Et la Chine créa Shangri-La !

Comment faire d’un trou perdu une Mecque du tourisme ? Les Chinois ont trouvé : en le transformant en petit paradis et en le rebaptisant du nom d’un endroit mythique. Adieu Zhongdian, bienvenue à Shangri-La !

Et la Chine créa Shangri-La !
Photo : Gaynor Barton / flickr

Le matin, dans les collines qui surplombent la vieille ville, sur les sentiers bordés de drapeaux de prière bouddhistes, on entend le tintement des cloches des yaks et le chant des coucous. Mais ces bruits bucoliques sont bien vite enterrés par le vacarme des excavatrices et des bulldozers.

 

EN PHOTOS : Une visite de la ville de Shangri-La ! >>

Devant les cimes enneigées, les toits dorés des édifices religieux scintillent au soleil, mais les grues qui s’affairent sur les chantiers sont bien plus nombreuses.

Bienvenue à Shangri-La ! Vous avez toujours pensé que cette ville mythique n’existait pas ? Qu’elle n’était qu’un éden créé en 1933 par le romancier britannique James Hilton ? Vous avez raison et tort en même temps ! Shangri-La n’existait pas… jusqu’à ce que des Chinois entreprenants décident, en 2001, de donner ce nom à une localité isolée de la province du Yunnan qui s’appelait auparavant Zhongdian. Depuis, cette petite ville de 130 000 habitants, perchée à 3 300 m d’altitude et située à la frontière du Tibet, s’est transformée en eldorado touristique.

La localité a reçu cinq millions de visiteurs en 2009. Les touristes sont en majorité des Chinois en voyage organisé, curieux de découvrir un lieu au nom évocateur, mais aussi des montagnes de plus de 6 000 m, des gorges profondes où coulent des rivières tumultueuses, un monastère du 17e siècle con­s­truit sur le modèle du Potala, à Lhassa, et une vieille ville aux pittoresques maisons tibétaines.

Officiellement, nous ne sommes pas dans la région autonome du Tibet, telle que définie par Pékin il y a 45 ans. Mais cette partie du plateau tibétain a déjà appartenu au Tibet. La majorité des habitants sont d’origine tibétaine : ils sont nombreux à porter le costume traditionnel, à se saluer d’un tashi delek (« bonjour », en tibétain) et à appeler leur ville par son ancien nom de Gyalthang.

« C’est intéressant de découvrir la culture tibétaine et les traditions bouddhistes », souligne Li Gud Xing, touriste de 61 ans, cadre du Parti communiste, originaire de la province voisine de Guizhou, pendant que son compagnon de voyage, incommodé par l’altitude, doit respirer à l’aide d’une petite bouteille d’oxygène en grimpant les marches du monastère de Songzanlin.

Quelques années avant que la ville change officiellement de nom, les habitants de Zhongdian gagnaient encore leur vie grâce à l’exploitation de la forêt. Mais les coupes à blanc ont provoqué de graves inondations – 4 000 morts en 1998 -, et le gouvernement a, du jour au lendemain, interdit toute exploitation forestière. Les dirigeants de Zhongdian ont trouvé leur salut dans le tourisme.

Un aéroport a été construit en 1999. L’année suivante, une nouvelle route a été inaugurée, qui permet de rallier la ville la plus proche, Lijiang, en quatre heures au lieu de huit – si on ne craint pas d’emprunter des tunnels et de longer des précipices vertigineux.

 

shangri-la-1

Shangri-La, vue du sentier bordé de drapeaux de prière qui
mène au Temple des poulets, un lieu de pèlerinage bouddhiste
où des dizaines de poules et de coqs circulent en toute liberté.
Photo : Isabelle Ducas

 

Mais la ville a gagné le gros lot lorsque le gouvernement cen­tral lui a donné le droit, en 2001, de se rebaptiser « Shangri-La » (traduit par Xianggelila en mandarin), alors que de nombreuses autres localités chinoises réclamaient cette appellation pour encaisser les yuans des touristes. L’ancienne ville forestière a acquis une notoriété instantanée. Dans les années suivantes, le vieux quartier tibétain et le monastère de Songzanlin ont été rénovés, le plus gros moulin à prières au monde a été installé sur une colline, et des dizaines d’hôtels et de restaurants ont poussé.

Est-ce vraiment Shangri-La ? Sûrement pas celle que James Hilton avait en tête lorsqu’il a inventé ce nom. Son roman Lost Horizon (Horizon perdu) raconte l’histoire de quatre survivants d’un écrasement d’avion dans les montagnes du Kunlun, non loin de l’Himalaya, qui découvrent une vallée fertile, au milieu des glaciers, dont les habitants vivent en paix et en harmonie, coupés du reste du monde.

Les rescapés sont recueillis dans un monastère bouddhiste où des moines amateurs d’art se consacrent à la méditation et vivent plus de 300 ans. Ce livre a connu une grande popularité à l’époque, tout comme le film du réalisateur américain Frank Capra qui en a été tiré en 1937. Puis, le terme Shangri-La est passé dans l’usage populaire pour décrire un paradis sur terre, un lieu de calme et de volupté.

Le gouvernement chinois n’est pas le premier à détourner le nom de Shangri-La à des fins commerciales. Une chaîne internationale d’hôtels de luxe dont le siège social est à Hongkong s’appelle ainsi, tout comme de nombreuses agences de voyages asiatiques. Des chansons de Led Zeppelin, d’AC/DC et de Mötley Crüe en font aussi mention.

Plusieurs régions de l’Himalaya, du Bhoutan au Népal en passant par le Pakistan et l’Inde, affirment avoir servi d’inspiration à James Hilton. Mais aucune d’elles n’est allée aussi loin que la Chine en s’appropriant officiellement le nom.

Le déferlement touristique dans la nouvelle Shangri-La a sorti la région du marasme, mais le développement rapide des infrastructures touristiques ne se fait pas sans heurts. De nombreux résidants déplorent que la culture tibétaine soit devenue un simple produit de consommation pour les touristes. « Plusieurs secteurs de la ville ont été réaménagés pour recevoir les visiteurs, mais pendant ce temps, les autorités ne font rien pour protéger la langue tibétaine, pour mieux l’enseigner dans les écoles », dénonce un journaliste tibétain de 29 ans, employé de la station de télévision locale.

Le développement « à la chinoise » manque parfois de subtilité. Prenez par exemple l’énorme moulin à prières, un cylindre doré de 24 m de hauteur qui pèse 100 tonnes – il faut huit personnes pour le faire tourner ! -, qui surplombe la ville et attire plus de cars de touristes que de pèlerins. Il a été érigé en 2002 à l’initiative d’un moine, qui a reçu l’appui financier des autorités locales.

Il devait à l’origine être un modèle géant des moulins à prières traditionnels, sur lesquels sont gravés les signes du bouddhisme tibétain ainsi que le mantra de la compassion, Om mani padme hum. Mais en finançant le projet, les autorités ont exigé qu’il présente les 56 minorités ethniques du pays et que l’on y intègre des extraits des discours de Mao Tsé-toung, de Deng Xiaoping et de Jiang Zemin…

Au monastère de Songzanlin, les impératifs du développement touristique ont aussi supplanté la vocation religieuse. À deux kilomètres du lieu de culte, dans un immense hall au sol de marbre digne d’un aéroport, il faut acheter un billet à 85 yuans (environ 13 dollars), l’insérer dans la fente d’un tourniquet électronique, puis prendre une navette. L’autobus ultramoderne, réservé aux touristes, roule sur un chemin nouvellement asphalté, éclairé par des lampadaires à l’énergie solaire et bordé de champs où les paysans labourent la terre à l’aide de buffles.

Enfin, on arrive au plus important temple bouddhiste tibétain en Chine – hors du Tibet -, où 900 moines vêtus de robes écarlates chantent leurs mantras dans des salles obscures décorées de peintures aux couleurs extravagantes et éclairées de lampions au beurre de yak, sous le regard des groupes de touristes chinois.

« L’État empoche la totalité du prix d’entrée ; rien ne nous revient, affirme le moine Nyi Wang Loden. Et ensuite, les touristes ne font pas de dons dans nos temples, parce qu’ils ont déjà payé si cher ! » Par contre, le monastère peut, sans être inquiété, afficher le portrait du dalaï-lama – posséder une telle image est interdit par les autorités chinoises et passible de prison dans la province du Tibet, mais toléré dans le Yunnan.

 

shangri-la-2

Sur la place de la vieille ville, les maisons ont été reconstruites
en respectant l’architecture tibétaine, mais elles abritent des
commerces de souvenirs et de pacotille. Le bétail y passe
parfois, en route vers les pâturages.
Photo : Isabelle Ducas

Dans la vieille ville de cette Shangri-La inventée, la plupart des maisons ont été reconstruites en respectant l’architecture tibétaine : murs de pierres, pourtours des portes et des fenêtres sculptés et peints de motifs aux couleurs vives. Mais la majo­rité des bâtiments logent des commerces de souvenirs et de pacotille (fausses peaux de tigre, bijoux de plastique, vêtements polaires North Face contrefaits) qui n’ont rien à voir avec la culture locale, se désole Lobsang Rinchen, Tibétain natif de la région qui est propriétaire d’un restaurant et guide de randonnée.

« Les vendeuses qui tissent en vêtements traditionnels dans les boutiques ne sont même pas tibétaines », dit-il. Les restaurants locaux où l’on offre des momos (sorte de raviolis) et de la viande de yak – les carcasses sont accrochées bien en évidence sur la façade – côtoient les cafés branchés qui proposent l’accès sans fil à Internet et servent des pizzas, brownies et espressos.

Il se dégage tout de même de l’endroit une ambiance de petit village loin de la civilisation. Les habitants se brossent les dents et se lavent les cheveux dehors, avec l’eau de ruissellement provenant des montagnes, qui coule dans les petits canaux bordant les rues pavées de pierres. On croise parfois au détour d’une ruelle un troupeau de vaches mené par une Tibé­taine ridée vêtue d’un tablier bleu, d’une veste brodée, et coiffée du classique foulard fuchsia (les vêtements traditionnels sont populaires même chez les jeunes filles, mais celles-ci gardent leurs jeans à la mode sous le tablier). Et chaque soir, sur la place centrale, sous les drapeaux de prière multicolores, des habitants en costume folklorique dansent en rond au rythme de la musique tibétaine, invitant les touristes en survêtement de sport, appareil photo au cou, à se joindre à eux.

Dans la campagne vallonnée, on voit de fiers montagnards, poignard à la ceinture, gardant des troupeaux de yaks ou de mou­tons. Des femmes portant un gros panier sur leur dos recueillent la bouse de yak séchée, qui sert de combustible. Et dans les maisons de pisé, où les animaux occupent le rez-de-chaussée, on prépare le thé au beurre sur le feu, au milieu de la cuisine dépourvue de cheminée. Ce n’est peut-être pas Shangri-La, mais ce n’est pas loin du bout du monde.

                                                                                              L’ANCIEN TIBET >>

 

L’ANCIEN TIBET

En Chine, la majorité des Tibétains habitent à l’extérieur des limites de la région autonome du Tibet, dans les provinces voisines du Yunnan, du Sichuan, du Qinghai et du Gansu.

Historiquement, le Tibet était constitué de l’ensemble des régions habitées par les Tibétains : un territoire de 2,5 millions de kilomètres carrés (plus du quart de toute la Chine), divisé en trois provinces (Kham, Amdo et Ü-Tsang).

Après la prise de contrôle du Tibet par la République populaire de Chine, en 1959, Pékin n’a désigné que le territoire de la province de l’Ü-Tsang (1,2 million de kilomètres carrés) comme région autonome du Tibet. Les autres secteurs tibétains ont été subdivisés entre les provinces limitrophes. L’État a créé des « préfectures autonomes tibétaines » dans ces provinces, mais les Tibétains peinent parfois à y conserver leurs langue, culture et traditions.

 

* * *

RÉPARTITION DES TIBÉTAINS EN CHINE, SUR LE TERRITOIRE DE L’ANCIEN TIBET
(recensement de 2000)

– Région autonome du Tibet : 2 427 168

– Province du Sichuan : 1 219 085

– Province du Qinghai : 1 086 592

– Province du Gansu : 395 403

– Province du Yunnan : 117 099

Total pour les quatre provinces :
2 818 179

Total global :
5 245 347