Dans la tête de Donald Trump
États-Unis

Dans la tête de Donald Trump

Psychanalyste émérite et professeur de psychiatrie au George Washington University Medical Center, Justin A. Frank décortique la psyché de l’occupant de la Maison-Blanche dans Trump on the Couch : Inside the Mind of the President. Entrevue.

Quel diagnostic posez-vous sur Donald Trump?

Je ne fais que décrire Donald Trump dans mon livre, je n’établis aucun diagnostic. Toutefois, il ne fait aucun doute qu’il est inapte à être président en raison de ses mensonges, de son impulsivité, de sa méconnaissance des dossiers et de son mépris pour les règles de même que pour la loi.

Comment vous y prenez-vous pour analyser le profil psychologique de quelqu’un que vous n’avez jamais rencontré ?

Mon approche pour analyser la psyché des deux présidents précédents reposait sur les informations accessibles à propos de leur enfance et de leur famille. Ces données concernant Trump sont très rares en comparaison. Heureusement, les nombreux livres dont il est l’auteur ainsi que ses sorties sur Twitter fournissent une quantité de matière sans précédent pour décrire la façon dont certains schémas psychologiques qui se sont installés dans son enfance influencent encore ses comportements d’adulte.

Pourquoi dites-vous que le problème de Donald Trump, c’est un manque d’amour ?

Parce qu’il a toujours besoin d’attirer l’attention sur lui. On ne connaît pas grand-chose de ses jeunes années, mais il semblerait que sa mère n’ait jamais été réellement présente pour lui. Comme il n’a pu se sentir aimé de la façon qu’il voulait, il s’aime donc lui-même pour compenser. Il aime tout ce qu’il fait, il répète qu’il mérite un A+ pour tout ce qu’il entreprend… Il se dit à lui-même ce qu’une mère dirait à son bébé.

Donald Trump serait-il une sorte de « fils à maman » ?

Quand quelqu’un exprime son mécontentement lors d’une réunion publique, Donald Trump répond souvent « Va voir maman » [« Go home to mommy »]. Quand il agit ainsi, il effectue une projection de lui-même. Il est celui qui a besoin de rentrer à la maison dans les bras de maman, il est celui à qui la mère manque.

Vous dites aussi qu’il ressemble beaucoup à sa mère. De quelle façon?

C’est vraiment frappant pour moi de voir jusqu’à quel point il agit comme sa mère. Mary Anne Trump avait une attirance pour le spectaculaire et la démesure, elle aimait l’or, elle aimait tout ce qui lui rappelait la royauté [elle était d’origine britannique]. En grandissant, Trump s’est intéressé à son tour à ce genre de choses. Ce qui explique que, dans ses appartements, il y a de l’or partout. Même quand il change les rideaux à la Maison-Blanche, dans le Bureau ovale, c’est pour mettre des rideaux dorés ! Il fait en sorte que toutes les choses autour de lui ressemblent à celles que sa mère aurait aimées. S’il ne peut pas être aimé par elle, alors il va devenir elle. D’ailleurs, même ses cheveux rappellent sa mère. Si vous regardez une photo de celle-ci quand elle avait 60 ou 65 ans, vous verrez que ses cheveux sont exactement les mêmes que ceux de son fils. C’est très frappant.

Compare-t-il toujours les femmes à sa mère ?

Oui, c’est le cas, ça arrive souvent chez les garçons. Sa mère était vraiment très belle quand il était jeune. Il veut donc être avec des femmes qui sont aussi belles qu’elle. Et il leur demande également la plus grande attention. Il doit être aimé, être la personne la plus importante. Ça a toujours été ainsi avec lui et je crois qu’il le tient de sa mère.

Selon vous, son père est le seul qui a réussi à le dompter. Pourquoi ?

Enfant, Donald Trump était agité, presque impossible à maîtriser. C’était un mauvais garçon, dont on dirait aujourd’hui qu’il souffrait de TDAH [trouble de déficit de l’attention avec hyperactivité]. Il passait ses journées dans le bureau du directeur. À tel point que, dans son école, pour parler du temps que les élèves punis passaient dans le bureau du directeur, on faisait référence au « moment Donald Trump » !

Il était incapable d’apprendre, il était très difficile pour lui d’assimiler quelque chose. Lire demandait toujours un effort. Quand il se mettait en colère contre ses professeurs, leur reprochant de ne pas avoir expliqué certaines choses, c’est parce qu’en fait il ne les comprenait pas. Personne ne pouvait le canaliser.

Son père, qui était très dur, a été la première et la seule personne qui ait été très réaliste en disant : « Tu es trop pour moi, je ne peux pas avoir le dessus sur toi, je vais t’envoyer dans une école militaire et ils s’occuperont de toi. »

Pensez-vous qu’il craint Robert Mueller (procureur spécial chargé de superviser l’enquête sur les possibles liens entre la Russie et l’élection de Donald Trump) comme il craignait jadis son père ?

Oui. Inconsciemment, il a toujours peur de son père, et il a peur de quiconque lui rappelle celui-ci. Le problème avec Robert Mueller, c’est qu’il ne recule pas, il ne dit rien. Et de la même manière que Donald Trump avait peur que son père le mette dehors de la maison en apprenant qu’il lui mentait, il a peur que Robert Mueller fasse la même chose. Qu’il découvre qu’il est un menteur, qu’il est malhonnête et qu’il le punisse pour ça.

Justin A. Frank n’en est pas à son coup d’essai puisqu’il a déjà écrit deux livres sur la psyché des anciens présidents George W. Bush et Barack Obama. Cette fois cependant, il le jure, Trump on the Couch : Inside the Mind of the President sera son dernier. (Photo : D.R.)

Pourquoi ment-il constamment ?

Il se ment avant tout à lui-même, à propos de qui il est vraiment. Il veut paraître plus grand et plus fort que ce qu’il est dans la réalité. C’est une chose totalement normale… pour un enfant de cinq ans.

D’où lui vient sa fascination pour les hommes de pouvoir ?

Rodrigo Duterte, Kim Jong-un ou encore Viktor Orbán ne tolèrent pas que l’on ne soit pas d’accord avec eux. Donald Trump les admire, car il aimerait leur ressembler. Il se sent fort quand il est au côté d’hommes forts, et il a besoin de se sentir fort.

Qu’est-ce qui est plus effrayant pour Donald Trump, révéler sa feuille d’impôts ou démarrer une guerre nucléaire ?

Je vous laisse deviner ! Dernièrement, on a pu constater, par exemple, qu’il était prêt à démanteler le ministère de la Justice, en divulguant toutes sortes de documents confidentiels afin d’empêcher l’enquête russe, plutôt que de dévoiler sa feuille d’impôts. Il préfère démanteler les lois et institutions américaines qu’avoir à montrer ses déclarations de revenus.

Parmi toutes les pathologies que vous décrivez dans votre livre, laquelle est la plus incompatible avec les fonctions de président des États-Unis ?

La pathologie la plus incompatible est son besoin de mentir. Nous avons vu, par exemple, que la foule lors de son assermentation était beaucoup plus petite que celle pour Obama, mais lui a dit qu’elle était plus grande. Cela, à son niveau le plus fondamental, est une attaque contre l’expérience et la perception de chacun. C’est dangereux. Cela sape également notre confiance et le sentiment que notre président a à cœur nos intérêts. Par « notre », je veux dire « à tous les Américains ».

Vous dites que l’état de dissociation est la clé pour comprendre Donald Trump. Pourquoi ?

La dissociation est la séparation d’une partie de l’esprit avec une autre. Ainsi, pour Donald Trump, le monde est divisé en gagnants et en perdants. Il ne peut tolérer plus d’un point de vue. La dissociation est dangereuse, car elle interfère avec la pensée et empêche d’avoir une image complète d’une situation.

Vous comparez Donald Trump à Narcisse. Ce dernier tombe amoureux de son reflet et oublie de se nourrir au point d’en mourir. Quelle serait la fin de Donald Trump ?

La mort de Narcisse est liée au fait qu’il n’était pas réaliste par rapport à sa vie, par rapport au fait qu’il faille manger pour continuer de vivre. Il devait faire autre chose que de se regarder dans le miroir. Trump ne l’a pas encore compris. Inconsciemment, il pourrait donc se détruire ou tenter de détruire les États-Unis, en essayant d’être meilleur et plus fort que toutes les règles et toutes les réglementations existantes. Ça pourrait le conduire à sa perte.