L’avortement peut-il sauver les démocrates ?

Malgré les conséquences réelles sur la santé des femmes d’une décision de la Cour suprême défavorable au droit à l’avortement, l’enjeu semble peu émouvoir l’électorat américain.  

Kent Nishimura / Getty Images

L’auteur est chercheur associé à la Chaire Raoul-Dandurand, où ses travaux se concentrent sur l’étude et l’analyse de la politique américaine.

L’avortement, plus que tout autre enjeu social aux États-Unis, est souvent perçu de façon binaire : une lutte entre deux camps, l’un pour le droit absolu à l’avortement, l’autre complètement contre.

La réalité est nettement plus complexe. La tâche pour tout analyste cherchant à prévoir les répercussions politiques de la décision de la Cour suprême du pays concernant une probable annulation du jugement Roe contre Wade, qui avait légalisé l’avortement à l’échelle nationale il y a près d’un demi-siècle, est loin d’être évidente.

Cette décision peut-elle bousculer l’ordre du jour des élections de mi-mandat, qui s’annonçaient a priori difficiles pour le Parti démocrate, et permettre à ce dernier d’inverser la tendance ?

Encore là, la dynamique est complexe… et les réponses préliminaires, contre-intuitives.

L’évolution des répercussions électorales

L’effet de l’enjeu de l’avortement sur les résultats électoraux a été énormément étudié par les politologues. Malgré cette attention particulière, on a du mal à en tirer des enseignements et des conclusions. Cela est dû entre autres au fait que la position des deux partis majeurs sur cette intervention médicale a évolué au fil des décennies. Comme sur tant d’autres questions, ils se sont homogénéisés et polarisés.

Lors de la campagne présidentielle suivant la décision Roe contre Wade, en 1976, le président républicain sortant Gerald Ford et son adversaire démocrate Jimmy Carter peinaient souvent à se démarquer l’un de l’autre au sujet de l’avortement.

Ford se disait favorable à un amendement constitutionnel permettant aux États de légiférer pour le restreindre, tout en étant ouvert à la possibilité d’autoriser la pratique dans certains cas. Carter, qui appartenait à une Église baptiste, était contre un tel amendement, mais également contre l’avortement et contre « l’encouragement de la part du gouvernement » à l’offrir et à l’obtenir.

Les électeurs, qu’ils aient été euphoriques ou outrés à la suite de la décision de la Cour suprême, n’avaient pas de candidat particulièrement voué à leur cause. Les études estimaient à moins de 1 % la proportion d’électeurs pour qui l’avortement constituait l’enjeu numéro un au moment du vote.

Lorsque la Cour se repencha, la seule fois avant cette année, sur le jugement Roe de 1973, dans la cause Planned Parenthood contre Casey (1992), le pays était en pleine campagne présidentielle mettant aux prises le président républicain sortant George Bush et le candidat démocrate Bill Clinton. Les positions des partis étaient désormais nettement plus définies — le Parti républicain s’opposant officiellement au droit à l’avortement et le Parti démocrate l’appuyant.

Même si l’élection s’est jouée surtout sur le piètre état de l’économie et l’insatisfaction liée à sa gestion par Bush, le politologue Alan Abramowitz estima subséquemment qu’outre l’économie, l’avortement avait sans doute pesé dans la balance en faveur de Clinton plus que tout autre enjeu particulier. D’autres recherches arrivèrent à des conclusions semblables.

L’effet aujourd’hui

Alors que la Cour suprême s’apprête à statuer pour la troisième fois sur Roe, l’environnement politique est plus défini que jamais : dans le caucus démocrate à la Chambre des représentants, un seul élu sur plus de 200 s’oppose au droit à l’avortement ; le son de cloche est à l’autre extrême dans le caucus républicain.

Les démocrates se disent pro-choix ; les républicains se disent pro-vie.

L’opinion publique, elle, est loin d’être aussi catégorique que les deux partis. La plus récente illustration à l’appui : le dernier sondage du magazine The Economist, publié la semaine où a eu lieu la fuite dans les médias de l’ébauche du jugement à venir en juin.

Position  Total des répondantsHommesFemmes
L’avortement ne devrait jamais être interdit23 %23 %24 %
L’avortement devrait être interdit après le second trimestre12 %14 %11 %
L’avortement devrait être interdit après le premier trimestre23 %22 %25 %
L’avortement devrait être interdit après six semaines (lorsqu’il y a battement de cœur)20 %21 %19 %
L’avortement devrait toujours être interdit21 %20 %21 %

Source : sondage The Economist / YouGov, mai 2022

La majorité des Américains — et ce, indépendamment du sexe — sont à la fois pour l’avortement comme droit de base et pour des restrictions de sa pratique dans les stades plus tardifs de la grossesse, lors desquels ils sont déjà nettement plus rares.

Sans surprise, les positions des citoyens varient en fonction des États et des régions — les bastions démocrates sont plus susceptibles d’appuyer un droit plus large à l’avortement, les territoires républicains tendent à vouloir limiter ce dernier.

Au final, les répercussions politiques d’une éventuelle annulation de Roe contre Wade dépendront en grande partie de l’ampleur des restrictions qu’adopteront ou non les politiciens, particulièrement du côté républicain. Pour ces derniers, il s’agira à la fois de satisfaire leur base — farouchement contre le droit à l’avortement — sans s’aliéner le centre de l’échiquier politique.

Ce jeu d’équilibriste s’annonce périlleux. Dimanche dernier, dans une entrevue à la télévision nationale, le gouverneur républicain du Mississippi — l’État à l’origine de la contestation actuelle de Roe contre Wade devant la Cour suprême — défendait la loi de son État qui interdit l’avortement même dans les cas d’inceste. Et il ne fermait pas la porte à de possibles restrictions de l’accès à la contraception.

Force est de constater que si ce type de message peut plaire à la frange la plus socialement conservatrice du pays, il en va tout autrement pour le reste de l’électorat.  

Il y a 10 ans, deux candidats républicains qui se dirigeaient vers de probables victoires lors d’élections sénatoriales en Indiana et au Missouri ont mordu la poussière après avoir respectivement déclaré qu’une grossesse causée par un viol était « la volonté de Dieu » et qu’en cas de « viol légitime », le corps de la femme pouvait naturellement « supprimer » une grossesse.

Si ce genre de rhétorique finit par se traduire par de vrais projets de loi, le risque que le Parti républicain paraisse extrémiste aux yeux de l’électorat est réel.

Le bémol suprême

Encore faut-il que cette question soit considérée comme prioritaire par l’électorat. Dans le tout premier sondage national après la fuite à la Cour suprême, mené pour le compte de CNN, on constatait que la décision annoncée n’avait pour l’instant aucun effet sur la trajectoire électorale, les républicains détenant une avance stable de sept points dans la course pour le contrôle du Congrès. Le même sondage nous apprenait que 51 % des Américains disaient avoir « peu » ou « pas du tout » entendu parler de cette controverse.

Trois jours plus tard, l’agence Reuters publiait les résultats d’entrevues avec une vingtaine d’électrices de la région politiquement névralgique de Phoenix, en Arizona. Plus des trois quarts de ces femmes se disaient ouvertement pro-choix, mais la question de l’avortement était pour elles largement reléguée à l’arrière-plan. Comme le résumait Reuters : « La plupart des femmes ont dit que l’inflation, et non l’avortement, était l’enjeu qui les galvanisait. »

Laisser un commentaire

Les commentaires sont modérés par l’équipe de L’actualité et approuvés seulement s’ils respectent les règles de la nétiquette en vigueur. Veuillez nous allouer du temps pour vérifier la validité de votre commentaire.

Comme le présente dans cette analyse Rafael Jacob, la position politique sur l’avortement est souvent liée aux pratiques religieuses et l’engagement des politiciens dans ces groupes religieux.

L’un des premiers pays à avoir adopté une position claire sur l’avortement a été la France avec la Loi Veil, du nom de la ministre de la Santé de l’époque (Simone Veil), adoptée le 17 janvier 1975.

L’intitulé n’était d’ailleurs pas du droit à l’avortement, plutôt : « l’interruption volontaire de grossesse ». L’avortement comme tel n’est pas à proprement parler un droit, c’est un acte médical. On ne peut pas recommander à une femme de se faire avorter dans tous les cas, pas plus qu’on ne peut l’interdire dans tous les cas.

À cet effet, le droit d’interrompre sa grossesse s’inscrivait dans un cadre plus large : celui de la famille et de la planification familiale. Les dispositions de la loi s’accordaient avec d’autres dispositions antérieures : Loi sur la contraception libre et gratuite (4 décembre 1974) qui complétait les dispositions de la Loi Neuwirth sur la contraception (1967).

L’un des arguments fondamentaux de Simone Veil était à l’époque d’ordre de Santé publique, sur le constat d’un fait de société que l’avortement était pratiqué (clandestinement) qu’il mettait régulièrement en danger la vie et la santé des femmes qui avaient recours à de telles pratiques.

La plupart des politiciens de l’époque estimaient que sur ce dossier Simone Veil allait se « casser les dents » lorsqu’ils voyaient surtout dans ce projet de loi une interruption rapide et avant-terme de sa carrière politique. Mais… il n’en fut rien, elle parvint à faire consensus, de nombreux députés surmontèrent leurs réticences, car c’était le droit à la vie pour tous qui finalement était défendu.

Je pense qu’aux États-Unis, comme au Canada, nous avons une approche malsaine dans l’énoncé du droit des femmes de donner la vie, je pense que ce n’est pas une excellente chose que de mettre cette question continuellement dans l’arène politique pour laisser aux Cours (Cour suprême notamment), le soin de disposer du corps des femmes.

Même si — évidemment on s’en défendra -, cela met encore les femmes dans une position d’infériorité et de vulnérabilité factuelle lorsqu’elles se trouvent dans la situation d’être enceintes. Ces débats sont contre-productifs, démontrent que quoiqu’on dise ou fasse que nous ne sommes pas des sociétés évoluées que nous ne voulons pas que les êtres humains vivent en paix, qu’ils se développent librement dans un cadre sain et tout-à-fait harmonieux.

Répondre