Deux questions au cœur du procès de l’Amérique

Nouveau chapitre, cette semaine, de la crise sociale qui a éclaté aux États-Unis, en mai 2020, lorsque George Floyd est mort après avoir été maintenu au sol pendant huit minutes par le policier Derek Chauvin, à Minneapolis. 

Stephen Maturen / Stringer / Getty images

Barrières de ciment, barbelés, soldats de la Garde nationale : voilà ce qui entoure le palais de justice pendant le procès pour meurtre de Derek Chauvin. Les tensions, de toute évidence, sont immenses. Si c’est Chauvin qui est en cour, disait l’un des plus importants activistes qui militent au nom de George Floyd, « c’est l’Amérique qui est en procès ».

Le procès ne fait que commencer, mais il semble déjà clair que deux questions fondamentales en détermineront l’issue.

1. Chauvin a-t-il employé une technique d’immobilisation justifiée ?

Dès les premières minutes de son exposé d’ouverture, le procureur Jerry Blackwell a été catégorique : son objectif n’est pas de faire du procès un débat social général sur les inégalités raciales ou la brutalité policière. Il veut plutôt démontrer que Floyd est mort parce que Chauvin a violé les normes policières établies.

La défense a aussi montré son jeu dès le départ : elle ne veut pas mettre l’accent sur les actes de Chauvin, mais sur ceux de Floyd. Cet homme très imposant était si agité que cela justifiait que l’agent, selon ses avocats, le maintienne au sol comme il l’a fait.

2. Quelle est la cause du décès de George Floyd ?

Cette seconde question est encore plus élémentaire que la première. Elle peut aussi sembler contre-intuitive pour bon nombre de gens qui lisent ces lignes. Le genou sur le cou — l’image tragiquement inoubliable —, voilà évidemment la cause du décès !

Or, la défense soutient qu’il pourrait y avoir une autre explication : les substances ingérées par Floyd avant même l’arrivée des policiers. Selon le rapport d’autopsie officiel, des traces de drogues dures, dont du fentanyl et des métamphétamines, ont été trouvées. Serait-il donc possible que cela ait joué un rôle dans l’arrêt cardiaque ayant ultimement tué Floyd ?

Le mot « possible » est absolument crucial ici. Dans le système judiciaire, où tout accusé est présumé innocent jusqu’à preuve du contraire, le fardeau de la preuve repose sur les épaules des procureurs, qui doivent de surcroît obtenir un verdict unanime pour faire condamner Chauvin. À l’inverse, tout ce que la défense doit faire, c’est créer un doute raisonnable dans l’esprit d’un seul des membres du jury. Rien n’est acquis, surtout en ce qui a trait à l’accusation la plus grave, celle de meurtre au deuxième degré.

En même temps, les arguments à la base de la défense de Chauvin mènent à deux autres questions, qui ne s’annoncent pas évidentes à régler.

Tout d’abord, même si, à la limite, la technique utilisée par le policier pour maîtriser le suspect était justifiée, pourquoi avoir accentué la pression sur le cou de ce dernier une fois qu’il était dominé ? Au début du procès, au moins deux témoins ont affirmé que c’était ce qui s’était produit. La longueur extrême de la prise, documentée par une célèbre vidéo de plus de huit minutes, motive la question.

La vidéo vient aussi aider la cause des procureurs sur un second point : si la drogue était la cause du décès, pourquoi peut-on voir si clairement Floyd dépérir devant nos yeux entre le moment où il est jeté au sol et celui où il est soulevé, quelque huit minutes plus tard, inconscient, pour être mis sur une civière ? Il s’agirait d’une surdose au timing tout de même assez remarquable…

L’ultime question : quel verdict est acceptable aux yeux du public ?

Si le jury en vient à exclure les stupéfiants comme cause du décès, il est difficile d’imaginer comment il pourrait ne pas condamner Chauvin, au minimum, pour homicide involontaire, puisque la pression de son genou sur le cou de la victime serait alors la seule cause possible du décès. Une condamnation pour meurtre demeure toutefois incertaine, car cette accusation est d’une gravité et d’une rareté extrêmes pour un policier aux États-Unis.

L’ultime question : si Chauvin devait être condamné « uniquement » pour le ou les chefs d’accusation les moins sévères, cela serait-il jugé acceptable par les gens qui militent au nom de George Floyd ? Les implications de cette dernière question ne sont pas que judiciaires, elles sont aussi sociales.

En 1992, les États-Unis avaient connu les pires émeutes raciales de leur histoire après l’acquittement de quatre policiers blancs accusés d’avoir usé d’une force excessive contre un Afro-Américain, Rodney King. Il s’agissait donc des pires émeutes… jusqu’à celles de 2020, déclenchées avant même la tenue du procès de Derek Chauvin. Nous sommes tous libres d’imaginer ce à quoi pourrait ressembler l’« après » en 2021.

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Pour ceux qui aime comparer il faudrait examiner les événements subséquents au décès de John Kordic, ancien joueur des Nordiques de Québec qui, selon Wikipedia, est décédé à l’âge de 27 ans en français de : « … d’un arrêt respiratoire attribuable à une dysfonction cardiaque dans une chambre du motel Maxim situé sur le Boulevard Wilfrid-Hamel à L’Ancienne-Lorette. » et en anglais : « …, after overdosing on drugs and being involved in a struggle with police at Motel Maxim in L’Ancienne-Lorette, Quebec, Kordic died of lung failure due to heart malfunction.» Il y eut enquête du coroner sur le décès de Kordic. Le 22 avril 1993, dans le journal Le Soleil, un expert avat conclu que la coke n’a pas pu tuer Kordic. https://numerique.banq.qc.ca/patrimoine/details/52327/2732589 Le rapport final intitulé : Rapport d’enquête du coroner relatif au décès de John Kordic par le coroner Gérard Locas. Voir aussi l’article de Richard Therrien du 2 avril 2016 dans le journal Le Soleil: https://www.lesoleil.com/arts/richard-therrien/la-tristefin-dunbagarreur-cbf430b787bf3851f6f6bb576e811fd9

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Je suis d’accord. Et j’ajouterais que les policiers sont formés pour tuer… tout le monde. Ce la fait partie de leur protocole d’intervention. N’en déplaise aux personnes « racisées ».

Les Noirs ne sont pas la cible privilégiée des policiers américains. Cette perception peut probablement due au fait que les Noirs sont plus nombreux à commettre des actes criminels.

M. tremblay, selon l’article en https://numerique.banq.qc.ca/patrimoine/details/52327/2732589 : » mais cette consommation régulière [de coke] n ’ aurait pas provoqué de surdose aiguë. L ’ absorption de ces petites quantités comporte les effets suivants, d ’ après le Dr Blais : psychose paranoïde où l ’ indivi ­ du interprète mal la réalité qui l ’ entoure et se sent menacé ; il devient en état d ’ agitation et fait de l ’ hyperdermie (la tempé ­ rature du corps peut monter jusqu ’ à 114 degrés Farenheit et, à la fin, cette personne peut tomber en état d ’ asystolie, c ’ est-à-dire subir un arrêt cardiaque). Donc, cette consommation de coke le l’aurait pas tué; elle aurait seulement provoqué chez lui un arrêt cardiaque..rien de fatal….

Il y a dans une affaire comme celle-ci un fort contenu émotionnel. Il est impossible de rester indifférent. L’évocation même de ce qui s’est passé à Minneapolis continue de me choquer, je conçois disons-le clairement assez mal que le policier Derek Chauvin puisse être blanchi de toutes accusations.

En même temps, j’admets que cet homme a droit à un procès juste et équitable. Qu’en vertu du droit qui prévaut tant aux USA qu’au Canada, que toute personne accusée dispose de la présomption d’innocence ; mais en même temps, je me dois d’ajouter que cette présomption apparait quelquefois comme à géométrie variable ; qu’on n’en bénéficie pas toujours exactement de la même façon suivant qu’on est noir ou blanc, selon qu’on est autochtone ou plutôt d’un type caucasien, suivant qu’on est riche ou pauvre, suivant qu’on exerce une profession ou une autre, suivant qu’on parle la langue du pouvoir ou celle d’un peuple, suivant qu’on puisse s’offrir des avocats réputés ou alors aucun.

J’ai bien sûr en la matière mon intime conviction. En même temps, je n’ajouterai pas d’autres commentaires, considérant que la base saine de toute forme de démocratie est, reste encore ce qui s’appelle l’État de droit, en sorte que tout être humain devrait pouvoir jouir en toute équité de ce même État, donc de ces mêmes droits.

Cette lutte pour les droits civiques à laquelle a pris part le pasteur Martin Luther King demeure un demi-siècle plus tard encore d’actualité, pas seulement aux États-Unis. Cela nous concerne tous car personne n’est finalement à l’abri d’une quelconque injustice. Il faut que justice soit faite et que la dignité humaine soit respectée où que ce soit.

Il faut réclamer justice pour tous, tant pour honorer la mémoire de George Floyd que pour le bien de Derek Chauvin.

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