Encore plus de turbulences pour une jeune présidence

La vie du président des États-Unis se complique de plus en plus, à mesure que se ravivent les tensions avec ses alliés européens, l’insatisfaction de nombreux démocrates et des perceptions difficiles à changer dans l’opinion publique. 

Al Drago / Pool / Getty Images

L’auteur est chercheur associé à la Chaire Raoul-Dandurand, où ses travaux se concentrent sur l’étude et l’analyse de la politique américaine.

Quand on pense aux crises qui ont sapé la popularité de Joe Biden depuis la fin de l’été, la COVID-19 et le retrait d’Afghanistan sont bien sûr les premières idées qui viennent en tête. Or, deux malheurs n’arrivant jamais seuls, d’autres enjeux très complexes s’y ajoutent.   

La crise frontalière 

Le 46e président a hérité, on le sait, d’une combinaison de crises historiques — sanitaire, économique, sociale, démocratique — de la part de son prédécesseur. Or, le plus important boulet politique depuis le début de son mandat n’en fait pas partie : la crise à la frontière mexicano-américaine. 

Évidemment, les problèmes migratoires qui hantent la frontière sud des États-Unis, ce n’est rien de nouveau. Ils ne sont pas apparus avec Joe Biden. Mais ils ont explosé sous Joe Biden.

Mois après mois après mois depuis le printemps, la même histoire se répète : des nombres records de migrants sont interceptés. Et depuis l’arrivée en poste du nouveau président, il y a eu parmi les migrants des dizaines de milliers d’enfants non accompagnés. En tout et partout, les services frontaliers américains ont procédé à plus d’un million d’arrestations au cours de l’année fiscale 2021 — du jamais-vu depuis le début du siècle. Et on ne parle que des migrants qui ont été arrêtés…

Politiquement, le tout est problématique pour Biden pour deux raisons principales.

Tout d’abord, son équipe a vite découvert qu’il ne servait à rien de blâmer l’administration précédente pour les difficultés actuelles, puisque pour le commun des mortels, la montée en flèche de l’immigration est liée à l’arrivée de Biden et à sa rhétorique migratoire plus accueillante. Autrement dit, cette crise est vue comme étant sa crise — il en a hérité et il doit maintenant la gérer, comme la pandémie, mais en plus, il a contribué à l’exacerber. 

Ensuite, la dynamique migratoire place Biden au centre de tirs croisés. Taxée de mollesse excessive à la frontière par la droite républicaine pendant des mois, l’administration Biden a commencé à montrer les dents, chassant de façon très visible du territoire américain des migrants, dont des ressortissants haïtiens désespérés. Cela a mené à des attaques de la gauche du Parti démocrate, qui critique le manque d’humanisme et lance des parallèles avec… l’administration Trump !

Avec aucune fin en vue, aucune solution facile et une garantie de se mettre à dos une grande partie de la population peu importe l’orientation prise, il y a là un cercle vicieux dont le président peine à se sortir. 

Les tensions internationales

Il y a eu le retrait américain de l’Afghanistan, avec ses conséquences évidentes pour les deux pays principalement concernés… qui a également froissé bon nombre de pays alliés des États-Unis, frustrés des décisions unilatérales prises par Washington, alors qu’ils ont eux aussi utilisé des fonds publics pour envoyer là-bas des soldats qui n’en sont pas tous revenus.

Puis il y a eu cette dispute surréelle avec la France, que cette dernière a carrément qualifiée de « crise diplomatique ». En septembre, l’Élysée a rappelé temporairement ses ambassadeurs postés aux États-Unis lorsque Washington a annoncé avoir conclu avec l’Australie une entente militaire surprise qui venait annuler celle conclue précédemment entre la France et l’Australie. Sans compter les révélations selon lesquelles la chancelière allemande, Angela Merkel, avait refusé le tout premier appel téléphonique de Biden après son arrivée à la Maison-Blanche, préférant un voyage à sa maison de campagne plutôt qu’un entretien avec le nouveau président américain. Un incident qui, s’il peut sembler anodin, dévoile un certain désintérêt des dirigeants européens envers leurs alliés américains.

Par ailleurs, la tension a monté d’un cran entre les États-Unis et plusieurs pays d’Europe ces derniers mois, puisque les frontières américaines demeurent fermées aux ressortissants européens, alors qu’elles sont rouvertes en sens inverse depuis le printemps passé. 

Biden a tenté de réparer les pots cassés en annonçant de façon impromptue, au plus fort de la bisbille avec la France, la réouverture des frontières avec l’Europe en novembre… mais les doutes étaient déjà installés : l’Amérique est-elle réellement, comme l’avait promis le nouveau président, « de retour » ?

Les doutes sur l’influence

L’ex-président Ronald Reagan a un jour raconté qu’à son entrée en poste, le sénateur républicain Howard Baker lui avait dit : « Monsieur le président, je veux que vous sachiez que je serai avec vous lors des moments faciles. » « Mais qu’en sera-t-il des moments difficiles ? » lui avait demandé Reagan. Ce à quoi Baker avait répondu : « Bienvenue à Washington. » 

L’anecdote servait à un illustrer un point toujours valable aujourd’hui : un président en perte de vitesse peut rapidement se sentir isolé, désarmé de son plus important atout en matière de relations avec le Congrès, l’influence. 

Cela crée un cercle vicieux en soi : moins un président peut exercer de l’influence, moins il est susceptible d’obtenir de victoires, plus il perd de l’influence… et ainsi de suite. 

C’est ce spectre qui menace activement Biden depuis les dernières semaines. Alors que les démocrates à la Chambre des représentants et au Sénat s’affairent à négocier à propos de leurs énormes plans d’infrastructures et de programmes sociaux — qui comportent des implications politiques tout aussi énormes pour Biden —, le président peine visiblement à imposer une ligne directrice aux élus de son parti. 

Les tensions internes sont inévitables au sein des deux partis majeurs aux États-Unis, composés de larges coalitions électorales parfois difficiles à faire tenir. Or, il y a dans la capacité à garder son parti uni l’un des plus importants tests de leadership politique pour un président. Joe Biden peut-il le réussir ? 

C’est peut-être sa présidence, encore si jeune et pourtant déjà si éprouvée, qui se trouve en jeu.

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