J’ai participé à un rallye pro-Trump, sans masque ni distanciation

À travers cette foule soucieuse de partager les mêmes codes, je suis renversé par l’étendue des styles vestimentaires. Chacun déploie sa paroisse politique par ses apparats les plus flamboyants.

Photo : Jean Bourbeau

À 30 minutes au nord de Détroit se trouve la coquette banlieue de Novi, où je m’aventure pour mon tout premier rassemblement républicain. À défaut du patriarche, c’est un des fils, Eric Trump, qui en sera la vedette. Je me stationne devant l’imposant centre des congrès alors qu’un conducteur de dépanneuse hisse sur sa grue une bannière étoilée jointe au drapeau trumpiste. Un kiosque de marchandises se prépare en périphérie, tandis qu’une modeste file de gens s’y forme déjà.

L’événement était au départ prévu devant le Huron Valley Guns, un commerce d’armement à New Hudson, tout près. Mais lorsque le bruit s’est répandu qu’un des membres de la milice clandestine tout juste accusée d’avoir planifié l’enlèvement de la gouverneure démocrate du Michigan y avait déjà travaillé, l’organisation a jugé préférable de trouver une nouvelle adresse.

Photo : Jean Bourbeau

À mesure qu’il croît, le cortège de partisans venus assister au rassemblement républicain dessine ses contours. Quelques jeunes familles, des couples à la retraite, des hommes en jean bleu. La plupart dans la cinquantaine et blancs de peau. Peu masqués, ils blaguent, se font des câlins. Des journalistes griffonnent leurs réponses. Il règne une ambiance communautaire propre à la candeur rurale américaine.

Dans cette foule soucieuse de partager les mêmes codes, je suis néanmoins renversé par l’étendue des styles vestimentaires. Chacun déploie sa paroisse politique dans ses atours les plus flamboyants. Une chemise couverte d’aigles et de mitraillettes, un polar camouflage « Veterans for Trump », un t-shirt où le président fait un doigt d’honneur, plusieurs bijoux MAGA (« Make America Great Again »), un chapeau de cowboy « Trump 2020 ». Une garde-robe d’une fascinante diversité qui habille le rassemblement d’un voile carnavalesque.

Je m’insère dans les rangs aux côtés de Wendy, une charmante dame dont le gilet témoigne de l’éléphant républicain prêt à boxer. Elle me vante le président comme un bon chrétien. « Est-il parfait ? Non. Il a déjà péché, mais c’est un homme d’affaires, et je vais toujours préférer un homme d’affaires à un politicien. » Le candidat Paul Junge me serre la main en annonçant d’emblée qu’il va battre la démocrate Elissa Slotkin à la Chambre des représentants de la huitième circonscription du Michigan.

Robert, joueur de quilles semi-professionnel, me raconte sans gêne que, depuis l’obligation du port du masque, ses performances dans les allées sont en pleine déroute. Il exhibe un t-shirt « Defund the Police », où le « Defund » est biffé et remplacé par « Defend ». Il garde son foulard « Keep America Great » sur son coude, et ses lunettes Oakley reposent sur l’emblématique casquette rouge. Je l’interpelle sur l’absence de casquette des Tigers, iconoclaste et omniprésente à Détroit en hommage à l’équipe de baseball. « Personne n’aime Détroit ici », me répond-il sèchement.

Son épouse, April, porte un t-shirt « Trump Girl » bardé de petits brillants. Elle dit avoir grandi dans une famille démocrate de la Nouvelle-Angleterre. Dorénavant la seule conservatrice de son nom, elle ne parle plus à ses frères et sœurs pour cette raison. « Les bleus sont des ignares sans éducation, le cerveau lavé par les médias végétaliens. » Elle me tend sa dernière acquisition, un macaron d’Ivanka Trump, avant de l’accrocher fièrement à son vêtement.

Une camionnette rouge dévorée d’autocollants politiques dépose une jeune femme en fauteuil roulant. La foule l’invite gentiment à se placer au-devant à l’instant où les portes s’ouvrent. Juste avant l’entrée, une adolescente m’offre un dépliant pro-vie. On prend notre température. L’escouade canine nous accueille et le personnel de sécurité semble sortir tout droit d’une compétition de culturisme. Malgré tout, l’ambiance demeure festive.

Dans la salle, les journalistes, qui se sont installés à l’arrière, fixent leurs cellulaires avec ennui. Je m’assois devant, incrédule, avec en main la pancarte « Make America Great Again » que l’on vient de me remettre. Je la dépose sur le sol avant de sonder mon nouvel entourage.

Photo : Jean Bourbeau

Derrière moi, Peggy soulève l’écriteau préféré de son mari, « Truckers for Trump ». Son amoureux ne pouvait pas y être, mais elle jugeait important de représenter les intérêts de ce dernier. Elle me suggère de visiter son coin du Michigan pour cueillir la citrouille. C’est la saison. Je lui demande ce qu’elle aime de Trump. « C’est un trouble-fête et j’aime les mauvais garçons. »

Nous sommes environ 200. À mon grand étonnement, la majeure partie de la salle est occupée par des femmes. Plusieurs sont teintes en blondes. Du country rock résonne dans les haut-parleurs.

À ma gauche, Lauryn, une jeune infirmière, est coiffée d’une casquette Trump rose bonbon. Son copain et elle tiennent chacun une bible à la main. Je demande à la femme si elle se sent en sécurité au travail vu l’explosion de cas positifs de COVID-19 au Michigan. « Je prends de la vitamine D chaque matin et Jésus s’occupe du reste », me répond-elle.

À ma droite, Kim, une grand-mère énergique, arbore un chandail à l’effigie de War Dogs: America’s Forgotten Heroes, un documentaire de 1999 sur les victimes canines de la guerre du Vietnam. Elle est venue au rassemblement parce que « la sécrétion libérale ravage l’école de ses petits-fils ». Elle est d’ailleurs persuadée que les démocrates ont infecté Hope Hicks, collaboratrice de Trump, pour qu’elle transmette le virus au locataire de la Maison-Blanche. Kim travaille dans une quincaillerie et en veut à son employeur de lui imposer le masque. « Libéral peureux », fustige-t-elle avant de me tendre une délicieuse poignée de maïs soufflé au caramel qu’elle a fait le matin même.

Les célébrations officielles s’amorcent avec la bénédiction d’un prêtre. Debout, mes voisines ouvrent les bras comme à l’occasion d’un prêche. Un Notre Père est entamé en chœur. S’ensuit le serment d’allégeance au drapeau des États-Unis, récité par un Afro-Américain portant un survêtement de la National Rifle Association (NRA). La finale de son discours est enterrée sous un « USA-USA-USA » bien nourri. L’homme lève le poing, victorieux.

Entre alors dans la pièce une femme afro-américaine munie d’un amplificateur qui libère un morceau de rap aux paroles élogieuses à l’endroit du chef d’État. La salle, dubitative, écoute. Malgré cet appui inconditionnel, un malaise s’installe. L’animateur lui coupe le sifflet avec une pièce de U2. La foule célèbre la transition.

L’honneur de présenter Eric Trump revient au candidat à la Chambre de la 11e circonscription, Eric Esshaki. Les cellulaires sont à l’affût. Grand, svelte, charismatique, l’héritier de Donald et Ivana surgit en courant sous les applaudissements tonitruants. Il démarre en narguant Joe Biden et les maladresses du parti rival. La foule raffole de ses propos et scande des sujets qu’il aborde habilement, tel un humoriste. Chaque fois qu’il mentionne l’ennemi démocrate, un homme derrière moi hurle : « Communistes ! »

À l’aise au micro, Eric Trump met l’accent sur les progrès du mur et la fougue du Dow Jones. Il rappelle que son père est la victime de médias malhonnêtes simplement parce qu’il ose défendre le rêve américain. « JFK serait avec nous ! » proclame-t-il, tout sourire. Une fillette l’interrompt : « Nous aimons Donald. » La salle est séduite, Eric aussi. Son monologue dure 12 minutes. Dès sa sortie de scène, les gens se ruent vers lui pour entreprendre une féroce compétition d’égoportraits. La foule, compacte et euphorique, semble n’avoir que faire des mesures sanitaires.

Photo : Jean Bourbeau

Dans le stationnement, le propriétaire de la camionnette décorée m’assure que les républicains vont l’emporter. Je lui souhaite un bon après-midi en cette magnifique journée d’automne. Si je me fie à la science des sondages, il s’agissait possiblement du dernier rassemblement de la région. Pourtant, ni sentiment d’urgence ni rumeurs de défaite n’en ont découlé. Seulement une confiance béton d’un naturel désarmant.

En marchant vers mon véhicule, je scrute l’attroupement autour du kiosque de marchandises. Les affaires sont bonnes pour les couturiers républicains, mais pour combien de temps ?

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