La nouvelle guerre des classes

Comment la droite riche et puissante a-t-elle réussi à rallier les classes ouvrières, malgré des intérêts plus que divergents ? Une étude dirigée par trois économistes l’explique. 

Jason Behnken / The Associated Press / Montage L'actualité

L’auteur est chercheur associé à la Chaire Raoul-Dandurand, où ses travaux se concentrent sur l’étude et l’analyse de la politique américaine.

« Dites-moi si vous êtes allé à l’université, je vous dirai pour qui vous votez. »

Ainsi pourrait-on simplifier les conclusions d’une nouvelle étude remarquable pilotée par un trio d’économistes, dont le Français Thomas Piketty, et publiée dans The Quarterly Journal of Economics il y a quelques semaines. Les auteurs y jettent un regard éclairant sur les raisons du succès des discours anti-élite qui ont cours dans le monde, y compris beaucoup aux États-Unis.

En analysant les comportements électoraux dans une vingtaine de pays démocratiques, les chercheurs ont constaté que les partis de gauche, traditionnellement les porte-voix de la classe ouvrière peu scolarisée, sont peu à peu devenus l’écho des gens instruits, au fur et à mesure que la diplomation universitaire progressait dans la société.

Pendant des décennies, le clivage gauche-droite était établi sur la base du revenu et de l’éducation : les électeurs moins scolarisés et mal nantis tendant à voter pour les partis plus à gauche, qui jouaient la carte de la défense des ouvriers contre la classe dirigeante ; les électeurs plus instruits et mieux nantis ayant tendance pour leur part, inversement, à voter pour les partis plus à droite.

Or, les gens plus fortunés ont l’habitude, statistiquement, d’appuyer davantage les programmes électoraux plus à droite, tandis que les plus scolarisés penchent par contre de plus en plus à gauche. Du coup, les électeurs avec moins d’éducation sont devenus des orphelins politiques… qui ne demandaient qu’à être adoptés.

La nouvelle « élite »

Parmi les nombreuses déclarations-chocs ayant caractérisé la première campagne de Donald Trump pour la Maison-Blanche, il y a celle lancée au moment des caucus du Nevada, l’un des premiers États remportés par Trump lors des primaires républicaines de 2016, au sujet de l’électorat moins scolarisé, qui lui avait accordé son vote. Et le candidat de déclarer fièrement : « J’adore les gens pauvrement instruits ! » Et la foule de réagir… en applaudissant.

Trump, à la fois par son style personnel et par son programme, représentait un affront à tout ce que la « bonne société » prônait. Épousant un discours anti-intellectuel, s’en prenant sans relâche aux médias et à la classe politique, il proposait de ralentir l’inexorable marche de la mondialisation et d’ériger de nouvelles barrières — légales et physiques — à la migration et au commerce. Si on avait tenté de composer une caricature d’un candidat anti-cosmopolite, on n’aurait pu faire mieux.

Trump n’attaquait pas les « riches » en soi ; son populisme, bien que semblable à celui du social-démocrate Bernie Sanders sur certains points, se tenait généralement loin de la rhétorique du « 1 % » qui devait « payer sa juste part d’impôts ». Quoique Trump se soit dit ouvert à une taxation accrue de certains acteurs de Wall Street, il se présentait également en farouche défenseur du capitalisme américain.

Les « élites » mises à mal par Trump étaient, d’abord et avant tout, culturelles. Journalistes et célébrités hollywoodiennes qui, indépendamment de leur niveau de revenu, partageaient un ensemble de valeurs cosmopolites, communément épousées par les électeurs universitaires. Ces derniers n’ont pas manqué le message — se rangeant de plus en plus dans le camp démocrate. Ainsi, si ce segment de l’électorat accordait son appui à parts égales à Barack Obama et Mitt Romney en 2012, il a voté massivement pour Joe Biden en 2020, 12 points le séparant de son rival Donald Trump.

D’où vient le changement ?

Au cœur de la campagne de 2020, le New York Magazine a publié une entrevue fascinante avec un brillant jeune analyste électoral démocrate, David Shor. Déjà, Shor expliquait les contours de ce glissement social, qu’il voyait comme s’étendant au-delà des frontières américaines. Fait à noter, Shor avait été congédié par le parti au printemps 2020 pour avoir osé affirmer publiquement sur la base d’études sérieuses, pendant les émeutes raciales autour du meurtre de George Floyd, que les manifestations pacifistes avaient plus de chances de réussite que les émeutes. 

Selon lui, la montée en flèche du taux de diplomation universitaire des dernières décennies — il est passé de moins de 10 % à plus de 30 % en un demi-siècle — a amené plusieurs formations politiques plus à gauche, du Parti démocrate aux États-Unis au Parti travailliste au Royaume-Uni, en passant par le PASOK en Grèce, à faire appel de plus en plus ouvertement et vigoureusement aux valeurs cosmopolites, que ce soit la promotion de l’environnement ou la défense du multiculturalisme.

C’est largement en réaction à cette évolution que se serait déplacé un vote d’opposition de bon nombre d’électeurs anciennement plutôt sociaux-démocrates vers les partis traditionnellement « à droite ». Ainsi, la même année où Trump était élu en remportant des comtés du Midwest postindustriel qu’aucun républicain n’avait gagnés depuis des décennies, le Brexit, originellement lancé par des éléments vus comme étant à droite sur l’échiquier politique britannique, était adopté en partie grâce à l’appui massif d’électeurs qui avaient historiquement soutenu le Parti travailliste, notamment dans le nord postindustriel de l’Angleterre.

Ainsi, dans cette grande rebuffade infligée à la mondialisation se trouve un mouvement de plus en plus… mondial. C’est exactement ce que détaille l’étude de Thomas Piketty, de l’École d’économie de Paris, et ses collègues Amory Gethin, de l’Université Harvard, et Clara Martínez-Toledano, de l’Imperial College Business School de Londres, publiée en octobre dernier.

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