En attendant les Russes

À sa deuxième journée en Ukraine, notre collaborateur Fabrice de Pierrebourg est allé faire un tour à la campagne et a constaté que les soldats ennemis sont attendus de pied ferme.

Statue recouverte à Lviv. Photo : Fabrice de Pierrebourg

Il était environ 4 h 17 du matin lorsque les sirènes d’alerte ont retenti dans les rues de Lviv. Comme presque chaque nuit. Ceux qui les ont entendues à travers leur sommeil sont descendus dans l’abri le plus proche. N’importe quelle cave, n’importe quel stationnement souterrain ou même sous-sol d’immeuble de bureaux peut servir de refuge. Tous sont clairement identifiés par des affiches portant la mention « Abri » avec une flèche. 

Cette fois encore, l’alerte a été levée sans qu’aucun missile ait frappé Lviv. Mais cette ville d’environ 700 000 habitants située dans l’ouest de l’Ukraine se prépare quand même à cette éventualité. Notamment parce qu’elle se trouve sur une route stratégique d’approvisionnement en nourriture et en matériel militaire depuis la Pologne proche. Et parce que tout le monde se souvient du 13 mars dernier, lorsqu’une trentaine de missiles russes se sont abattus sur une base militaire ukrainienne à une quarantaine de kilomètres de là. Avec un bilan officiel de 35 morts et près de 200 blessés. 

Si bien qu’aujourd’hui, on accélère les ultimes mesures en vue de protéger les dizaines de monuments historiques situés dans le vaste périmètre de la vieille ville de Lviv, classée depuis 1998 au patrimoine mondial de l’UNESCO. 

Entrée d’un abri dans une cave, dans le vieux quartier de Lviv. Photo : Fabrice de Pierrebourg

La chapelle de la famille Boim, construite au XVIIe siècle, est à moitié disparue derrière un échafaudage. Au pied de la cathédrale voisine, des ouvriers s’affairent à scier des planches afin de préserver une fresque murale sculptée. Les hautes fenêtres et leurs vitraux sont recouverts de plaques de métal luisantes comme du papier aluminium sur lesquelles le soleil vif du matin se reflète. Plus loin sur la place Rynok, les statues des divinités grecques et romaines Adonis, Diane, Neptune et Amphitrite ont été ficelées sous une toile puis recouvertes par une cloche de bois et de tubes de métal.  

Des mesures qui seront néanmoins dérisoires en cas de bombardements massifs.

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Cette peur légitime de la guerre se mue en méfiance extrême, presque paranoïaque, jusqu’en pleine campagne. Les Ukrainiens craignent l’infiltration d’agents russes en mission de repérage de cibles futures ou d’espionnage des lignes de défense.  

À l’entrée d’un village, un groupe de volontaires locaux de la défense civile postés derrière un point de contrôle fortifié ont trouvé suspecte ma requête de pouvoir prendre des photos des véhicules franchissant ce barrage improvisé. 

Le ton a monté. Un des miliciens a insisté pour vérifier puis photographier mon passeport ainsi que mon accréditation officielle. Il nous a ensuite demandé, à mon traducteur et moi, de quitter les lieux. 

Dix minutes plus tard, deux d’entre eux ont fait irruption dans les locaux de l’entreprise où j’avais rendez-vous, à plusieurs kilomètres de là, pour interviewer le propriétaire des lieux, qui participe pourtant activement à l’effort collectif de guerre. Le regard soupçonneux, ils ont à nouveau vérifié mon accréditation et posé différentes questions. Avant de tourner les talons, sous l’œil réprobateur de mon interlocuteur. 

Panneau routier recouvert d’une bâche noire. Photo : Fabrice de Pierrebourg

Sur le chemin du retour vers Lviv, la plupart des panneaux indicateurs sont recouverts de bâches en plastique noir. Histoire d’entraver toute avancée des soldats russes, qui disposent souvent de vieilles cartes routières, dit-on, à défaut de GPS. 

Mais s’ils devaient quand même réussir à approcher de l’entrée de la ville, les soldats de Vladimir Poutine ne pourraient pas manquer l’immense affiche disant « Russian soldiers, go fuck yourself », apposée sur un panneau publicitaire.

Il n’y a pas de petite résistance.