez les Bishnoïs, les premiers écolos indiens de l’histoire?!?» lance le plus sérieusement du monde mon guide, Pritam Singh, lors­que nous arrivons chez son ami Tulsaram.

Voir le photoreportage « Incursion chez les Bishnoïs, écologistes depuis 1485 » >>

Comme beaucoup des quelque 800 000 Bishnoïs, Tulsaram vit simplement avec sa famille dans une dhani, sorte de hutte de pisé au toit de branches mortes, bâtie au cœur d’une véritable petite oasis. «?Guar, sésame, lentilles, fruits et légumes, tout pousse ici en abondance?», dit-il, entièrement vêtu de blanc, symbole de pureté. «?Les Bishnoïs sont passés maîtres dans l’art d’irriguer?», ajoute Pritam. Et surtout, ils suivent rigoureusement certains principes de vie, en phase avec la nature et le monde vivant.

Ainsi, si Tulsaram est si bien entouré de verdure, c’est que l’une des plus importantes règles bishnoïes consiste à ne jamais abattre d’arbre vert et à n’utiliser que du bois mort pour les besoins quotidiens. Bien que le bishnoïsme soit une branche de l’hindouisme, il interdit la créma­tion, pour minimiser l’emploi du bois. Les Bishnoïs inhument donc eux-mêmes leurs défunts, une aberration pour les hindous, qui réservent cette tâche à la caste des intouchables, jugée inférieure.

Avant de brûler tout bout de bois, les Bishnoïs doivent également s’assurer qu’aucun «?animalcule, ver ou insecte?» n’y loge, de telle sorte qu’il «?ne soit détruit par le feu?». En fait, ils respec­tent tellement les êtres vivants sous toutes leurs formes qu’ils allument leurs brasiers cérémoniels en plein jour, pour éviter que les mouches ne s’y consument. Mieux?: il n’est pas rare qu’une femme de la communauté donne le sein à un faon orphelin, pour assurer sa survie, pendant qu’elle allaite son enfant de l’autre sein?!

Encore de nos jours, des Bishnoïs se font tuer en pourchassant des braconniers, tellement leur dévotion à la vie animale est forte. «?Et s’il s’agit d’une antilope noire qui est menacée, ils seront encore plus portés à la défendre?: ils croient que leur gourou, Jambhoji, a pris cette forme en se réincarnant?», m’explique Pritam.

Dès l’aube, les Bishnoïs se lavent et font leur lessive, laissant sécher leurs vêtements au vent. Ainsi purifiés, ils peuvent prier.

(Photo : Franck Vogel)

Né en 1451 à Pipasar, petit village reculé du Rajasthan, Jambeshwar Bhagawan, alias Jambhoji, avait émis l’hypo­thèse que si les sécheresses étaient si fréquentes en Inde, c’était non pas à cause de la colère des dieux, mais bien en raison de l’avidité des hommes, qui déboisaient sans vergogne. De la même manière, si les épidémies et la mortalité infantile étaient si répandues, c’était d’abord et avant tout par manque d’hygiène.

Pour remédier à tous ces maux, Jambhoji se mit donc à prêcher la dévotion à la nature et imagina une nouvelle façon de vivre basée sur la compassion, le respect des autres et surtout celui de l’environnement. Il proposa aux gens de faire des gestes simples mais efficaces pour préserver celui-ci, comme planter des arbres et bien gérer l’eau, en ne consommant que ce dont ils avaient besoin. Puis, petit à petit, les régions habitées par les Bishnoïs se reboisèrent et redevinrent fertiles.

«?C’était un visionnaire, une sorte d’ingénieur agronome empreint de spiritualité?; il a compris que dans la nature tout est interconnecté et il a pos­tulé qu’on pouvait changer les choses en se prenant en main?: c’était presque un existentialiste?!?» avance l’écrivaine Irène Frain, auteure de La forêt des 29, premier ouvrage sérieusement documenté consacré aux Bishnoïs. En hindi, bishnoï signifie 29, par référence au nombre de principes de vie formulés par Jambhoji.

Plusieurs de ceux-ci étaient vraiment révolutionnaires pour l’époque. Ainsi, depuis cinq siècles, tout Bishnoï doit filtrer l’eau et le lait avant de les consommer (une forme d’asepsie avant Pasteur). Il lui faut aussi accorder un mois de repos à une femme qui vient d’accoucher (l’ancêtre du congé de maternité) et réserver 10 % de ses récoltes pour nourrir les bêtes sauvages (une véritable écotaxe avant l’heure). «?Sans compter que jamais dans l’histoire de l’humanité autant de personnes ne sont mortes pour protéger des arbres?!?» assure Irène Frain.

Au 18e siècle, le maharadja de Jodhpur, Ajit Singh, envoya son armée en quête de bois, parce qu’il voulait agrandir son palais et qu’il avait besoin d’alimenter ses fours à chaux. Bien vite, les soldats trouvèrent de nombreux khejris – une sorte d’acacia – appartenant à des Bishnoïs. Mais parce que ces paisibles fermiers tenaient plus à leurs arbres qu’à la prunelle de leurs yeux, ils se mirent à les enlacer pour les protéger des lames des soldats. Rien n’y fit?: ces derniers coupèrent et les arbres et les têtes?; en ce triste jour de 1730, 363 personnes périrent de la sorte.

Comprenant par la suite son erreur, le maharadja jura que plus jamais une telle chose ne se produirait et qu’il protégerait les Bishnoïs, leur mode de vie et leurs khejris, aujourd’hui emblématiques du Rajasthan.

À notre époque, les Bishnoïs poursuivent leur mission de protection de la nature, mais ils sont autrement organisés?: avec leurs téléphones cellulaires, ils traquent les braconniers ou les promoteurs immobiliers qui en veulent à leurs arbres. Et leurs actions passent autant par les voies politiques – l’ancien gouverneur de l’État de l’Haryana était bishnoï – que juridiques.

La vedette bollywoodienne Salman Khan l’a appris à ses dépens?: après avoir illégalement chassé l’antilope noire, en 1998, il a été condamné à cinq ans de prison à la suite des pressions orchestrées par les Bishnoïs. Confirmée en appel, sa cause est pendante en Cour suprême?; entre-temps, il ne peut quitter l’Inde.

Si on a si peu entendu parler des Bishnoïs jusqu’ici, c’est parce qu’on leur a toujours appris à demeurer discrets pour éviter de soulever les intolérances, que ce soit au Rajasthan, dans l’Haryana ou au Pendjab, où ils vivent. «?Filtre tes paroles comme tu filtres ton eau et ton lait?», disait aussi Jambhoji. Ces derniers temps, les Bishnoïs ont éprouvé plus de difficultés à passer inaperçus?: après la publication de La forêt des 29 et la diffusion d’un documentaire sur leur communauté, en 2011, plusieurs photos format géant de Bishnoïs furent exposées à la station de RER Luxembourg, à Paris, l’été dernier.

«?Plus de 280 000 personnes passent par là chaque jour, se réjouit Irène Frain. J’en ai vu rater leur train parce qu’elles étaient fascinées par les photos?!?» dit celle qui a rédigé les textes accompagnant les magnifiques images croquées par Franck Vogel, un ingénieur agronome – comme Jambhoji – devenu photographe, qui exposera de nouveau ses photos en novembre, à Chartres.

En ces temps tristes pour l’environnement et à l’heure de l’urbanisation effrénée de l’Inde, peut-être que l’enseignement de Jambhoji et l’exemple des Bishnoïs en inciteront plus d’un à adopter un mode de vie plus respectueux du milieu. Après tout, de semblables menaces planent sur le monde, aujourd’hui comme il y a cinq siècles au Rajasthan…

 

Pipasar, lieu de pélerinage. Ci-dessous, une célébration où les hommes accompagnent le père, et les femmes, la mère.

(Photo : Franck Vogel)

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