Trump, un enfant entêté à la Maison-Blanche
États-Unis

Trump, un enfant entêté à la Maison-Blanche

Dans Fear, le célèbre journaliste d’investigation Bob Woodward signe un compte rendu colossal des deux premières années du président Trump. Jean-Philippe Cipriani l’a dévoré comme un thriller… avant de se rendre compte qu’il ne s’agissait pas d’une fiction. Extraits choisis.

Après l’élection de Donald Trump à la présidence des États-Unis, les plus optimistes disaient que le pouvoir et l’entourage allaient calmer le candidat belliqueux et impulsif qui venait de battre Hillary Clinton. Qu’à l’instar de George W. Bush ou de Ronald Reagan, il allait pallier ses faiblesses en s’entourant de gens compétents.

J’étais de ceux-là. Dans le pire des cas, le système politique américain étant fait de contre-pouvoirs, les dérives du président le moins présidentiable de l’histoire américaine allaient nécessairement être contrées.

À lire le désarroi avec lequel l’entourage de Trump s’est confié au journaliste Bob Woodward, il semble que tout le contraire se soit produit. Dans Fear, celui qui avait révélé le scandale du Watergate, avec son collègue Carl Bernstein, reprend ses techniques d’enquête les plus pugnaces, et signe un compte rendu colossal des deux premières années du président Trump.

Le portrait ? Un menteur compulsif, un être méchant qui insulte constamment les membres de son administration (« idiot », « traître », « raté abject », « petit rat », « attardé », etc.) — remarquez, certains le lui rendent bien.

Mais surtout, un dirigeant qui ne comprend rien de la façon dont fonctionne un État. Qui change d’avis à tout bout de champ, qui ne suit pas la puck. Et qui est pourtant certain de détenir la vérité, même si dans sa tête 2 + 2 = 5.

À l’été 2016, Trump ne s’attend pas à gagner. Mais il embauche Steve Bannon, fondateur du site de droite Breitbart, comme stratège, et celui-ci transforme sa campagne cahoteuse en guerre contre Hillary Clinton, la dépeignant comme « la représentante du statu quo des élites corrompues et incompétentes ».

Bannon, dit Woodward, a saisi l’humeur des Américains, et il en a fait un mouvement. « Je suis le réalisateur, il est l’acteur », dira-t-il. Il va chercher le « hidden Trump voter », la fameuse majorité silencieuse qui ne se reconnaît plus dans l’establishment.

Quand Trump est dans le pétrin, comme lorsque des remarques obscènes sur les femmes font surface, il ne s’excuse pas. Il attaque. Même si plusieurs proches le lâchent. Et même si le Parti républicain fait pression pour le remplacer par Mike Pence comme candidat à la présidence, et Condoleezza Rice à la vice-présidence.

Sauf qu’une fois qu’il gagne l’élection, le nouveau président doit mettre une administration en place. Mais au-delà des effets de toge, il n’a aucune idée de la façon dont il faut s’y prendre. Il ignore comment diriger.

La métaphore de l’enfant revient à de multiples reprises dans le livre de Woodward. Un président qui « déteste les devoirs », ou auquel on fournit des « versions Reader’s Digest » des notes de service pour qu’il les comprenne. Les rapports doivent faire au maximum une page, avec les phrases clés soulignées, parce qu’il ne leur jettera qu’un coup d’œil.

Un président qui ment constamment pour faire dévier les sujets, comme un enfant pris en défaut. Un président qui s’emmerde — il a passé ses six premiers mois à regarder la télé huit heures par jour, selon plusieurs sources.

Un président qui utilise Twitter « comme un mégaphone » — l’expression vient de Trump lui-même — et qui s’est autoproclamé le « Ernest Hemingway des 140 caractères ».

Son premier entourage est du même acabit : des critiqueurs qui n’ont jamais occupé de poste dans une administration. Comme si on mettait les chroniqueurs les plus gueulards au pouvoir ; ils continueront à gueuler longtemps, mais sans savoir quoi faire.

Reince Priebus, premier chef de cabinet de Trump, les appelle les prédateurs. Parce qu’ils ont le sang aux lèvres. Et qu’ils s’opposent à tout ce qui constitue la logique d’une administration.

À 71 ans, l’enfant ne changera pas. Ses conseillers les moins avisés ne seront d’aucune aide. Il y a pourtant un programme politique à mettre en place. Que faire ? Comme pour un enfant, les adultes dans la pièce cherchent des subterfuges pour détourner l’attention du capricieux.

Ainsi, le nouveau chef de cabinet de Trump, John Kelly, le chef de son personnel, Rob Porter, et son conseiller économique Gary Cohn élaborent un système pour contrer les actions intempestives : chaque décision présidentielle doit faire l’objet d’une note rédigée et révisée, puis signée par le président.

Ce qui tombe bien. « Trump aime signer des choses », confie Woodward. Parce qu’il aime jouer au président.

Ainsi, quand Donald Trump veut se retirer de l’accord commercial entre les États-Unis et la Corée du Sud (KORUS) — qui est en fait destiné à soutenir Séoul contre les velléités guerrières de la voisine du Nord —, Cohn et Porter volent la lettre que Trump voulait signer à cet effet.

Le secrétaire à la Défense, James Mattis, doit expliquer à maintes reprises au président que la présence de 28 000 soldats américains en Corée du Sud, au prix de trois milliards et demi par an, est destinée à éviter une troisième guerre mondiale.

Obama s’inquiétait de la Corée du Nord

Bob Woodward révèle que Barack Obama était extrêmement préoccupé par la Corée du Nord à la fin de sa présidence. On apprend que Pyongyang a la capacité de lancer une attaque nucléaire contre le territoire américain.

Des propositions de destruction de l’arsenal de la Corée du Nord ont été imaginées par les États-Unis. Mais dans tous les cas, l’éradication, explique Woodward, serait partielle : le régime aurait encore la capacité de détruire Séoul — et de tuer plus d’un million de personnes.

L’affaire apporte un nouvel éclairage sur le rapprochement qui s’est opéré entre Washington et Pyongyang.

Donald Trump « ne comprend pas l’importance des alliés, la valeur de la diplomatie, la coopération militaire, économique ou des services de renseignements », dit une source. Il ne comprend rien à la géopolitique.

Des enfants gazés en Syrie ? Allons tuer Bachar al-Assad, lance-t-il. Peu importe si la région, occupée en partie par les Russes, se transforme en poudrière.

Répéter est d’ailleurs un maître-mot dans cette présidence « jour de la marmotte ». Notamment sur les questions économiques : Trump vit dans un monde où les accords commerciaux sont mauvais par essence.

« TRADE IS BAD », écrit-il en gros sur la feuille de Rob Porter. L’ALENA, dit-il, a saigné les États-Unis — alors que ses conseillers martèlent que s’en retirer serait catastrophique. Les sanctions commerciales contre la Chine ? Peu importe si tous lui déconseillent de s’attaquer au géant, il le fait.

La balance commerciale — la différence entre les importations et les exportations — est négative ? Il faut absolument contrer cela en relevant certains tarifs douaniers. Même si une balance négative pour un importateur de masse comme les États-Unis va de soi.

Des conseillers lui démontrent que les tarifs sur l’aluminium et l’acier seront nocifs pour l’économie américaine dans les États qui l’ont fait gagner ? Il ne le croit pas. Ils lui expliquent que les services représentent désormais 80 % de l’économie américaine, il s’en tient au souvenir des usines prospères d’il y a 40 ans.

Il y a à la Maison-Blanche un affrontement évident entre des conseillers plus mondialistes et ceux qui ne jurent que par les mesures protectionnistes devant le grand complot mondial, Steve Bannon au premier rang.

Trump l’homme d’affaires propose aussi des solutions… créatives. « Les taux d’intérêt sont bas ? On devrait acheter beaucoup d’argent, et le revendre quand les taux sont hauts », lance-t-il à des conseillers médusés. Idem quand il propose de piller les ressources minières de l’Afghanistan pour rembourser le coût de l’invasion américaine.

Son principal souci ? Réformer les paliers d’imposition pour avoir… des chiffres ronds.

L’institution de la présidence ou la Maison-Blanche lui importent peu, dira Rob Porter. Il est Trump et rien d’autre. Quand, après de multiples pressions, il condamnera finalement les manifestants néonazis des affrontements de Charlottesville, qui ont fait un mort et 19 blessés, il dira que c’était la plus grande erreur de sa présidence et reviendra sur ses paroles le lendemain.

Le livre vient démolir l’idée que les « adultes dans la pièce » savent gérer le président turbulent. Woodward confirme beaucoup d’éléments relatés par Michael Wolff dans son livre Fire and Fury (Le feu et la fureur), mais avec une avalanche de détails provenant de sources autrement plus nombreuses. Et surtout, il sait écrire.

On lit ce livre comme un thriller. Puis, on s’arrête pour prendre un instant de recul, et se rendre compte qu’il ne s’agit pas d’une fiction, mais du leader de la première puissance mondiale. Et c’est carrément troublant.