« Investissons dans les services sociaux au lieu de faire appel à la police »

Portée par le mouvement Black Lives Matter, l’idée du définancement des corps policiers fait son chemin en Californie. Certaines villes ont déjà décidé de réduire le budget de leur service de police ou de bannir la présence policière sur les campus. Reportage.

Jacqueline Azah, l’une des organisatrices du mouvement Black Lives Matter à San Francisco, réclame « l’abolition » de la police (photo : Aaron James).

«Définançons la police ! » Ce slogan a rythmé les manifestations contre les violences policières qui ont enflammé les États-Unis tout l’été, à la suite de la mort de George Floyd à Minneapolis. Limiter les budgets et les prérogatives de la police n’est pas une tâche facile pour les maires, dont une des fonctions est d’assurer la sécurité de leurs citoyens, mais en regardant de plus près les budgets, certaines villes ont découvert qu’il y avait matière à réformer le système.

« Il n’est pas logique de payer un agent de police près de 250 000 dollars par an pour mettre des amendes aux automobilistes qui dépassent la limite de vitesse », s’est indigné Jesse Arreguin, le maire de Berkeley en Californie, dans le San Francisco Chronicle, en juillet dernier. La Californie est l’État qui rémunère le mieux ses policiers, et ce salaire inclut de surcroît les cotisations pour les retraites, les assurances et d’autres avantages sociaux pris en charge par l’employeur.

Le conseil municipal de la Ville de Berkeley a donc voté en faveur d’une réduction de 50 % du budget de la police pour l’année prochaine. Il passera de 72 à 36 millions de dollars. Cette baisse radicale de financement s’accompagne d’une redistribution des charges qui incombaient jusqu’alors à la police. Par exemple, le traitement d’incidents liés aux sans-abris ou aux personnes en situation de détresse psychologique (40 % des appels passés au 911) sera désormais confié à des unités de travailleurs sociaux non armés et formés pour répondre à ces situations spécifiques.

La Ville de Berkeley souhaite également déléguer à une agence annexe les contrôles routiers et la gestion de la circulation — il a été prouvé que la discrimination au faciès est fréquente lorsque la police procède à ces opérations. La population noire, qui ne représente que 8 % des habitants de la ville, fait par exemple l’objet de 34 % des contrôles, selon les documents de la police.

Le poste de police de la Ville de Berkeley en Californie. Dans la foulée du mouvement Black Lives Matter dénonçant les violences et le racisme des forces de l’ordre, la Ville a voté en faveur d’une baisse de 50 % du budget de la police. (Photo : Cécile Gregoriades)

Après avoir longtemps résisté à l’idée de restreindre les responsabilités des forces de l’ordre en raison de la sacro-sainte sécurité publique, les élus locaux sont maintenant plus réceptifs à une approche différente de la sécurité dans leurs municipalités. L’action des forces de police est désormais scrutée à la loupe, et de nombreuses associations poussant à la réforme du système ont désormais voix au chapitre. C’est le cas de l’association Black Organizing Project qui, depuis 2011, cherche à abolir la présence policière dans la centaine d’écoles du district d’Oakland, la grande ville voisine de Berkeley — 67 agents y sont en faction. 

Des policiers dans les établissements scolaires ? C’est effectivement le cas dès l’école primaire dans la plupart des villes américaines. Une unité spéciale associée à la police municipale y assure la sécurité et répond à des situations de crise. Sauf que, de nouveau, les élèves et étudiants racisés sont plus souvent victimes de contrôles et d’arrestations que leurs camarades blancs, témoigne Black Organizing Project. La présence de ces policiers favorise un climat anxiogène, punitif et stressant pour les élèves noirs en particulier, souligne la directrice de l’organisme, Jackie Byers.

Jackie Byers, du Black Organizing Project, qui réclame depuis 2011 l’abolition de la présence policière dans les écoles d’Oakland en Californie, a obtenu gain de cause le 24 juin 2020 après le passage de la George Floyd Resolution. (Photo : Black Organizing Project)

« Imaginez un enfant noir qui se rend à l’école : le matin, il sort de son HLM et voit la police stationnée dans son lotissement, puis il prend le métro et croise la police des transports, et quand il entre dans son établissement, il est en présence de la police scolaire, explique Jackie Byers. Les enfants grandissent dans un climat de contrôle et de surveillance permanent, ce qui ne favorise pas un environnement propice à l’apprentissage », ajoute cette Afro-Américaine, elle-même mère d’un collégien à Oakland.

Black Organizing Project, tout comme les mouvements « abolitionnistes » qui ont fleuri à la suite des émeutes en réponse à la mort de George Floyd, réclame la substitution de la police dans les écoles par des conseillers, des psychologues ou des personnes assurant un soutien scolaire plus à même de répondre aux problèmes de discipline. « La police n’empêche pas les fusillades dans les écoles, il faut au contraire former le personnel et les élèves, et développer un climat de confiance et de bienveillance dans les établissements pour prévenir ce genre de drame », continue Jackie Byers.

Oakland est donc, depuis quelques semaines, l’une des villes ayant aboli toute présence policière sur ses campus. Elle suit en cela le modèle initié par Toronto en 2017,  et par d’autres districts aux États-Unis immédiatement après la mort de George Floyd. Jackie Byers souhaite que cette évolution au sein du milieu scolaire inspire à la société civile une réforme policière en profondeur. 

Jacqueline Azah, une autre militante abolitionniste, estime que ces coupes budgétaires dans les polices de Berkeley, mais aussi d’Oakland et de Los Angeles étaient plus que nécessaires. Pour cette étudiante à l’université très active lors des manifestations Black Lives Matter, les corps policiers aux États-Unis jouissent de ressources démesurées et de protections légales qui permettent à leurs membres d’échapper aux conséquences de leurs actes dans des cas avérés de violences entraînant la mort.  

« Investissons plutôt dans les services sociaux pour aller à la source de la délinquance et de la criminalité, au lieu de faire appel à une police marquée par un passé raciste et esclavagiste », conclut la militante.

Aujourd’hui, Berkeley et Oakland font partie d’une quinzaine de villes aux États-Unis (parmi lesquelles Minneapolis, New York, Los Angeles, San Francisco, Philadelphie, Milwaukee, Denver et Portland) ayant décidé de définancer leurs services de police et d’en redéfinir la mission.

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« Investissons dans les services sociaux au lieu de faire appel à la police »
Merci pour cet article vraiment éclairant.
Il me fait complètement changer d’avis sur cette question.

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