Entretien avec Sami Aoun : quel avenir pour les pays arabes ?

Peu de gens, sinon personne, n’avait vu venir la vague de révoltes qui ébranle depuis janvier les régimes autoritaires du monde arabe. Après la chute des régimes de Ben Ali, en Tunisie, puis de Moubarak, en Égypte, c’est maintenant au tour de la Libye, du Bahreïn, du Yémen et d’autres encore de sentir la soupe chaude. Que se passe-t-il ? Et que peuvent espérer ces populations qui descendent dans les rues par milliers ? Les explications de Sami Aoun, expert du Moyen-Orient.

Entretien avec Sami Aoun : quel avenir pour les pays arabes ?
Photo : L. A. Azzopardi / AP / PC

Peu de gens, sinon personne, n’avait vu venir la vague de révoltes qui ébranle depuis janvier les régimes autoritaires du monde arabe. Après la chute des régimes de Ben Ali, en Tunisie, puis de Moubarak, en Égypte, c’est maintenant au tour de la Libye, du Bahreïn, du Yémen et d’autres encore de sentir la soupe chaude. Que se passe-t-il ? Et que peuvent espérer ces populations qui descendent dans les rues par milliers ? Les explications de Sami Aoun, expert du Moyen-Orient.

Qu’ont en commun ces révoltes quant à leurs causes et à leurs revendications ?

Il y a au premier plan le verrouillage des régimes en place. Les dirigeants au pouvoir depuis des décennies – 42 ans pour le Libyen Mouammar Kadhafi, 30 pour Hosni Moubarak en Égypte, 23 pour Zine El Abidine Ben Ali en Tunisie… – ont joué aux monarques en refusant le principe démocratique et républicain de l’alternance du pouvoir.

Cette façon de gouverner n’était pas compatible, en fin de compte, avec la volonté des jeunes, qui sont en pleine montée démographique. Les moins de 25 ans, qui composent en moyenne 55 % de la population arabe, sont aujourd’hui connectés aux valeurs de la démocratie et de la mondialisation, dans des sociétés de plus en plus individualistes et marquées par le déclin de la famille traditionnelle.

Fortement touchée par le chômage, cette génération revendique des emplois. Jusqu’ici, la croissance économique de ces pays n’a pas été suffisante pour suivre celle de la population. L’Égypte, par exemple, est passée de 50 à 80 millions d’habitants en 25 ans seulement ! Or, une telle poussée démographique exige une croissance économique d’au moins 10 % pour qu’il y ait le plein-emploi. C’est le double des 5 % actuels.

Le clientélisme et la corruption dans la sphère économique n’ont pas amélioré la situation. Au contraire. Le fossé entre riches et pauvres n’a cessé de s’élargir, notamment à cause des cliques qui se sont formées entre dirigeants politiques et hommes d’affaires. Celles-ci se sont emparées des biens publics, en plus de profiter de la vague de privatisation qui a déferlé sur certains pays, dont l’Égypte, afin de s’enrichir rapidement.

Sur le plan géopolitique, les régimes tombent ou vacillent parce qu’ils ont été lâchés par les États-Unis, qui les exhortent maintenant à faire des réformes en profondeur. L’administration Obama a perdu confiance dans des régimes qu’elle juge de moins en moins utiles pour l’avancement de ses intérêts dans la région. L’Égypte de Moubarak, par exemple, n’était plus efficace à ses yeux en tant qu’acteur dans les négociations israélo-palestiniennes et affichait des positions contraires à celles des États-Unis par rapport à certains enjeux, dont la séparation du Sud soudanais – Washington était en faveur de cette dernière, le Caire était contre.

Les révoltes suscitent de l’euphorie, mais aussi beaucoup d’incertitude et de crainte en ce qui concerne l’avenir de la région. À quoi doit-on s’attendre ?

L’euphorie est justifiée, maintenant que l’obsession du pouvoir autoritaire, motivée notamment par une crainte exacerbée de la menace islamiste, semble disparaitre des cercles décisionnels. C’est de bon augure pour un printemps arabe. Mais les périls sont de taille. Je pense d’abord à l’absence de tradition démocratique dans ces sociétés, ce qui pourrait entrainer le retour rapide d’une forme d’autoritarisme. Il n’y a pas encore vraiment de culture citoyenne fondée sur le pluralisme, la tolérance et l’individualisme. Des forces antidémocratiques pourraient donc venir combler le vide politique qui se crée en ce moment.

Le scénario de la guerre civile ou tribale n’est pas à exclure dans les pays où il y a de grands clivages sociaux. Je pense notamment au Yémen, où la population est partagée entre chiites et sunnites, entre diverses tribus, et entre un Nord et un Sud difficiles à réconcilier. La Libye est aussi composée de différentes tribus, qui pourraient se disputer le pouvoir si Kadhafi venait à partir. Au Bahreïn, c’est plutôt à des conflits interconfessionnels qu’on peut s’attendre, puisqu’il s’agit d’une zone tampon entre l’Arabie saoudite sunnite et l’Iran chiite.

Le cas de l’islamisme est plus difficile à cerner, bien qu’il soit beaucoup craint. La suite des choses dépendra de l’interprétation politique de l’islam qui prévaudra : le courant fondamentaliste ou libéral ? En Tunisie, par exemple, on voit que le bras de fer entre laïcs et islamistes religieux commence à faire des étincelles. La laïcité est un pilier de la culture nationale, mais les islamistes tentent d’y mettre des limites, comme dans le modèle turc, où laïcité et islamisme modéré parviennent à cohabiter.

Mais la solution tunisienne n’est pas la solution égyptienne. Chaque pays est particulier. L’islam et la société sont plus conservateurs en Égypte qu’en Tunisie, par exemple. On voit d’ailleurs au Caire que le président de la commission de la réforme constitutionnelle est un islamiste peu favorable à la laïcité et qu’il souhaite refonder la constitution égyptienne sur la charia.

Chose certaine, il sera désormais difficile d’écarter l’islam de la gestion de l’État et de la société, puisqu’il est, en réalité, la référence culturelle principale dans les pays musulmans. En même temps, on ne peut plus faire abstraction de la démocratie comme expérience politique au Moyen-Orient.

 

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