La tragédie américaine de 2020

La fermeture prolongée des écoles aux États-Unis constitue une tragédie dont les conséquences s’annoncent dramatiques pour la jeunesse de la première puissance mondiale.

Photo : Charli Bandit / Getty Images

Des dizaines et des dizaines de milliers de morts dans l’une des pires crises sanitaires qu’ait connues le pays. Des millions d’emplois, de carrières et de rêves ruinés dans la plus vaste crise économique depuis la grande dépression de 1929. Des centaines de jours de manifestations, pas toujours pacifiques, dans la pire crise sociale depuis des décennies…

Et maintenant, plus d’un mois d’assaut frontal contre l’intégrité même du système électoral dans la pire crise démocratique… de l’histoire moderne des États-Unis.

Qualifier 2020 d’annus horribilis aux États-Unis, comme tant d’autres l’ont déjà fait, relève de l’évidence.

Cependant, il y a une autre crise qui, bien que liée aux autres, s’observe plus difficilement que celles dans les hôpitaux, dans les rues ou sur Twitter. Une crise dont les conséquences dramatiques ne seront pas que temporaires, et dont les victimes ne se font pas entendre.

La fermeture prolongée des écoles aux États-Unis constitue en effet une tragédie profondément bouleversante par ce qu’elle dit du poids donné à la jeunesse de la première puissance de la planète. Contrairement au reste du monde occidental, à commencer par l’Europe et le Canada, le pays compte des millions d’enfants privés d’accès à leur école depuis le mois de mars.

Qui plus est, entre un et trois millions d’entre eux n’ont reçu tout simplement aucune instruction depuis près d’un an — ni en personne ni en ligne — en raison des fermetures d’écoles et de l’incapacité, dans trop de cas, d’assurer un suivi avec les jeunes à la maison.

Pandémie ou politique ?

La réponse quasi automatique de bien des lecteurs à de telles nouvelles risque de ressembler à ceci : comment pouvait-on faire autrement, alors que les États-Unis ont si mal géré la pandémie ? Si le virus avait été davantage contrôlé, les élèves auraient pu, comme ailleurs, retourner sur les bancs d’école il y a plusieurs mois.

Or, est-ce réellement ce qui explique la situation actuelle ? Dans les faits, pendant l’été, un consensus semblait émerger autour de la réouverture des écoles. Non seulement la littérature scientifique était très claire au sujet du risque minime posé par le virus pour les enfants et les adolescents (son taux de mortalité chez les moins de 20 ans étant estimé, par les Centers for Disease Control, à environ 0,0003 % — ce qui est comparable aux probabilités d’être frappé par la foudre au cours d’une année), mais les plus jeunes enfants seraient de moins bons vecteurs de transmission. Les nombreuses réouvertures d’écoles alors déjà observées en Europe s’étaient faites globalement sans problèmes majeurs.

Puis, Donald Trump fit ce qu’il lui est impossible de s’empêcher de faire – il sauta à pieds joints dans la conversation de la façon la plus explosive qui soit, décochant des tweets qui ont enflammé la sphère politique en faveur d’une réouverture rapide des écoles.

Et, évidemment, l’inévitable s’est produit : dans les heures suivantes, ses adversaires politiques se sont opposés à sa décision. Les politiciens démocrates, comme la gouverneure du Michigan Gretchen Whitmer, ont publié à leur tour des tweets afin de mettre un frein au mouvement de réouverture des écoles.

Dans les semaines suivantes, c’est une cascade d’autorités régionales et de conseils scolaires dans des territoires démocrates, souvent appuyés par les syndicats enseignants proches du Parti démocrate, qui ont emboîté le pas. Sans surprise, au lieu de chercher à calmer le jeu, le président est plutôt venu ajouter à son tour de l’huile sur le feu.

Dans une étude, la Brookings Institution établit clairement que le lien entre un territoire et sa politique de réouverture des écoles n’est pas pandémique — mais bien partisan. Ainsi, il n’existait pas de relation entre le fait de rouvrir un secteur scolaire et le nombre de cas recensés de COVID–19 par habitant — mais il existait une forte relation entre le fait de rouvrir un secteur scolaire et l’appui des habitants à Donald Trump et au Parti républicain.

Aucun région n’illustre mieux l’absurdité de la situation que celle de la capitale nationale, où réside le président. Ainsi, vers la fin de l’été, les autorités politiques de Washington DC, le plus important bastion démocrate au pays, ont annoncé que ses écoles seraient fermées au moins jusqu’à la fin de la semaine du 2 novembre – semaine où avait lieu l’élection présidentielle. Elles sont aujourd’hui toujours fermées.

La plus triste ironie

Le Parti démocrate s’est construit, au fil des dernières années et des dernières décennies, autour d’un message d’appui aux communautés urbaines, moins nanties, racisées, et souvent historiquement marginalisées.

Or, qui fait de façon disproportionnée les frais de ces fermetures scolaires prolongées ? Les jeunes provenant précisément de ces milieux et qui fréquentent, là aussi de façon disproportionnée, les écoles publiques. Ils ont de surcroît été plus dépendants des décisions des autorités politiques, qui n’exercent généralement pas de pouvoir sur la fermeture des écoles privées (qui ont pour leur part largement rouvert leurs portes).

Les écoles publiques ne fournissent pas seulement de l’instruction et de la socialisation — par le truchement des programmes d’aide alimentaire aux jeunes défavorisés, elles sont souvent aussi une source irremplaçable d’alimentation. Aujourd’hui, à quelques jours de Noël, plus de 15 millions d’enfants américains sont jugés à risque de ne pas avoir assez à manger — une hausse de 50 % comparativement à l’an dernier.

Autrement dit, des enfants qui souffraient déjà d’inégalités ont vu ces dernières se creuser un peu plus, sans avoir leur mot à dire.

Il y a donc ici, bien sûr, la question de la poursuite et de la réussite scolaire — et de tout ce que cela implique, non seulement à court, mais aussi à long terme. Les conséquences sont si désastreuses que trois chercheurs américains ont évalué le coût en espérance de vie réduite des jeunes Américains d’aujourd’hui directement attribuable aux fermetures d’écoles à plus de cinq millions d’années — encore pire que ce qui aurait été observé si les écoles étaient restées ouvertes et avaient contribué à une expansion de l’épidémie.

Et ça, c’était après deux mois d’écoles fermées.

Mais il est également question de ceci : en avril, le groupe RAINN, plus important organisme américain visant à protéger les victimes de violence sexuelle, d’inceste et de viol, a révélé que pour la première fois de son histoire remontant à un quart de siècle, la moitié des appels de détresse reçus provenaient de mineurs.

Et ça, c’était après un mois d’écoles fermées.

Pour plusieurs territoires parmi les plus importants des États-Unis, de San Francisco à la banlieue de Washington, en excluant les vacances estivales, ça fait maintenant sept mois.

Pour cette tragédie, malheureusement, personne ne garde un compteur de « cas » et de « décès » mis à jour quotidiennement. Pourtant, les coûts humains risquent de se répercuter sur des générations.

Laisser un commentaire