Emmanuel Macron, l’Européen

Alors que l’Union européenne vacillait sous le Brexit et les crises financières récentes, le jeune président français a pris le pari de sa défense. Il est aujourd’hui un incontournable de la diplomatie mondiale. Analyse.

Henry Nicholls / AP / La Presse Canadienne

Emmanuel Macron a toujours été très loyal envers l’Europe. Le soir de son élection à la présidence française, le 7 mai 2017, il a traversé la cour du Louvre pour rejoindre ses partisans au son de l’hymne européen. Aujourd’hui, il préside l’Union européenne (UE) et est l’interlocuteur de Vladimir Poutine et des grands de ce monde lors des discussions sur la guerre en Ukraine, la sécurité européenne ou les conflits en Afrique.

Le président français le plus pro-européen depuis longtemps a pris un risque en affichant si ostensiblement ses positions en faveur de l’Europe à un moment où elle semblait en perte de vitesse. Lorsqu’il est arrivé au pouvoir, il y a cinq ans, le Royaume-Uni se dirigeait vers un Brexit dur, la Pologne et la Hongrie défiaient ouvertement les règles européennes sur la protection des droits de la personne, et les partis eurosceptiques gagnaient du terrain en France et sur le Vieux Continent.

Pourtant, le président a persisté. Pour lui, l’Europe sans la France serait une entité insignifiante et désunie, et la France sans l’Europe, une puissance diminuée face aux États-Unis, à la Chine et à la Russie. Contrairement à ce qu’on aurait pu penser, son positionnement pro-européen n’a pas entamé sa popularité auprès de l’électorat. Sa politique européenne est plutôt devenue une arme de politique intérieure, car il est sur le point de gagner son pari d’obtenir un second mandat à la tête de la France.

Avant le déclenchement de la guerre entre la Russie et l’Ukraine, le 24 février, les sondages le créditaient de 23 % à 24 % des votes au premier tour, le 10 avril, loin devant Marine Le Pen, du Rassemblement national, qui oscillait entre 15 % et 17 %. L’irruption de la guerre en Europe et son engagement en faveur de la paix ont gonflé son potentiel électoral jusqu’à 30 %. Au deuxième tour, le 24 avril, les sondages le donnent gagnant contre n’importe lequel des candidats qui l’affronteront.

« Au début de son mandat, le président a dû faire face au scepticisme de ses pairs qui voyaient dans les ambitions françaises une manière de dominer le continent », dit Nicole Gnesotto, vice-présidente de l’Institut Jacques Delors, groupe de réflexion fondé par l’ex-président de la Commission européenne du même nom. « Ses discours étaient bien accueillis, mais sans plus. Puis, les événements l’ont remis au centre du jeu. »

Les Européens sont de plus en plus séduits par le leadership du président français en ce qui a trait aux questions européennes. En janvier et février, donc avant la guerre, le Conseil européen des relations internationales a commandé une vaste enquête auprès de 15 000 personnes dans 12 États membres de l’UE. Les questions portaient sur l’attitude des Européens par rapport à la gestion des défis mondiaux. Les résultats confortent le président Macron dans ses choix pro-européens. Les Européens, peut-on lire dans le rapport de l’enquête, « ont compris qu’il y a une logique à ce qu’ils traitent collectivement les défis politiques qui les concernent le plus — et ils sont globalement à l’aise avec l’idée que les Français dirigent ces efforts de coopération ».

Macron défend un projet ambitieux pour l’Europe. Il invite le continent à changer afin de devenir, comme il le dit dans ses discours, « une puissance plus indépendante, plus souveraine », en mesure de protéger ses habitants des difficultés de la vie et de se protéger face à la brutalité des rapports internationaux.

La pandémie et la guerre en Ukraine ont profondément secoué les États membres de l’UE et ont provoqué des revirements à 180 degrés. Présenté à Paris en 2020, le plan de relance destiné à venir en aide aux pays les plus touchés par la COVID-19 a été adopté par l’ensemble des membres, même les plus attachés à la rigueur fiscale, comme l’Allemagne ainsi que les pays scandinaves et baltes. Une enveloppe de 750 milliards d’euros est en train d’être dépensée. 

En adoptant ce plan, les Européens « ont accepté de s’endetter en commun, [ce qui marque] un tournant historique dans la gouvernance de l’économie européenne », écrit Jean-Dominique Giuliani, président de la Fondation Robert Schuman, dans une tribune publiée par Le Figaro.  

La guerre en Ukraine est venue remettre sur pied l’idée centrale du projet de Macron qui consiste à doter l’Europe d’une autonomie stratégique dans de nombreux domaines. La dépendance du continent envers la Chine pour les masques, certains médicaments et autres produits a choqué l’opinion et forcé « les gouvernements à adopter de véritables politiques industrielles dans des domaines qui concernent l’approvisionnement, l’espace, l’aéronautique, les puces électroniques, les batteries », écrit Giuliani.

Elle a aussi permis à Macron de reparler de la construction d’une Europe de la défense et de la sécurité. La France a toujours plaidé en faveur d’une autonomie militaire par rapport aux États-Unis, soit à l’intérieur de l’OTAN, soit à l’extérieur. Mais les freins à ce projet étaient nombreux. Le Royaume-Uni le rejetait, l’Allemagne en parlait de temps en temps sans trop y croire, et les pays d’Europe de l’Est le craignaient comme la peste, estimant la garantie de sécurité américaine plus solide que n’importe quelle architecture de sécurité européenne.

Avec le Brexit, la France est devenue la seule puissance nucléaire de l’UE et la seule à détenir un siège permanent au Conseil de sécurité de l’ONU. Cela lui permet de faire avancer des projets concernant les opérations en Afrique ou dans le golfe Persique. 

La guerre en Ukraine a constitué un choc et a finalement convaincu les Européens d’agir. Pour la première fois, l’UE finance des achats d’armes pour un pays non membre afin qu’il se défende. Assumant depuis le 1er janvier la présidence de l’UE, Macron est devenu l’interlocuteur privilégié de la Russie quant à la question ukrainienne. Et il joue le jeu de la consultation. Avant et après chaque conversation téléphonique avec le président russe, il prend soin de consulter ses partenaires américains et européens et de discuter des prochaines étapes.

Macron est sur la bonne voie, affirme Nicole Gnesotto, autrice du récent L’Europe : changer ou périr. « À la différence de ses partenaires, la France a des idées, elle fait des propositions, prend des initiatives, dit-elle. Personnellement, je crois en une Europe vue comme une puissance politique, mais ça reste encore un concept français, bien articulé par le président Macron. Les Européens demeurent frileux là-dessus, mais ils y viendront. Macron réélu, il aura cinq ans pour convaincre les opinions publiques du bien-fondé de sa vision d’une Europe autonome. »

Si l’Europe lui a réussi, Macron a connu des moments difficiles dans ses relations avec le reste du monde. L’Afrique francophone, terre de prédilection pour la France, lui a donné du fil à retordre. Le Mali a ordonné l’expulsion de ses forces militaires venues lutter contre le djihadisme, et des coups d’État en Guinée et au Burkina Faso ont mis à mal la promotion de la démocratie si chère à la diplomatie française. Au Liban, Macron le volontariste a heurté un mur lorsqu’il a voulu se mêler de la crise politique qui secoue le pays depuis des années. 

Enfin, il a été humilié quand les États-Unis ont signé avec l’Australie une alliance militaire qui a abouti à l’annulation d’un énorme contrat d’achat de sous-marins français à propulsion nucléaire par Canberra.

Laisser un commentaire

Les commentaires sont modérés par l’équipe de L’actualité et approuvés seulement s’ils respectent les règles de la nétiquette en vigueur. Veuillez nous allouer du temps pour vérifier la validité de votre commentaire.

Je suis plutôt surpris que monsieur Coulon ne dise mot de l’axe franco-allemand qui fut historiquement la colonne vertébrale de la construction européenne. Il présente le président Macron comme une sorte d’électron libre tout-à-la-fois indissociable de l’Europe et toutefois dissocié de l’Union par ses interactions avec les non-membres de l’Europe. Interactions qui le conduisent constamment à faire emploi d’un double langage, voire un triple langage au besoin….

En réalité, l’architecture de l’Europe et son bel axe de symétrie vient avec la crise ukrainienne d’en prendre un coup, avec cette incapacité de se dissocier d’un ordre économique et militaire occidental (qui se voudrait mondial) dirigé désormais par l’axe Washington-Londres.

L’Otan étant devenue la puissance militaire plus inclusive que L’Europe, cette dernière n’a toujours pas intégré la Turquie (tandis que l’Otan si) notamment pour des raisons politiques et religieuses, pas plus qu’elle n’a été capable de bien faire comprendre à l’Ukraine que les règles d’adhésion à l’UE sont simples mais néanmoins contraignantes. Pourtant le projet ukrainien d’intégrer l’Union Européenne remontait à Leonid Kravtchouk dès 1991.

Si le leadership de monsieur Macron était patent, bien plus que celui de ses prédécesseurs à la tête de l’État français, l’Ukraine serait depuis maintenant 5 ans ou plus dans une phase de réformes administratives qui lui ouvrirait toutes grandes les portes de l’Union Européenne.

Pourtant, c’est la perspective de l’alliance militaire avec l’Otan qui a poussé ce pays dans l’escalade contre la Russie et dans l’accomplissement d’une pensée inévitable d’un conflit entre ces deux nations. Comment un Européen aussi Européen que monsieur Macron n’a-t-il absolument rien vu venir ?

Je ne vois réellement pas en quoi Nicolas Sarkozy était moins Européen qu’Emanuel Macron lorsque ce premier a été très impliqué dans l’adoption et la ratification du Traité de Lisbonne, considéré par plus d’uns comme la Constitution de l’Europe. Pas plus je ne vois en quoi François Holland aurait été moins Européen que le président Macron lorsque ce premier a rendu très vivantes ses actions conjointes avec Angela Merkel, lorsqu’on connait encore l’implication de la France dans les négociations sur le Grexit qui ont permis à la Grèce de rester au sein de l’Union.

Dans le Brexit, la France n’a guère forcé de tout son poids l’adoption de compromis pour renverser la décision politique du Royaume-Uni de quitter l’UE. C’est en ce sens un camouflet qu’a envoyé Boris Johnson à Emanuel Macron. Selon moi ce devrait plutôt être un « casus belli ».

La mémoire n’est pas le fort de l’humanité. D’une façon générale nous oublions constamment des leçons de l’histoire. Nous oublions les leçons des pères de l’Europe ( Konrad Adenauer, Jean-Monnet, Maurice Schumann, pour ne citer que ceux-là) qui nous avaient enseigné que cette entité s’étendait de l’Océan atlantique à l’Oural, qu’il ne saurait y avoir d’Europe paisible et unie sans prendre en compte cette donnée essentielle.

Nous préférons encore et toujours tout oublier, refouler le passé, sans doute pour nourrir cette impression que nous sommes sans cesses capables de nous réinventer ; que la solution au lieu d’être en nous, d’être le produit de notre volonté d’être unis ; que notre seul salut passerait cette fois-ci par 5 années de plus…. Sait-on de quoi ?

Répondre