Décisifs, les débats présidentiels ? 

Même si l’histoire joue légèrement en défaveur du président sortant, tout peut encore déraper au cours d’un de ces affrontements télévisés.

Crédit : L'actualité

L’année 2020 restera marquée par un contraste spectaculaire entre, d’un côté, une Amérique qui traverse une période de grande volatilité et, de l’autre, une campagne présidentielle qui se distingue par sa remarquable stabilité. 

Malgré la quatrième procédure de destitution de toute l’histoire américaine, la pire pandémie en 60 ans, la pire crise économique en 90 ans, la pire crise sociale en 50 ans, fléaux auxquels s’ajoute une crise démocratique menaçant d’écorcher à la fois la Maison-Blanche, le Congrès et la Cour suprême, les intentions de vote pour Donald Trump et Joe Biden ont à peine changé. Le candidat démocrate maintient à l’échelle nationale une avance confortable qui oscille entre six et huit points, et une avance plus fragile dans les États clés susceptibles de faire pencher la balance du Collège électoral. 

À moins de six semaines du jour officiel du scrutin, alors que des millions d’Américains ont déjà commencé à voter par anticipation, nous arrivons à ce moment très attendu : la tenue des débats présidentiels, qui débuteront le mardi 29 septembre avec le premier affrontement Trump-Biden. Pourraient-ils, eux, réussir à redessiner la course ?  

Un impact parfois modeste, parfois dévastateur

Depuis le tout premier affrontement télévisé entre John F. Kennedy et Richard Nixon en 1960 jusqu’à aujourd’hui, les débats sont loin d’avoir eu un effet « sismique ». En règle générale, leur impact tend à être minime, voire pratiquement nul. 

La raison en est assez simple, selon les politologues Robert Erikson et Christopher Wlezien : quand les débats automnaux arrivent, il y a déjà des mois que les électeurs sont exposés aux candidats et à leurs campagnes. Leur opinion est très fortement cristallisée. 

Largement regardés et commentés, les débats s’avèrent au final peu influents. 

Cela dit, il s’agit d’une règle qui souffre quelques exceptions. Certains débats ont en effet réussi à faire bouger les aiguilles de façon appréciable, notamment lors de campagnes où un président sortant briguait un second mandat. Et ce mouvement a toujours été favorable à l’aspirant à la présidence.

1976 : Gerald Ford, président sortant miné par le legs du Watergate et par le pardon très controversé qu’il a accordé à son prédécesseur, Richard Nixon, est en voie de combler un retard de plus de 30 points face à Jimmy Carter… avant de gaffer au cours de leur premier affrontement. Sa remontée s’arrête brusquement, puis Carter reprend quelques points d’avance auxquels il s’accroche jusqu’à une victoire serrée en novembre. 

1980 : Quatre ans plus tard, Carter, alors lui-même président sortant, accepte de débattre avec Ronald Reagan à une seule occasion, fin octobre, à quelques jours à peine du vote. Alors qu’il arrive au débat toujours confiant de pouvoir l’emporter, il en sort matraqué, notamment par la question assassine que Reagan pose directement aux électeurs : jugent-ils que leur situation s’est améliorée au cours des quatre dernières années ? Il est clair que la réponse est non, et Reagan vainc facilement Carter la semaine suivante.  

1984 : Cette année-là, c’est au tour de Reagan, président sortant, d’apparaître chancelant au cours de son premier débat face à Walter Mondale. À 73 ans, Reagan est  le candidat présidentiel le plus âgé à avoir jamais été investi par un parti majeur, et le démocrate le bombarde de questions à ce sujet. Le républicain paraît alors hésitant; il ne semble pas toujours en pleine possession de ses moyens. Cependant, même s’il perd temporairement quelques points, son avance est insurmontable, et il rafle 49 États sur 50 quelques semaines plus tard.

2004 et 2012 : Les deux campagnes de réélection d’un président sortant ayant précédé celle de Donald Trump sont remarquables par leur similitude — et fournissent sans doute les leçons les plus importantes. 

En 2004, George W. Bush est loin devant John Kerry lorsqu’il se présente au premier débat les opposant. Le président a passé les heures précédentes à rencontrer des victimes d’ouragans ayant déferlé sur la Floride, où le débat a lieu. Il a l’air fatigué, agacé par les pointes de Kerry, et semble à plusieurs reprises chercher ses mots. En l’espace d’à peine quelques jours, son avance fond presque entièrement, et il demeure au coude à coude avec son adversaire jusqu’au jour du vote, qu’il remporte par moins de 200 000 voix grâce à un seul État, l’Ohio.  

Puis, en 2012, Barack Obama affiche une grande confiance à l’approche de son premier débat face au républicain Mitt Romney. Maladroit et matraqué par les attaques publicitaires négatives des démocrates, Romney ne semble pas en mesure de menacer réellement le président sortant… jusqu’au jour du débat, où il prend Obama à partie. Le président semble si décontenancé qu’une blague se met vite à circuler : en raison de l’altitude de la ville de Denver, où se déroule l’affrontement, son cerveau aurait manqué d’oxygène. Pour la première fois de l’année, Romney prend les devants. Il ne perd son avance qu’à la toute fin d’octobre, lorsque l’ouragan Sandy frappe la côte Est et qu’Obama peut in extremis redorer son image de commandant en chef. 

Les contre-performances de Bush et d’Obama ont été largement oubliées, car elles ne leur ont pas coûté la présidence. La course à la Maison-Blanche aurait cependant pu prendre une tournure très différente si, par exemple, Oussama ben Laden n’avait pas fait paraître une vidéo le week-end précédant le vote en 2004 ou si Barack Obama avait paru mal gérer les retombées de l’ouragan Sandy. Si Bush et Obama avaient été défaits, ces débats seraient aujourd’hui presque assurément vus comme des points décisifs dans l’histoire présidentielle américaine. 

Que nous réservent Donald Trump et Joe Biden cette année ? Trump a déjà annoncé qu’il ne se préparerait d’aucune façon en vue du débat — il avait fait la même chose lors de son premier affrontement face à Hillary Clinton en 2016. Joe Biden, pour sa part, nous a habitués à un éventail extrêmement large de performances lors des débats pendant les primaires démocrates — allant de la prestation forte et solide au résultat carrément désastreux. Autrement dit, tout est possible. 

Une chose est certaine : il existe peu de précédents pour un débat ayant fondamentalement transformé une course, mais il en existe pour des débats ayant fait basculer l’opinion des électeurs par quelques points. Et dans un contexte où l’incertitude règne quant à ce scrutin en temps de pandémie, qui peut prédire aujourd’hui ce que pourraient donner quelques points de plus ou de moins à un candidat au lendemain du débat ? 

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Rafael Jacob démontre fort bien comment et combien les débats restent un point important, un rite de passage dans une élection. Ce qu’il illustre dans les courses américaines, se vérifie partout ailleurs dans le monde, incluant chez nous où les débats des chefs raffinent les positions.

Je pense que le premier débat de ce soir ne devrait pas faire exception à la règle. Et d’ailleurs, je ne serais pas surpris que ce soit vraiment le premier test pour Biden qui jusqu’à présent ne m’a pas tellement impressionné par ses talents d’orateur.

On a pu dire par la suite tout le mal qu’on ait voulu sur Ronald Reagan, il n’empêche que de tous les présidents qui lui ont succédé, c’est encore lui qui savait trouver le ton le plus juste. Peut-être était-ce son métier d’acteur qui transparaissait, mais je continue de croire que c’était sa gentillesse naturelle et son authenticité.

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