« Comme des lapins en cage ! » : la vie pendant les incendies

Depuis le 16 août, les feux parsèment le Golden State, transformant le rêve californien en cauchemar. Trois familles nous racontent leur quotidien, leurs peurs et leurs espoirs.

San Francisco, le jeudi 10 septembre 2020 (AP Photo/Jeff Chiu)

S’adapter au rythme de l’école à la maison pour sa fille, Bridget Dolfi s’y est résignée à cause des nombreux cas de COVID-19 dans la baie de San Francisco. À part certaines écoles maternelles et autres « écoles dans la forêt », qui ont rouvert cet automne, tous les élèves de la Californie suivent leur scolarité à distance, chez eux. Mais dans la baie, la fumée provoquée par les feux de forêt, qui depuis le 16 août se déclarent par centaines — pour dépasser les 7 000 à la mi-septembre —, ajoute au sentiment d’être pris au piège. « Il n’y avait pas moyen d’échapper à la pollution de l’air », explique cette mère de famille de 40 ans résidant à Oakland, à l’est de San Francisco. 

Comme des millions de Californiens, Bridget Dolfi se réveille chaque matin avec le réflexe de regarder la couleur du ciel, puis d’aller sur Internet pour voir quelles sont les prévisions de la qualité de l’air. Difficiles à contenir, les feux ont engendré une pollution rarement connue dans la baie de San Francisco. Cette situation a duré plus de trois semaines jusqu’à la mi-septembre, et s’est temporairement améliorée à la faveur de vents repoussant la fumée loin des côtes.

La date du mercredi 9 septembre va rester gravée dans les mémoires. Ce jour-là, la fumée était tellement épaisse qu’elle a plongé la région dans une obscurité orange, une atmosphère de fin du monde. « Je ne savais plus quelle heure il était, cela était très perturbant », souligne Bridget Dolfi, qui s’est alors plongée dans du rangement chez elle « afin d’éviter de réfléchir aux raisons et aux conséquences de ce drame qui se déroulait sous [ses] yeux ».

Photos : Cécile Gregoriades

À quelques kilomètres de là, Servane Valentina a pris les devants pour calfeutrer sa maison dès que la fumée a commencé à s’intensifier dans son quartier, West Oakland. Deux purificateurs d’air, un pour chaque étage, ont ronronné jour et nuit pour que son fils et elle puissent respirer correctement dans leur logement. Lorsque la pollution de l’air était à son comble début septembre, « je ressentais des maux de tête, de la fatigue, et des picotements dans la gorge », souligne cette Française installée aux États-Unis depuis 11 ans.

« Honnêtement, beaucoup d’entre nous sont au bout du rouleau », assure-t-elle. 

Car le malaise n’est pas que physique. Pour les nombreuses familles interviewées pour cet article, la véritable conséquence est psychologique. La tension, déjà présente depuis le début de la pandémie pour les familles qui travaillent et doivent gérer les apprentissages de leur enfant, est montée d’un cran maintenant que l’air est devenu irrespirable et dangereux pour la santé.

Le climat clément et ensoleillé de la Californie habitue ses résidants à passer beaucoup de temps en extérieur. « J’ai dû, pour la première fois, garder mes fenêtres et portes constamment fermées, vérifier que tout était bien isolé et qu’il n’y avait pas de fuite », explique Servane Valentina, qui a dû renoncer à profiter de sa terrasse. Il en va de même pour Bridget Dolfi, qui avait trouvé, pendant le confinement, un véritable soulagement à s’occuper de son grand jardin. Cette échappatoire ne lui était plus accessible ces dernières semaines.

Bridget Dolfi dans son jardin, le 16 septembre 2020. L’air est de nouveau respirable à la faveur des vents repoussant les fumées vers l’est. (DR)

Avant la COVID, Servane passait les deux tiers de son temps à l’extérieur dans le cadre de son travail d’agente immobilière en location. « En ce moment, entre les visites virtuelles, les appels et les annonces en ligne, mon emploi s’exerce de chez moi à 80 % », une cohabitation plus ou moins aisée avec son fils de neuf ans qui suit son programme scolaire à l’étage de leur appartement. Dans les circonstances, Servane Valentina a embauché un tuteur pour aider son enfant à suivre ses cours en ligne et faire ses devoirs, tuteur dont elle partage les services avec deux autres familles. 

Cette situation extrême du confinement, associée à une mauvaise qualité de l’air a amené de nombreuses familles à se poser la question de la pérennité de leur lieu de vie. Servane réfléchit sérieusement à retourner vivre en Europe et jongle avec plusieurs scénarios. 

Le pas est franchi pour Anne Ray, mère de trois enfants installée à Berkeley, ville universitaire au nord d’Oakland. Lorsqu’elle a vu que la rentrée scolaire s’annonçait en ligne, elle et son mari ont largement discuté de leur choix de vie pour les prochaines semaines. « Nous sommes tous à la maison, soit en télétravail pour les adultes, soit en études à distance pour mes trois fils, pourquoi ne pas aller ailleurs et se rapprocher de notre famille ? » Le 26 septembre prochain, Anne emmène sa famille à Memphis, là où ses parents ont une grande propriété à la campagne. Ils prévoient de s’y établir six semaines dans un premier temps. 

Si le confinement a été la motivation principale de cette décision, la qualité de l’air de ces dernières semaines a conforté la famille dans son choix. « Nous sommes les uns sur les autres avec les feux, l’un de mes fils faisait du basket dans sa chambre, tandis que l’autre traversait les pièces en boucle au téléphone, pendant que moi j’essayais de travailler… Intenable ! » La famille a décidé de s’absenter pendant la saison des feux, qui s’étend en général jusqu’au mois de novembre, lorsque arrivent les premières pluies. 

Le chamboulement provoqué par le confinement, qui dure depuis le mois de mars en Californie, suivi de l’incertitude de la qualité de l’air provoquée par les incendies sont, pour certains, une aubaine. Il est en effet possible de tenter un autre mode de vie « à l’essai » pendant quelques semaines ou quelques mois, tout en continuant l’école et en gardant son emploi, en télétravail. De fait, San Francisco est, avec New York, l’une des villes qui ont connu une nette augmentation de demandes de déménagement, une augmentation plus prononcée depuis l’été.

Laisser un commentaire
Les plus populaires