États-Unis : endettés pour la vie ?

L’Amérique est un colosse surendetté aux pieds d’argile, qui ne remboursera jamais sa dette, affirme l’analyste financier français Édouard Tétreau dans un essai coup-de-poing.

Le conseiller en stratégies d’investissement français Édouard Tétreau n’a pas l’habitude de ménager ses effets. En mars 2000, au sommet de la bulle Internet, alors analyste financier au Crédit Lyonnais, à Paris, il écrit dans une note de service : « Prenez vos e-profits avant un éventuel e-krach. » En mars 2002, il récidive avec « La fin d’une exception », une note assassine sur les stratégies de fusions et acquisitions de Vivendi Universal. Quatre mois plus tard, menacé de faillite, le groupe contraint son célèbre PDG, Jean-Marie Messier, à démissionner.

Aujourd’hui, après avoir passé les trois dernières années à sillonner les États-Unis, où il a travaillé pour le fonds d’investissement Axa Private Equity, Édouard Tétreau vient de publier 20 000 milliards de dollars (Grasset). Dans ce livre à la fois drôle et effrayant, cet homme de 40 ans écrit que la première puissance mondiale ne remboursera jamais sa dette.

L’actualité l’a joint à Paris, où siège Médiafina, sa société de conseil en stratégies d’investissement à long terme.

***

Vous écrivez que les États-Unis sont malades de leur rapport à l’argent et qu’ils vont se soigner en faisant payer leur dette au reste du monde…

– Avec un déficit budgétaire estimé à 20 000 milliards de dollars en 2020, des engagements de retraites et de soins de santé non financés de 56 000 milliards [l’équivalent de presque toute la richesse produite sur la planète en 2009, selon le FMI], et une dette privée des ménages de 12 000 milliards, les États-Unis n’ont pas énormément de solutions. Même si, dans un élan patriotique, tous les Amé­ricains décidaient de donner l’ensemble de leurs avoirs pour rembourser la dette de leur pays, ils n’y arriveraient pas : la somme de leurs actifs ne représente que 58 000 milliards de dollars. Dans ces conditions, soit les États-Unis refusent de rembourser et le reste du monde se braque contre eux, soit ils font marcher la planche à billets pour payer leurs créanciers avec des dollars… qui valent beaucoup moins.

Vous pensez réellement que les États-Unis pourraient en arriver à refuser d’honorer leurs engagements financiers ?

– Il n’y a pas de plan machiavélique de la part des États-Unis. Le gouvernement ne se dit pas : « On ne va pas rembourser notre dette. On va planter tout le monde. » Ce sera davantage du registre de la survie. Un profond réflexe de survie propre à la culture américaine. Parce que leur économie ne redémarre pas. Parce que jouer à la Bourse comporte des risques. Parce que le pays compte 25 millions de chômeurs et autant de personnes en situation de sous-emploi. Parce que pour rembourser leur dette, il faudrait que les Amé­ricains ferment leur gouvernement, leur armée et leurs services publics pendant 10 ans, et qu’ils versent chaque année 2 000 milliards de dollars en impôts au Trésor américain – cette somme étant le record absolu collecté par le fisc, en 2007. Je ne suis resté que trois ans dans ce pays, mais c’est assez pour comprendre qu’il ne se laissera jamais entraîner dans un scénario de déflation à la japonaise. [NDLR : L’éclatement d’une bulle immobilière et boursière dans les années 1990 avait créé au Japon une déflation qui a duré 10 ans, période désormais connue comme la « décennie perdue » de l’économie japonaise.] Voilà pourquoi le jour où les États-Unis arriveront à la conclusion qu’il y va de la survie économique du pays, qu’ils doivent absolument se débarrasser de leur dette d’une façon ou d’une autre pour s’en sortir, ils le feront.

En faisant marcher la planche à billets au maximum pour dévaluer le dollar et réduire ainsi la valeur de la dette ?

– C’est un grand classique de la guerre économique : exporter sa crise en dévaluant sa monnaie. Surtout que, du point de vue américain, cette méthode a déjà fait ses preuves. Le gouvernement l’a déjà appliquée en 1971, dans un contexte politico-économique similaire à celui d’aujourd’hui. En pleine débâcle militaire et financière du Viêt Nam, le président Nixon a enterré, en direct à la télévision, les accords de Bretton Woods. [NDLR : Signés à la fin de la Deuxième Guerre mondiale, ces accords ont notamment permis de créer le FMI et la Banque mondiale.] Ce jour-là, le dollar a cessé d’être convertible en or et s’est mis à « flotter ». [NDLR : Sa valeur devient alors fonction des conditions du marché, plutôt que d’être à parité avec une autre devise.] Comme les États-Unis de 1971, ceux de 2011 sont criblés de dettes. Comme en 1971, ils viennent d’engloutir une fortune considérable dans des guerres perdues d’avance. Comme en 1971, ils n’ont pas d’autre solution que de rembourser avec une monnaie dépréciée.

Mais si les États-Unis inondent la planète de dollars, l’inflation explosera, non ?

– L’histoire nous a malheureusement appris que lorsqu’on commence à s’amuser à la guerre des monnaies, la vraie guerre n’est jamais très loin… Les Euro­péens en savent quelque chose. En 1789, pendant la Révolution, le nouvel État français a émis des titres de créance, les assignats, devenus ensuite une monnaie, pour financer l’effort de guerre et payer ses fonctionnaires. Mais comme la guerre coûte cher, l’État a continué d’imprimer des assignats, jusqu’au jour où ils ne valaient plus rien. Cela a mené à la période la plus noire de l’histoire de France : la Ter­reur. Idem pour l’Alle­magne des années 1920, où, pour s’acquit­ter de sa dette de guerre, la banque centrale s’est mise à imprimer des marks sans tenir compte de la valeur réelle de ses actifs économiques. Résultat : les Allemands avaient besoin de brouettes de marks pour acheter des denrées de base, comme le pain. Le problème avec l’inflation, c’est que si nous savons comment la faire démarrer, nous ne savons pas comment les choses se termineront.

Surtout que la Chine, premier créancier de la dette américaine, ne se laissera pas faire…

– Je viens de réaliser une étude approfondie sur ce pays pour l’un de mes clients. Il est très intéressant de regarder ce que la Chine fait avec ses 2 700 milliards de dollars de réserve. D’un côté, comme les Chinois exportent encore beaucoup de produits vers les États-Unis, ils continuent d’acheter de la dette américaine [NDLR : sous forme d’obligations, de bons d’État, par exemple] pour alimenter le crédit client de l’Oncle Sam. De l’autre, ils recyclent leurs surplus à toute vitesse dans des actifs tangibles. C’est donc par millions d’hectares que les fonds chinois achètent des terres en Afrique et en Amérique du Sud. Par dizaines de milliards de dollars qu’ils acquièrent des ressources minières et énergétiques, notamment au Canada, en Australie et en Nouvelle-Zélande. En un mot, les Chinois vont vers le « dur ». Ils convertissent cette monnaie de papier en actifs réels. C’est le premier grand mouvement que fait la Chine aujourd’hui. Le deuxième est écrit noir sur blanc dans son nouveau plan quinquennal : le gouvernement chinois donne une priorité absolue à son marché intérieur. Après avoir misé sur les exportations, la Chine veut sécuriser ses dollars en les réinvestissant dans sa propre économie.

À part faire marcher la planche à billets, vous évoquez aussi la possibilité de l’« erreur » technique qui ferait disparaître la dette. Vous croyez au coup du bogue informatique ?

– Pas vraiment. Mais depuis le krach éclair inexpliqué du 6 mai 2010, tout est possible. Car si les Bourses américaines, dans un vent de panique provoqué par une cascade d’ordres d’achat et de vente automatisés, ont réussi à « per­dre » 1 000 milliards de dollars en 20 minutes, pourquoi l’Oncle Sam ne pourrait-il pas « effacer » ses 20 000 milliards de dette… en appuyant sur la mauvaise touche ? Je n’accorde que 1 % seule­ment de probabilité à cette éventualité, parce qu’il y a de vrais créanciers en face. La Chine, mais aussi le reste du monde. Nous sommes tous d’une façon ou d’une autre créanciers des États-Unis. Ne serait-ce que par l’intermédiaire de nos régimes de retraite, dont les dizaines de milliards de dollars représentent des vies entières de travail, de sueur et d’épargne.

Autant l’erreur technique est peu probable, autant votre scénario « allez au diable » donne froid dans le dos…

– Dans la version la plus brutale de mon scénario, les États-Unis disent au monde : « Désolés, mais on ne vous rembourse que la moitié ou les deux tiers de notre dette. » Cela reste peu probable. Le lendemain, tous les pays qui se sentent lésés formeraient une coalition antiaméricaine implacable. Je suis convaincu que les États-Unis n’ont pas d’autre choix que de rembourser leur dette avec des dollars qui valent beaucoup moins. C’est une variante moins brutale de la stratégie « allez au diable », mais celle-ci contraint néanmoins le reste du monde à payer pour les excès des États-Unis. Le dollar américain est le point de référence des grands marchés mondiaux. Que vous soyez marchand d’avions, de blé, de pétrole ou une banque centrale, vos transactions reposent sur la valeur du dol­lar. Et cela, jusqu’au jour où les marchés commencent à craindre que le dollar de demain ne vaille moins que celui d’aujour­d’hui. Ce jour-là, l’économie mondiale, plus interreliée que jamais, sera alors exposée à la plus grande menace inflationniste de son histoire, dont personne ne peut prévoir les conséquences.

Dans la même catégorie
Boutique Voir & L'actualité

Obtenez jusqu’à 40% de plus pour votre prochaine sortie