« En français, j’ai plus d’ouverture sur le monde »

La majorité des Louisianais ont beau voir le monde à travers le prisme d’un Anglo-Américain, des francophones de cet État croient que leur connaissance du français élargit leurs horizons. Et influence leur façon de voter.

De gauche à droite : Joseph Dunn, Beau Brown et Steven-Manique Leblanc (crédit : L'actualité)

Aux États-Unis, bien des Louisianais ont un riche passé culturel européen, amérindien, africain et acadien. C’est ce qui a contribué à façonner depuis plus de 300 ans cette région et ce peuple aux traditions distinctes (catholicisme, Mardi gras, musique et cuisine locales…). Mais le déclin des langues française et créole s’est accéléré en raison de l’américanisation, de forces économiques et d’une loi d’État du XXe siècle exigeant que seul l’anglais soit enseigné dans les écoles. À la fin des années 1960, l’État comptait environ un million de francophones et créolophones ; aujourd’hui, seulement 200 000 des 4,6 million de Louisianais parlent encore leur langue maternelle à la maison, selon le Bureau du recensement des États-Unis. La plupart vivent dans l’Acadiane, la région francophone et créolophone de la Louisiane. 

La majorité des Louisianais voient maintenant le monde, et surtout la politique, à travers le prisme d’un Anglo-Américain. C’est ce que croit Joseph Dunn, 49 ans, ancien directeur du Conseil pour le développement du français en Louisiane. Selon ce consultant en relations publiques pour la Plantation Laura, le fait de faire partie de la minorité francophone lui procure un point de vue différent, une perspective allant au-delà des États-Unis et qui s’étend à toute la francophonie, comme au Québec ou à la France, des pays qui ont des politiques plus socialistes que le sien. 

Pro-choix, Joseph Dunn, qui s’est battu pour faire progresser le français en Louisiane, milite aussi pour de meilleures protections environnementales, une couverture médicale pour tous et le mariage entre personnes du même sexe. « Je ne suis pas arrivé à ces conclusions en anglais. J’y suis arrivé en français. En français, j’ai plus d’ouverture sur le monde », dit-il.

Joseph Dunn va voter pour Joe Biden le 3 novembre.

Par le passé, les gens du sud de la Louisiane se sont identifiés comme Créoles ou simplement Français, en raison de leur patrimoine culturel et non de leur race. Au début du XXe siècle, les Américains anglophones ont introduit les origines raciales dans l’équation : créole signifiait « noir », tandis qu’un nouveau terme, « cajun », en est venu à signifier « blanc ».

« Beaucoup de gens se disent Cajuns ou Créoles, et pour eux, c’est une question de couleur de peau, estime Joseph Dunn. Ce n’est pas lié à une façon de penser, à une philosophie. Les gens ne savent pas qu’ils sont assimilés. » 

Confiant dans ses croyances et fier de son héritage, Joseph Dunn s’identifie comme Franco-Louisianais, un terme plus inclusif, qui a pris de l’ampleur ces dernières années parmi une jeune génération de francophones dans cet État. Cela transcende la race et se concentre plutôt sur la langue et l’identité culturelle. Ce père de deux enfants est convaincu que les Louisianais sont encore distincts des autres Américains.

Sa fille, Amélie, âgée de tout juste 18 ans, votera également pour Joe Biden le 3 novembre. Elle s’identifie elle aussi comme Franco-Louisianaise et, à l’instar de son père, elle croit que son lien avec la francophonie lui a permis d’absorber des opinions et des points de vue de pays du monde entier, influençant ainsi sa façon de penser. « Le français influence [mes idées] politiques parce qu’en parlant cette langue, tu peux consommer des médias hors des États-Unis, comme des médias canadien ou français. Au lieu d’avoir seulement les informations et les opinions des Américains, ça te donne un autre point de vue », mentionne-t-elle.

Pour d’autres francophones du sud de l’État, cette identité est aussi teintée par le catholicisme, une institution religieuse établie en Louisiane coloniale, qui façonne grandement les opinions politiques des habitants.

Beau Brown a 18 ans. Il vient de Brusly, ville de 2 600 habitants près du fleuve Mississippi, et il s’identifie comme Louisianais, Américain et Cajun. Ce sera sa première élection, et même s’il n’aime pas beaucoup Trump, l’étudiant à l’Université de la Louisiane, à Lafayette, votera pour le républicain. « Je suis catholique et c’est l’une des choses les plus importantes dans ma vie. C’est l’une des raisons pour lesquelles je voterai pour le président Trump. Parce qu’il est pro-vie, et moi, je suis pro-vie. Parce que comme catholique, les choses plus importantes au monde, c’est que toutes les vies humaines sont “dignifiées” », dit-il.

Steven-Manique Leblanc, d’Abbeville, près de la côte, se décrit comme Cajun. Le père de famille de 55 ans est pro-vie et catholique. Bien qu’il ait été démocrate quand il était plus jeune, il se considère comme républicain depuis 30 ans. Il votera cette fois encore pour le président Trump. 

Cela ne signifie pas que M. Leblanc, qui se dit « conservateur », considère Trump comme son candidat ou chef idéal pour le parti républicain, lui qui a tout au long de sa présidence fait des remarques incendiaires et discordantes. « C’est pas tout le monde qui aime son caractère, avoue-t-il. Moi, j’aime pas toutes les affaires qu’il dit. Des fois, j’aimerais bien qu’il ferme sa bouche [mais] c’est pas assez pour que je ne vote pas pour lui. » Car aux yeux de M. Leblanc, gestionnaire pour une compagnie d’assurance, Trump a aussi fait progresser les questions conservatrices qu’il trouve importantes : « Des mesures qu’il a faites sont bonnes pour les États. »

Trump avait gagné la Louisiane par 20 points en 2016, avec 58 % des voix, ce qui n’était pas mieux que Mitt Romney en 2012, et moins que John McCain en 2008, selon le bureau du secrétaire d’État de la Louisiane. 

Les sondages indiquent que Trump remportera probablement de nouveau la Louisiane en 2020. 

Laisser un commentaire