Doit-on encore croire les sondeurs américains ?

Les sondeurs américains n’ont plus le luxe de se tromper, sinon la démocratie américaine pourrait subir un autre coup de Jarnac. 

montage : L’actualité

L’auteur est chercheur associé à la Chaire Raoul-Dandurand, où ses travaux se concentrent sur l’étude et l’analyse de la politique américaine.

La proximité des élections de mi-mandat du 8 novembre fait croître l’engouement pour ce scrutin, surtout le désir de prédire les résultats. L’outil de mesure pour y arriver demeure, bien sûr, le sondage d’opinion.

Toutefois, à la suite des erreurs et des mauvaises mesures des sondeurs américains lors des deux dernières élections présidentielles, en plus de celles de mi-mandat, une question revient en boucle à l’aube du scrutin 2022 : peut-on toujours leur faire confiance ?

C’est que la victoire de Donald Trump, le 8 novembre 2016, a créé une onde de choc d’une rare intensité, qui n’a pas à voir seulement avec la particularité du président élu, mais aussi avec la surprise de son succès. Les analystes lui accordaient très peu de chances de gagner. Et ces derniers basaient souvent leurs projections sur les sondages qui, dans les États clés lui ayant permis de remporter le vote du collège électoral, avaient sous-estimé les appuis au candidat républicain.

Les sondeurs se sont empressés de chercher à comprendre ce qui était à la source des erreurs, afin de les corriger.

Et en 2020, ils ont fait encore pire.

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Les erreurs de 2020 ont peut-être été moins remarquées, car elles n’ont pas mené, contrairement à quatre ans plus tôt, à une projection du « mauvais » gagnant : Joe Biden était en tête dans les sondages, et il a été élu. Or, l’écart entre les avances que les sondages lui donnaient en moyenne et celles avec lesquelles il l’a emporté était plus grand que la sous-estimation du vote pour Trump en 2016. Et, contrairement à 2016, les sondeurs ont fait fausse route à la fois pour le suffrage universel et pour le vote dans les États clés. Il s’agit du pire bilan des sondeurs américains en 40 ans.

À cela s’ajoute le fait que lors des élections tenues entre ces deux présidentielles — le scrutin de mi-mandat de 2018 —, plusieurs courses majeures ont fait l’objet d’erreurs.

Et dans tous les cas — en 2016, 2018 et 2020 —, les erreurs allaient dans la même direction : elles sous-estimaient la performance républicaine.

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Les hypothèses sont multiples, voici les deux principales : premièrement, les électeurs démocrates mobilisés et motivés sont surreprésentés — de manière fortuite, faut-il le préciser — dans les échantillons ; deuxièmement, et c’est peut-être encore plus problématique, de nombreux partisans de Trump s’excluent de ces échantillons, parce qu’ils refusent de participer aux sondages. Cette réaction s’explique en bonne partie par le niveau de méfiance élevé qu’entretiennent les électeurs du 45e président envers les institutions majeures, dont les médias et les maisons de sondage.

Les implications pour les élections de 2022 sont importantes : il est impossible de savoir à quel point ces failles ont été corrigées par les sondeurs. Après tout, si elles n’ont pas été colmatées pour la présidentielle de 2020, malgré le fiasco de 2016, comment peut-on croire qu’elles le seront pour 2022 ?

Inversement, se pourrait-il que non seulement ces erreurs aient cette fois été corrigées, mais qu’il y ait en fait surcorrection, et que les sondeurs surestiment le vote républicain cette année ? C’est à considérer.

Et la différence n’est pas que théorique. Si les résultats reflètent les sondages en date du 27 octobre, le Sénat demeurera divisé à 50 contre 50, ce qui permettra aux démocrates d’y maintenir leur majorité. Cependant, si les coups de sonde comportent le même niveau d’erreur que lors des élections de 2016 à 2020, les républicains feront trois gains, et détiendront une majorité de 53 sièges dans le nouveau Sénat.

Toute projection électorale dans un contexte de courses extrêmement serrées doit tenir compte du niveau de confiance limité sur lequel elle repose.

Les implications vont au-delà des élections de 2022. Comme le souligne l’analyste Natalie Jackson, de nouvelles enquêtes d’opinion publique qui surestimeraient le score démocrate pourraient représenter une menace existentielle pour l’industrie du sondage.

Nombre d’électeurs républicains, déjà frustrés par ce qu’ils considèrent, à l’instar de Trump, comme des instruments de propagande, seraient encore moins enclins à participer à ces exercices, ce qui alimenterait un cercle vicieux de sondages de moins en moins justes… et de moins en moins crus.

Les dérapages démocratiques observés au Brésil, où le président Jair Bolsonaro a dernièrement évoqué la possibilité de criminaliser la publication de sondages erronés, peuvent en inspirer plus d’un aux États-Unis. Même si les protections constitutionnelles américaines rendent ce genre d’action peu probable, le simple fait de décrédibiliser ce qui, depuis le milieu du XXe siècle, a constitué le meilleur outil pour prendre le pouls de la population serait profondément malsain. Qui dit démocratie dit respect de la volonté populaire ; et qui veut agir au nom de la volonté populaire doit pouvoir la mesurer.

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Ce n’est pas politiquement correct d’appuyer Donald Trump, ou les Républicains (coupables par association). Alors, la réticence des électeurs Républicains vis à vis des sondeurs serait tout à fait normale.

Je suis d’accord, par contre, que c’est une situation favorable à la circulation de conspirations, des deux côtés.

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Personnellement, je ne réponds jamais aux sondages, surtout aux sondages électoraux. Il est certainement utile, voire même nécessaire, pour les dirigeants et ceux et celles qui aspirent à l’être de prendre le pouls de la volonté populaire. Mais je ne vois que des effets pervers aux sondages visant à prédire qui va remporter une élection. Nous devrions voter en fonction de nos convictions et de l’évaluation que nous faisons des candidates et des candidats et pour ce faire, les sondages concernant les intentions de vote des autres n’ont que peu ou pas d’utilité.

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Il est probable que sur un tel sujet, Philippe J. Fournier pourrait apporter des réponses bien plus pertinentes que les miennes.

Ce que nous savons des sondages d’opinons est qu’ils reposent sur des échantillonnages (qui théoriquement devraient être représentatifs de la population) ; sur une méthodologie et des algorithmes qui permettent d’interpréter les données ; sur un rapport de coût de production avec usuellement des délais de production très courts (surtout lors d’une campagne électorale) avec en plus une contrainte majeure : des sondages quasi-quotidiens.

On pourrait s’imaginer que la multiplication des sondages pourrait permettre d’en accroitre la fiabilité ; or c’est tout le contraire. Comme dans tout sondage, il existe une marge d’erreur, la multiplication des sondages multiplie le volume d’erreurs.

Il convient de préciser que partout où les résultats sont prévisibles, les sondages se trompent rarement. Partout où se trouvent des enjeux, la prévision est plus difficile. Si l’échantillonnage est insuffisant, les sondeurs doivent-ils surpondérer quelques résultats, ce qui signifie sous-pondérer d’autres échantillons pour les mêmes raisons.

En mathématique, l’avantage de la règle de trois permet de lisser les résultats tout en obtenant une proportionnalité. Elle est souvent employée en sondage pour pondérer les réponses obtenues.

L’une des questions posées par Rafael Jacob est de savoir si les sondages mesurent vraiment l’opinion ou si ce sont des outils de propagande. Pour répondre à cette question, il faudrait selon moi de meilleurs échantillonnages, moins de sondages et rechercher la meilleure des précisions, ce qui signifie une réduction de la marge d’erreur.

Si on ne procède pas de la sorte, le sondage d’opinion devient un sondage d’impressions, dont l’effet principal est de mêler la population. Ce qui ne peut qu’affecter l’exercice démocratique basé sur notre intelligence : donc l’exercice en toute conscience du « libre arbitre ».

En de telles occurrences, j’imagine que la bonne vieille boule de cristal ou encore le tarot ou peut-être la radiesthésie ou je ne sais quelle sorte de rhabdomancie feraient un meilleur job dans possiblement plus de 99% des cas….

Devrais-je — à mon grand dégout -, conclure que dans l’exercice de ses devoirs citoyens, les électeurs seraient devenus les instruments de suites de formules ésotériques, cabalistiques, proches des arts divinatoires dont les tenants et les aboutissants échappent finalement à bon nombre d’entre nous ?

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En fait le seul sondage qui compte est celui de l’élection proprement dite. Le reste est aléatoire et ne devrait même pas être toléré dans une démocratie car c’est un instrument qui vise à influencer les électeurs sans égard aux programmes des partis politiques.

Je ne réponds jamais aux sondages par téléphone ni sur internet, surtout pas au sujet de la politique, et je comprends fort bien les républicains de ne pas le faire puisque, comme le dit l’article, ils n’ont pas confiance dans «l’élite» qui mène le monde.

D’ailleurs quand un sondage met les conservateurs en avance, le gens ont tendance à se polariser et ceux qui sont contre vont voter «stratégique» pour le parti autre qui a le plus de chances de gagner (du genre ABC, Anything But Conservative). Pour moi, c’est un détournement de démocratie car on devrait voter pour le meilleur candidat ou, au pire, pour le parti qu’on estime être le meilleur pour nous gouverner.

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