Défendre la démocratie a un coût

Le président américain a beau faire de la lutte contre les autocraties une priorité, la realpolitik le rattrape toujours, notamment cette semaine au Sommet des Amériques.

AP Photo / Patrick Semansky / Maksym Kapliuk / Getty Images / montage : L’actualité

L’auteur est chercheur associé à la Chaire Raoul-Dandurand, où ses travaux se concentrent sur l’étude et l’analyse de la politique américaine.

Dans son premier discours devant le Congrès, prononcé 100 jours après son entrée en fonction, le président Joe Biden a tracé la ligne de démarcation fondamentale qui guiderait les orientations de la nouvelle administration : une lutte sans merci entre la démocratie et l’autocratie.

« Je vous prédis que vos enfants et vos petits-enfants vont écrire leurs thèses de doctorat sur la question à savoir qui a réussi, de l’autocratie ou de la démocratie. Parce que c’est ce qui est en jeu. Nous devons prouver que la démocratie fonctionne. »

À l’époque, en avril 2021, à peine trois mois après l’insurrection au Capitole et la première tentative de coup d’État orchestrée par un président américain en fonction de l’histoire des États-Unis, la déclaration de Biden semblait davantage faire référence à la politique intérieure qu’aux relations internationales.

Or, les développements survenus dans le monde depuis ont permis au président d’appliquer sa philosophie aux affaires étrangères. Devant le pouvoir croissant de la Chine et ses menaces implicites contre Taïwan et, évidemment, devant l’invasion russe de l’Ukraine, la Maison-Blanche pouvait jouer la carte de la défense des démocraties face à la montée des autocraties.

Alors que s’ouvre cette semaine à Los Angeles le Sommet des Amériques — le premier en sol américain depuis celui tenu à Miami en 1994 —, la doctrine Biden subira un test face aux casse-têtes latino-américains.

Boycottage mexicain

Le plus important fait saillant du Sommet, avant même que celui-ci ne s’entame officiellement, était déjà clair : le boycottage annoncé par le président du Mexique, Andrés Manuel López Obrador. Ce dernier voulait envoyer un message d’insatisfaction à Washington devant le refus d’inviter un trio de pays boudés pour leur bilan en matière de droits de la personne : le Nicaragua, le Venezuela et, évidemment, Cuba.

Le cas cubain est particulièrement vexant pour la Maison-Blanche. D’un côté, lorsqu’il était vice-président, Biden faisait partie d’une administration qui avait exprimé sa volonté de rouvrir (du moins partiellement) les voies diplomatiques et commerciales avec l’île sous dictature communiste depuis le milieu du XXe siècle. La poignée de main entre Raúl Castro et Barack Obama au Sommet des Amériques de 2015 à Panamá avait marqué les esprits.

En même temps, malgré les changements (réels et promis) à Cuba au fil des générations, force est de reconnaître l’évidence : le pays demeure sous la gouverne d’un régime hautement autoritaire.

Son de cloche similaire du côté du Venezuela, où l’ « autoritarisme compétitif » d’Hugo Chavez a graduellement laissé sa place à un régime semblable presque en tous points à une dictature.

Devant de tels régimes, le président américain, ayant professé son opposition inébranlable à l’autocratie, peut difficilement dérouler le tapis rouge.

Par ailleurs, non seulement les États-Unis partagent une frontière avec le Mexique, mais ils ont besoin de lui pour régler une série d’enjeux — à commencer par la crise migratoire à leur frontière commune !

Que peut donc faire Washington : risquer une montée de tensions dans les relations américano-mexicaines… ou lâcher du lest envers certaines dictatures des Amériques ?

La réponse au premier problème

En ce moment, rien ne donne plus de maux de tête à la Maison-Blanche de Joe Biden que la question de l’énergie.

La base du Parti démocrate est presque unanime quant à l’importance de s’attaquer aux changements climatiques, et le parti fait une place grandissante dans ses rangs au mouvement environnemental. Ce n’est pas un hasard si l’une des toutes premières décisions rendues par Biden après son assermentation a été l’annulation de l’oléoduc Keystone XL, qui promettait de transporter du pétrole de l’Ouest canadien jusqu’au Texas.

À ces priorités environnementales s’est vite ajoutée la volonté de sanctionner la Russie autoritaire de Vladimir Poutine après son invasion de l’Ukraine. Cela a mené à des embargos, partiels ou totaux, du gaz et du pétrole russe de la part de Washington et de ses alliés européens. Tout s’emboîtait.

Or, l’électorat américain n’a qu’une préoccupation en tête, et c’est l’inflation, notamment alimentée par le conflit ukrainien.

Elle se manifeste ainsi beaucoup à la pompe. Dans une récente rencontre privée à la Maison-Blanche, le chef de cabinet de Biden, Ron Klain, se lamentait du fait que l’essence était le seul article dont tout le monde connaissait le prix, compte tenu de l’omniprésence des panneaux des stations-services. « Pourraient-ils afficher quelque chose d’autre ? » tempêtait Klain.

Dans un contexte où les prix continuent à monter et à battre des records, la Maison-Blanche cherche une solution immédiate.

Et, devant la féroce opposition de la part de son propre parti qui se manifesterait si d’emblée l’administration Biden encourageait l’augmentation de la production de pétrole aux États-Unis, le président a décidé de se tourner vers l’international.

Ainsi, après avoir promis, lors de la campagne présidentielle de 2020, de traiter l’Arabie saoudite comme un État « paria » en raison du traitement qu’elle inflige à ses citoyens — y compris le meurtre brutal du journaliste Jamal Khashoggi en 2018 —, Biden tergiverse actuellement quant à l’approche à prendre face au régime saoudien.

D’un côté, l’Arabie saoudite est constituée d’une monarchie dictatoriale. De l’autre, il s’agit également du plus important allié traditionnel américain du monde arabe depuis les années 1940… notamment parce qu’elle s’adonne aussi à être, après les États-Unis, le plus grand producteur de pétrole au monde.

En attendant la visite du président au royaume saoudien, la Maison-Blanche a au moins cherché à calmer la grogne venant de ses partenaires démocratiques en Europe face à la hausse des prix de l’essence dans leurs propres pays.

Washington serait sur le point d’abroger certaines sanctions afin de permettre en Europe une plus libre circulation du pétrole en provenance… du Venezuela.

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Il peut de prime abord apparaitre vertueux de défendre la démocratie contre l’autocratie. Cependant, je ne peux m’empêcher de me questionner quant à savoir si toutes les démocraties se valent ou s’équivalent.

L’Ukraine est-elle une nation démocratique ou un pays dirigé par des entités qui se fichent pas mal de la démocratie ?

Est-il possible qu’il existe une notion de la démocratie avec le point de vue globalement de l’Occident et une conception différente du point de vue des autres nations ? L’une ou l’autre de ces conceptions étant intrinsèquement soutenable.

Est-ce qu’au Venezuela le problème était Hugo Chavez, puis son successeur Nicolás Maduro ou n’avons-nous pas créé le problème de toute pièce pour qu’il n’y ait plus aucune solution ?

J’avais du temps où j’étudiais la philosophie trouvé singulier que Platon retire des revenus en conseillant des tyrans. Notamment, le puissant Denys puis son fils adoptif Dion de Syracuse à une époque où la Sicile était largement dominée par les Grecs.

Mais, la philosophie de Platon n’est pas à proprement parler statique, elle est plutôt évolutive, elle vise à pousser les États qui vivent sous des principes tyranniques à se transformer en des États qui adoptent des principes philosophiques (notamment l’exercice de la sagesse) pour soutenir le mode de gouvernement.

Lorsqu’on observe les États démocratiques modernes on se demande quelquefois en vertu de quels principes philosophiques les personnes en charge exercent-elles leur mandat de gouvernement à une époque comme la nôtre où d’élémentaires règles comme l’éthique sont en bien des points élastiques.

Nous connaissons désormais la doctrine diplomatique du président Biden (une doctrine qui vise à soutenir le complexe militaro-industriel) ; nous en savons moins sur les principes philosophiques qui l’animent.

Faut-il s’étonner outre mesure que quand on chauffe notre char qu’à l’instar des Américains nos yeux se détournent irrévocablement vers le prix de « l’or noir » affiché au mât des stations de service ?

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Un pays démocratique est un pays qui choisit ses dirigeants aux urnes. C’est mieux, en général, qu’un pays où le groupe au pouvoir décide de la durée de son mandat. Pas toujours mieux, soit, mais habituellement mieux.

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« l’autocratie ou de la démocratie. […] c’est ce qui est en jeu. Nous devons prouver que la démocratie fonctionne », tonne le Président. Qui ne croit pas si bien dire.
[…] « s’est vite ajoutée la volonté de sanctionner la Russie autoritaire de Vladimir Poutine après son invasion de l’Ukraine. Cela a mené à des embargos » […]

« Or, l’électorat américain n’a qu’une préoccupation en tête, et c’est l’inflation, notamment alimentée par le conflit ukrainien. »

N’est-ce pas?…
Que dire de plus?
L’électorat, la population ne diffèrent guère des dirigeants d’États, en solo ou en collectifs (rassemblés en regroupements plus larges): ils songent, d’abord, à leurs propres intérêts, collectifs, individuels, et plus à ceux-ci qu’à ceux-là…
À cet égard, donc, démocratie ou autocratie n’y changent pas grand chose. Sauf une*.
En fait, ultimement, une « ‘bonne’ dictature » peut s’avérer plus juste** qu’une démocratie lâche, avachie ou pervertie.

Bernard Landry répétait que « le peuple ne se trompe jamais ». N’en dirais-je pas tant.
L’élection des G. W. Bush & D. Trump en aurait été – des erreurs (de ‘peuple’).
De même que des méfaits de dirigeants de démocraties peuvent n’être pas moindres que des méfaits de dirigeants d’autocraties. Telles ces guerres à l’Irak ou ces bombes, « pas nécessaires », directement sur la tête d’Hirohisma et Nagasaki.

* Certes, y en a-t-il un avantage aux démocraties, et tout un, celui de pouvoir en critiquer — (et en remplacer) — leurs dirigeants. Par contre…

À voir comment la ‘civilisation’ n’avance pas vite — (ou n’avance plus?) — avec/en démocratie, à se demander s’il n’en serait de tels régimes, idéologies ou philosophies, comme de partis politiques; dont René Lévesque a dit ce que l’on sait…

** Semaine dernière, il y a eu ce beau titre (d’entrevue) :

« LA FINALITÉ DE TOUT, C’EST LA DIGNITÉ HUMAINE »

https://lincorrect.org/david-lisnard-la-finalite-de-tout-cest-la-dignite-humaine-lincorrect/

Moi dirais que c’est, en même sens, la justice.

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