La recette magique de Joe Biden

Avec à peine le quart des appuis des électeurs démocrates, Joe Biden parvient à devancer Bernie Sanders, Elizabeth Warren et Pete Buttigieg, qui se disputent des électeurs qui, dans leur ensemble, se distinguent clairement de ceux de Biden.

Photo : Associated Press / Charlie Neibergall

Depuis son entrée au printemps dans la course présidentielle comme le favori prohibitif pour décrocher l’investiture démocrate, Joe Biden ne l’a pas eu facile : performances en dents de scie dans les débats, gaffes et autres moments étranges en public, relative difficulté à amasser des fonds en campagne, refus toujours évident de Barack Obama de lever le petit doigt pour lui, qu’il a loyalement servi à titre de vice-président pendant huit ans, toute la saga ukrainienne qui a éclaboussé non seulement Donald Trump, mais par ricochet son fils et lui. 

Aujourd’hui, Biden est quatrième à la fois en Iowa et au New Hampshire, les deux premiers états qui voteront en février dans le cadre des primaires démocrates. Les intentions de vote en sa faveur ont fondu de près de 15 points à l’échelle nationale depuis leurs sommets atteints lors des premières semaines de sa campagne. L’enthousiasme général à son égard n’est tout simplement pas au rendez-vous. Et pourtant, le septuagénaire conserve aujourd’hui une voie plausible vers l’investiture du parti. Comment est-ce possible ? Simplement dit : en appliquant la recette Trump. 

Lors des primaires républicaines de 2016, Donald Trump a cumulé les victoires grâce à deux choses intimement liées : un noyau de support quasi indéfectible, et une division du vote chez ses principaux adversaires. Ainsi, même si une majorité d’électeurs républicains disaient à l’époque, dans un état après l’autre, qu’ils ne souhaitaient pas de Trump comme porte-étendard du parti, Trump parvenait à terminer premier avec 35 % du vote au New Hampshire et 33 % en Caroline du Sud, par exemple. Ses plus importants rivaux, Ted Cruz et Marco Rubio, se disputaient des électeurs nettement plus susceptibles d’appuyer un ou l’autre que de se tourner vers Trump et, restant tous les deux dans la course, ils divisaient le vote.

Cela n’était par ailleurs pas sans rappeler la situation observée quatre ans plus tôt, lors des primaires républicaines de 2012 : l’éventuel gagnant, Mitt Romney, avait su miser sur la division du vote entre ses principaux rivaux de l’époque, Newt Gingrich et Rick Santorum, qui s’entêtaient tous deux à rester dans la course alors que le retrait de l’un aurait pu permettre à l’autre de battre Romney.  

À l’aube des primaires démocrates de 2020, Joe Biden détient toujours une mainmise saisissante sur l’électorat noir, qui occupe un poids disproportionné au sein du Parti démocrate, ainsi que sur l’électorat plus âgé et modéré. C’est très largement ce qui lui permet de s’accrocher à une avance à l’échelle nationale. Ainsi, avec à peine le quart des appuis des électeurs démocrates, il parvient à devancer Bernie Sanders, Elizabeth Warren et Pete Buttigieg, qui se disputent des électeurs qui, dans leur ensemble, se distinguent clairement de ceux de Biden. Ce dernier, avec sa coalition électorale distincte, demeure en tête au Nevada et en Caroline du Sud, les troisième et quatrième états à voter, qui pourraient sauver sa candidature s’il devait trébucher dans les deux premiers. 

La même dynamique s’observe depuis des mois : une candidate comme Warren a plus d’appuis potentiels au sein de l’électorat démocrate que Biden. Autrement dit, lorsque l’on combine le premier et le deuxième choix des électeurs, Warren récolte nettement plus d’appuis que Biden. Le problème, évidemment, est que le système électoral américain ne permet de voter que pour un candidat. Il ne donne donc rien, concrètement, d’être le deuxième choix de l’électeur. 

Ainsi, une légion d’électeurs de Bernie Sanders ont beau dire qu’ils appuieraient Warren si leur poulain se retirait de la course… ils ne le feront pas tant qu’il sera dans la course. La logique inverse s’applique aux partisans de Warren vis-à-vis Sanders. Ainsi, Biden a tout à espérer que la viabilité de ses adversaires perdure : tant qu’ils croiront à leurs chances, ils risqueront de demeurer en lice… et d’ainsi permettre à Biden de se faufiler. L’égo des politiciens étant ce qu’il est — particulièrement lorsqu’il est question de ceux se disant aptes à occuper les plus importantes fonctions au monde —, Warren et Sanders ne sont sûrement pas prêts à s’incliner en premier. 

En août dernier, j’écrivais que l’on devrait garder un œil sur l’impact du retrait graduel de la course des différents prétendants sur les intentions de vote des candidats restants. Plus on avancera dans le calendrier, plus cela risque d’être vrai. 

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