Guérir du trumpisme

Il y a parmi les 68 millions d’Américains qui ont voté pour Trump des gens qui ne correspondent pas à la caricature du « panier de déplorables ». Plus vite nous accepterons ce fait, plus vite nous guérirons du trumpisme, ce virus aussi contagieux que la COVID.

Crédit : L'actualité

Ancien directeur général pour le Québec et l’Atlantique de la Fondation David-Suzuki, l’auteur est maintenant président-directeur général de la Fondation du Grand Montréal.

L’élection de 2020 aura donné tort à tous ceux — dont j’avoue faire partie — qui avaient adhéré au portrait caricatural des partisans de Donald Trump pour mieux délégitimer un courant politique qui heurte leurs valeurs. Ce portrait de « panier de déplorables », de « racistes, sexistes, homophobes et xénophobes » qu’avait brossé Hillary Clinton au beau milieu de la campagne présidentielle de 2016, exprimant tout haut ce que plusieurs pensaient tout bas.  

Pour bon nombre d’entre nous, le partisan type de Trump est symbolisé par ces hommes armés qui ont occupé le congrès du Michigan à la fin avril pour exiger l’assouplissement des mesures de confinement : antisciences, conspirationnistes, peu éduqués, violents, racistes, arborant des symboles sudistes et armés jusqu’aux dents. Mais il faut se rendre à l’évidence : Donald Trump a recueilli 68 millions de votes, dans tous les États, de toutes les tranches d’âge et de tous les niveaux d’éducation, tant chez les hommes que chez les femmes, et même chez les minorités. Il y a parmi eux des gens qui ne correspondent pas à cette caricature. Plus vite nous accepterons ce fait, plus vite nous guérirons du trumpisme, ce virus aussi contagieux que la COVID.

L’écrivain et homme politique français André Malraux disait : « Juger, c’est de toute évidence ne pas comprendre. » Nous avons jugé et dénigré ce que nous ne pouvions ni comprendre ni accepter. Mais délégitimer le point de vue de l’autre est une autre manière d’affaiblir la démocratie, et un des piliers du trumpisme. En jouant à ce jeu, nous avons contribué aux divisions que nous déplorons, nous avons contracté le trumpisme. Rejeter et dénoncer des idées qui nous heurtent viscéralement est une réaction de défense compréhensible. Mépriser 68 millions de personnes, c’est accepter que la démocratie est un jeu à somme nulle, c’est briser toute possibilité de rebâtir une société juste, fondée sur la lente et pénible construction du dialogue et du consensus. Il faut donc tenter de comprendre ce qui a mené toutes ces personnes à appuyer Donald Trump, malgré le sexisme, le racisme et le quart de million de victimes de la pandémie aux États-Unis.

Précisons dans un premier temps que bien que la popularité du magnat soit indéniable, sa personnalité demeure polarisante même chez ses partisans. Si certains aiment qu’il défie toutes les normes du savoir-vivre, des entrevues faites avant l’élection révèlent qu’une grande partie de ses partisans déplorent son comportement erratique et ses coups de gueule. Ils votent pour Trump « malgré » sa personnalité. Cela explique certainement le nombre important d’électeurs discrets dans le camp Trump, qui ont déjoué tous les sondeurs.

Ce qui a rallié le camp républicain est d’abord une préoccupation justifiable pour l’économie. Une part importante des Américains préfèrent courir le risque d’attraper un virus qui a touché moins de 3 % de la population et tué moins de 3 % des gens qui l’ont contracté que celui de perdre leur emploi. Quand on vit d’une paie à l’autre, cette position est compréhensible, comme l’était celle des mineurs de charbon qui travaillaient chaque jour à la mine en sachant qu’ils y laissaient leur santé. Je ne dis pas ici que cette perception est justifiée, mais je peux très bien la comprendre.

Une part considérable des électeurs refuse également de se faire imposer le port du masque. Dans un pays où la liberté est souvent définie comme l’absence de contraintes ou de taxes imposées par l’État, cette obligation est considérée comme une atteinte aux droits individuels. De plus, les partisans républicains prônent une idéologie de self-reliance (autonomie) qui privilégie la responsabilité individuelle plutôt que le filet de sécurité collectif, ce qui explique notamment le rejet du projet de réforme de la santé. Combien de fois avons-nous entendu des phrases comme « Si j’attrape la COVID, ce sera à moi de m’en sortir, et si j’en meurs c’est que mon heure sera venue. » ? Comme on peut le lire sur les plaques d’immatriculation du New Hampshire : Live Free or Die (vivre libre ou mourir). Encore une fois, ce libertarianisme heurte mes valeurs, mais cette idéologie n’est pas moins légitime qu’une autre, et il est simpliste de n’y voir que le reflet de l’ignorance ou du manque d’éducation.

Finalement, sans être ouvertement raciste, une part significative de la base de Donald Trump ressent un malaise important devant les changements démographiques qui s’opèrent aux États-Unis, ce qui provoque des réflexes xénophobes. Le visage du pays change rapidement, particulièrement dans les grandes villes où la population est diversifiée, jeune et éduquée. Les Américains des régions rurales voient ces changements comme une menace identitaire, et la fin possible d’une Amérique idéalisée. Le rejet de la diversité et des grandes villes est un courant qui a toujours existé, mais qui s’est exacerbé avec l’arrivée de Trump, qui a promis de protéger les régions rurales, les banlieues et le mode de vie américain. Make America Great Again est un slogan de génie pour rallier cette frange de la population qui, il faut le dire, vit dans la peur de changements qu’elle ne comprend pas, qu’elle n’a pas choisis, et qui sont ressentis comme une menace existentielle. Ici, nous sommes sur une pente glissante et extrêmement dangereuse, puisque la frontière entre la xénophobie et le racisme est bien mince. Ces idées doivent être combattues, et le mouvement Black Lives Matter a permis de faire des bonds de géant. Il faut poursuivre le travail.

Il y aurait beaucoup à ajouter, notamment sur la place de la religion et des armes à feu, l’appui disproportionné des hommes ou les courants ouvertement racistes, autoritaires et fascisants qui ont appuyé le candidat Trump, qui doivent être dénoncés et expurgés de nos débats démocratiques. Je ne veux pas non plus revenir sur la présidence de Trump, qui ne m’inspire que révolte et dégoût, ou sur Trump lui-même, qui en est venu à envahir mes pensées et celles de ma famille, jour après jour, pendant quatre ans, à force de conditionnement, d’occupation de l’espace médiatique et de violence psychologique.

Il faut guérir du trumpisme, et pour cela il est essentiel de renouer avec le dialogue démocratique, ce qui implique de considérer légitimes des idées et des valeurs que je ne partage pas, exprimées par des gens que je ne connaîtrai jamais, dans un pays qui me fait peur et que j’aime en même temps. Il me faudra accepter que « les déplorables » ne sont que des personnes comme moi, qui aiment leurs enfants, tentent de vivre leur vie en accord avec leurs valeurs et ont peur pour leur avenir. Et je suis certain qu’on s’entendrait au moins là-dessus autour d’une bière. Et peut-être sur le fait que, bien que tout le reste nous oppose, nous pouvons peut-être continuer de vivre ensemble.

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Guérir du trumpisme
Bravo pour ce texte nuance, honnête et pacifique!

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Enfin un article qui admet une évidence pourtant occultée. Cette élection est le simple reflet d’une société dont les valeurs évoluent. A chacun son point de vue pour « juger » si c’est dans la bonne ou la mauvaise direction.

Au dernières nouvelles, ce sont près de 70 millions d’électeurs qui souhaitent encore Trump pour 4 ans. Ce sont plus d’électeurs qu’il y a 4 ans. En 2016, ils étaient presque 63 millions.

Je n’ai jamais souscrit à cette conception caricaturale de l’électeur « trumpéen » moyen qu’on affuble de tous les défauts. C’est injuste et c’est faux. En ce qui me concerne, je m’intéresse plutôt aux structures ; pour comprendre, il faut regarder la structure de la population et observer comment cette population vote pour l’un ou pour l’autre des candidats.

Ce qu’on remarque, c’est que si les proportions changent selon diverses variables, on retrouve finalement un peu de tout qui choisissent l’un ou l’autre des candidats. En sorte que l’immense majorité des électeurs qui votent pour Trump sont des personnes honorables qui méritent notre respect.

Ce à quoi je ne souscris pas non plus, c’est que le « trumpisme » soit une maladie. C’est selon moi mal connaître et mal comprendre ce qu’est la politique et plutôt mal comprendre l’idéologie américaine. Trump est le parfait produit de cette idéologie. On adhère à cette idéologie ou bien pas. Le fait d’adhérer à cela ne fait pas de qui que ce soit un malade et n’y point adhérer ne fait pas pour autant un bien portant.

Toutes choses bien sûr doivent être comprises, il est cependant peu probable que tout le monde comprendra. Ce qui signifie que l’argument de la compréhension est insuffisant. Ce sont les modèles qu.il faut changer. Ce qui ne signifie pas que de nouveaux modèles seront meilleurs que les précédents s’ils n’ont pas dûment été éprouvés. Cela signifie encore que parfois, il faut briser les anciens modèles, faire tomber quelques totems et transgresser pour que s’effondrent toutes sortes de tabous.

À cet effet, monsieur Mayrand ne poursuit que très partiellement la pensée de l’auteur de la « Condition humaine » (André Malraux) en sorte qu’il n’est pas de réel progrès sans que ne souffle à un moment ou un autre le vent de la révolution. Certains penseurs politiques et économiques (Karl Marx et Léon Trotsky notamment) prônèrent en leurs époques : la révolution permanente. C’est cela qui fait peur aux gens : la révolution.

J’ajouterai pour alimenter le débat que le concept des électeurs discrets qui déjouent les sondages est une jolie fable qui me fait bien rire. Encore faudrait-il que toutes formes de sondages soient justes par définition.

Je considère d’un très bonne œil la concept de « self-reliance » qui est un concept, pas une idéologie ; c’est précisément pour cette raison que je suis scrupuleusement les instructions de la santé publique. Si c’était une idéologie, je devrais être anti-masque alors.

Je suis désolé de dire que l’ensemble des arguments qui nous sont soumis par Karel Mayrand restent encore assez superficiels, s’érigent avec des stéréotypes qui somme toute restent assez peu consistants. C’est Rabelais qui ne regardait l’os déjà rongé que dans la belle promesse d’en extraire la substantifique moelle.

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Merci M. Drouginsky! Vous avez une meilleure perception de la réalité que M. Mayrand, qui, tout de suite après avoir professé qu’il fallait faire un effort pour mieux comprendre les positions du camp Trump répète à n’en plus finir que toutes les valeurs prônées par ce camp sont défectueuses.

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C’est très clair et me fait porter à réfléchir sur mon propre comportement à l’égard des gens qui sont pro Trump.
Mais il faut se demander si les 2parties existants feront place un jour, à un autre pour que qu’ils se sentent intégré eux aussi à la société américaine par le fait même avoir un comportement plus réfléchi.
le nouveau parti pourrait être surement un exutoire à leurs frustrations. Comprenons-nous bien un nouveau parti ne veux pas dire un parti raciste et xénophobe.

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Si il y a une leçon à tirer du Trumpisme, c’est qu’il ne faut jamais sous-estimer le pouvoir de la peur, de la haine et de l’ignorance. Le pouvoir de la peur et de colère contre l’autre qu’il soit immigrant, noir, mulsulman ou femme. L’ignorance de la science, de l’éthique, de la démocratie et de la simple vérité.

Changer les esprits et les modèles est un processus long et laborieux. Pour moi la solution est l’ÉDUCATION dans les familles, les communautés et à l’école.

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Malgré la bonne volonté de l’auteur, on sent bien ce petit ton de supériorité « progressiste » au sujet des supporteurs de Trump. Il (ou elle?) oublie toute la mouvance Q Anon et ceux et celles qui n’en peuvent plus des idéologies imposées par la gauche bien pensante. Certes Trump est un intimidateur et un narcissique, on en convient, mais il a aussi rallié les gens qui en ont marre de ces idéologies de gauche et qui espéraient autre chose. De plus, à peu près tous les grands médias se sont opposés à lui et l’ont dépeint à répétition de façon négative. Il est donc étonnant qu’avec cette presse qui penche toujours du même bord, il ait quand même réussi à augmenter le nombre de ses électeurs.

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Guéris-t-on du Trumpisme? Il n’y a pas de thérapie pour cela si ce n’est de perdre ses élections afin d’espérer qu’il y ait une remise en question et un recentrage sur la réalité plutôt que de vivre d’illusion de liberté et de richesse. Un gourou qui exerce un tel attrait au point de vous enlever votre sens critique et vous faire croire à un salut illusoire, reflète une profonde distorsion de la personnalité et du sens collectif d’une nation.

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