Biden : une catastrophe nommée Afghanistan

Les Américains se soucient peu du monde extérieur, même lorsqu’ils sont en cause. L’Afghanistan pourrait être une exception.

Shakib Rahmani / AFP / Getty Images

L’auteur est chercheur associé à la Chaire Raoul-Dandurand, où ses travaux se concentrent sur l’étude et l’analyse de la politique américaine.

Un consensus domine depuis au moins le milieu du XXe siècle : les citoyens américains portent relativement peu d’attention aux enjeux internationaux. Par conséquent, ces derniers tendent à avoir une incidence plutôt mineure sur la politique intérieure américaine. Certes, les deux guerres mondiales ou, beaucoup plus récemment, l’invasion de l’Irak ont occupé une place centrale dans le débat public, mais cela reste de l’ordre de l’exception.

Aussi tragique que soit la catastrophe humanitaire et géopolitique qui se déroule en Afghanistan depuis le retour des talibans au pouvoir, même appuyée par ces images d’Afghans s’accrochant aux avions américains décollant de Kaboul, elle demeure lointaine pour bon nombre d’Américains. 

Alors, quelle pourrait être l’incidence politique de cette débandade militaire pour le commandant en chef, Joe Biden ? Avant le début du retrait des troupes américaines à Kaboul, une majorité nette des électeurs appuyaient déjà le président sur cette question. Et même en plein cœur de la déroute de l’armée et du gouvernement de l’Afghanistan, un Américain sur deux dit toujours soutenir le retrait du pays. C’est loin d’être marginal. 

Puis, l’opinion publique américaine est si polarisée depuis les dernières années que les taux d’approbation des trois derniers présidents — Barack Obama, Donald Trump et Biden — n’ont que très peu bougé au cours de leurs mandats respectifs. Deux énormes blocs de partisans démocrates et républicains ont déjà largement rendu leur verdict par rapport à Biden, comme ils l’avaient fait, à l’inverse, pour Trump. 

Autrement dit, si Biden ne peut sans doute pas espérer des gains importants auprès de l’électorat républicain même lorsque les choses vont bien, il peut toujours espérer maintenir l’appui du noyau dur de l’électorat démocrate. Cela assure une certaine stabilité, même en période de crise.

Cette stabilité n’est pas entièrement immuable non plus. Dans le cas de l’Afghanistan, le risque premier pour Biden est que l’ampleur de la catastrophe soit telle que la question sorte du simple cadre des « affaires étrangères » — et en devienne une de perception plus générale d’incompétence présidentielle.

Même si les trois présidents précédents s’étaient également cassé les dents sur ce dossier impossible, et que Trump avait autorisé le départ des soldats américains avant son propre départ de la Maison-Blanche, Biden demeure aujourd’hui le responsable principal aux yeux du public. Au final, c’est lui qui doit se défendre d’avoir ignoré les conseils de ses commandants militaires qui l’imploraient de ne pas retirer les États-Unis de la sorte, et d’avoir ordonné le retrait des troupes avant même d’avoir évacué le personnel américain. 

Biden n’a pas eu à se défendre beaucoup jusqu’ici. D’abord comme candidat présidentiel, il a passé les huit mois précédant l’élection confiné dans son sous-sol, préférant (judicieusement) laisser le président sortant se battre lui-même. En fonction, il a attendu près de deux mois avant de tenir une première conférence de presse — du jamais-vu pour un président américain en un siècle. 

Puis, dans la semaine où l’Afghanistan est retombé sous l’emprise des talibans, le président a passé la moitié de son temps en vacances à Camp David ; il a pris trois jours seulement pour parler en public, en lisant son télésouffleur… et n’a pas répondu à une seule question d’un reporter. 

Cela n’a fait qu’alimenter la grogne des médias majeurs, qui, pour la première fois, réellement, depuis les primaires démocrates de 2020, talonnent Biden et son administration sans relâche. 

Lorsqu’il a finalement répondu mercredi aux questions de l’animateur d’ABC George Stephanopoulos, le président a affirmé que rien n’aurait pu être géré autrement… alors qu’il assurait publiquement il y a à peine un mois qu’on ne verrait jamais de scénario comme celui observé au cours des derniers jours.

Pour la toute première fois de sa présidence, le taux d’approbation moyen de Biden est maintenant sous la barre des 50 %

Peut-être que ce retrait de l’Afghanistan fera aussi partie des exceptions.

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On me trouvera cynique, ce que je ne nierai pas, mais j’ai toujours considéré que les américains se battaient pour la liberté… des américains dans le monde. Si cela peut aider d’autres populations, tant mieux, sinon, bof. L’Afghanistan ne fait pas exception.

Si les américains avaient réussi à trouver et capturer Osama bin Laden rapidement, i.e, avant de se lancer en guerre ouverte avec l’Irak, ils auraient probablement quitter l’Afghanistan très rapidement. Comme ce ne fut pas le cas, ils devaient se trouver une raison pour justifier leur présence à plus long terme là-bas. Et je suis convaincu l’idée de la reconstruction est né de ce besoin de se justifier. Ils se sont donc engouffrés dans un cul-de-sac dont ils n’ont pas su s’extirper sans les dommages que l’on connais aujourd’hui. Et bien que ce soit le président Biden qui en porte l’odieux, il est clair pour moi que cet échec est le résultat de près de 20 ans d’une mauvaise gestion de cette guerre d’occupation.

Pour ce qui est de l’impact de cette évacuation catastrophique de l’Afghanistan sur la présidence de Biden, permettez- moi d’être cynique encore une fois. En quittant l’Afghanistan maintenant, soit au début de sa présidence, il donne aux américains 3 ans pour oublier cette débâcle. Dans le monde politique d’aujourd’hui, c’est une éternité!

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« Les pays de l’OTAN et les pays partenaires continueront d’appuyer le processus de paix et de réconciliation en cours, dirigé et pris en charge par les Afghans, dans la perspective d’un règlement politique durable et inclusif. »
Source : OTAN – NATO 13 Jul. 2021 14:06

— Euh ! Pardon ! Mille excuses ! Excusez-moi ! Y a-t-il quelques choses que je n’aurais point compris ?

Pas plus tard qu’aujourd’hui j’entends le président Biden qui explique que les pays membres du G7 allaient se consulter sur cette question afghane. Mais que diantre, le G7 qui constitue plutôt un groupe économique et politique, ce n’est pas l’OTAN. Et à quoi bon ces consultations ?

Peut-être que je n’ai pas bien cherché, mais j’ai trouvé l’OTAN bien discret en matière de résolutions de problèmes sur cette question. Pourtant selon son mandat ce sont eux qui depuis 2003 sont les maîtres d’œuvres de la construction de la paix dans cette partie du monde.

— Y aurait-il quelques choses que je n’eusse toujours point compris ? Hum ! Quelle belle et paisible construction….

Les Américains n’ont-ils pas signé le 29 février 2020 un Accord à Doha (Qatar) ? Selon nombre d’experts, cet Accord n’a jamais été un accord de paix. « Ce n’était pas un accord de paix, c’était une reddition » selon les propos de Husain Haqqani, ancien ambassadeur du Pakistan aux États-Unis [Source : BBC].

Pourtant l’Accord de Doha est couplé avec une feuille de route. Si la feuille de route ne peut être suivie. On retourne à la table de négociation. Si aucune entente ne peut être conclue, on se retire de l’Accord.

— C’que j’aie toujours rien compris ?

Le président Biden nous avait habitué à signer des décrets sur toutes sortes de sujets. Pourquoi avoir fait montre d’autant de mollesse et de désinvolture dans un conflit auquel les États-Unis sont associés depuis près de vingt ans ? Comme vice-président, il s’est trouvé directement lié à la prise de décisions pendant 8 ans. Je comprends qu’on veuille préserver des vies de soldats mais bon… on en avait laissé mourir plus d’uns jusque-là. Depuis la Guerre de Sécession combien de soldats sont tombés au combat ?

Je pense qu’on n’a pas fini de parler de l’Afghanistan. Biden se montre très ferme face à un possible adversaire démocrate (Andrew Cuomo) pour réclamer sa démission (alors qu’il dispose de la présomption d’innocence), mais assez peu ferme pour sécuriser les acquis de la démocratie en Afghanistan ; pour rendre hommage à ceux et celles qui se sont sacrifiés pour elle.

Peut-être, comme l’écrit Rafael Jacob que pour les Américains, la politique étrangère et les enjeux internationaux ne les intéresse guère. Mais si l’on considère que les États-Unis sont encore actuellement le premier complexe militaro-industriel de la planète, cela envoie un message assez clair que n’importe quelle puissance ou n’importe quelles factions comme les Talibans peuvent se moquer et se jouer très facilement de cette superpuissance et de son chien de garde qu’est l’OTAN.

Cela n’augure rien de bon pour la sécurité dans le monde. Pas grand-chose de bon pour ces Afghanes et puis ces Afghans qui jusqu’à ces jours derniers chérissaient encore l’espoir d’une vie meilleure. Nous avons laissé tomber les Afghans et lorsqu’on regarde la chose trivialement : c’est assez dégueulasse, merci.

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Oui, mais avant de les laisser tomber, on les avait attaqués puis occupé leur pays militairement. On a tué bien des gens pour ensuite leur promettre un avenir qu’il était clair comme de l’eau de roche qu’on ne pourrait tenir cette promesse et on s’enfuit, la queue entre les pattes, comme un chien battu. Oui, difficile d’être plus dégueulasses!

PS: les ÉU ont fait la même chose avec les Kurdes et les Syriens.