Le 3 novembre, surveillez la Floride !

Bien des analystes craignent que le comptage des votes s’éternise au-delà du scrutin du 3 novembre. Sauf si Joe Biden est donné vainqueur dès les premières heures suivant la fermeture des bureaux en Floride. Voici pourquoi.

Crédit : L'actualité

Lorsqu’il est question de l’élection présidentielle de 2020, la première crainte qui vient à l’esprit est celle d’un dépouillement lent, controversé et contesté, menant à plusieurs jours ou même semaines d’incertitude, voire d’instabilité démocratique.

Vient aussi à l’esprit le plus récent épisode du genre dans l’histoire américaine : le précédent de la Floride en 2000. Drôle de clin d’œil, c’est ce même État qui, le 3 novembre, pourrait court-circuiter la possible confusion électorale, et ce, dès le soir du vote.

Contrairement au processus électoral d’un pays comme le Canada, les élections américaines ne sont pas gérées par le gouvernement fédéral. Certes, il existe d’importants organismes électoraux nationaux, dont le plus connu est la Commission électorale fédérale. Reste que l’essentiel des lois et pratiques sont régies par les États — ce qui implique, dans le contexte covidien actuel d’un vote massif par la poste, qu’il revient aux 50 États de déterminer comment ces votes seront dépouillés. Dans certains, comme la Pennsylvanie et le Wisconsin, ils ne le seront qu’après les votes « traditionnels », tenus en personne le jour du scrutin, ce qui pourrait étirer sur plusieurs jours l’annonce officielle des résultats.

Dans la mesure où ces deux États, en compagnie de l’Arizona, continuent de constituer les « points de bascule » les plus probables au collège électoral —autrement dit, comme l’illustre mon collègue Philippe J. Fournier, les États les plus susceptibles, dans le cas d’une course à égalité, de faire basculer le collège électoral au gagnant —, il y a là matière à inquiétude.

En effet, si la course était serrée au point où on ne pouvait déterminer l’issue tant que le vainqueur de ces États n’était pas déclaré, le risque de dérapage démocratique serait important. On assisterait presque assurément à une longue bataille judiciaire sans merci afin de faire reconnaître (ou de rejeter) chaque vote reçu par la poste.

C’est un scénario que personne ayant la démocratie américaine à cœur ne devrait souhaiter. C’est également un scénario qui pourrait être évité grâce au même État qui avait conféré la Maison-Blanche à George W. Bush il y a 20 ans au terme d’un recomptage de cinq semaines.

Pourquoi la Floride ?

La Floride, contrairement aux États nommés plus haut, n’attendra pas des jours pour dépouiller ses votes postaux. En fait, elle les dépouillera avant tous les autres.

C’est d’ailleurs ce qui s’était produit en 2016. Et compte tenu du penchant démocrate des électeurs votant par la poste, cela avait induit en erreur bon nombre d’analystes électoraux — moi le premier — lors de la couverture télévisée de la soirée électorale, qui voyaient dans les premiers résultats annoncés les signes avant-coureurs d’une soirée prometteuse pour les démocrates. Le vote en personne fut dépouillé dans les heures suivantes, jusqu’à ce que Donald Trump, remontant graduellement la côte, soit déclaré gagnant par un peu plus d’un point de pourcentage, un peu avant minuit. Ainsi, même avec des résultats aussi serrés, l’identité du vainqueur fut connue relativement rapidement.

Or, en 2020, si Joe Biden devait l’emporter en Floride, cela aurait l’effet d’un échec et mat. Simplement dit, il n’existe pas de scénario plausible où Trump peut être réélu sans la Floride. Contrairement à 2000, l’État ne constitue sans doute pas le « point de bascule » dont les deux candidats ont besoin pour gagner. Trump en a besoin ; Biden, non.

Autrement dit, si Biden est donné vainqueur dans l’État dès les premières heures après la fermeture des bureaux de scrutin, les histoires de recomptage potentiel ailleurs au pays deviendront rapidement des pensées lointaines.

Comment sera remportée la Floride

Si vous faites partie des millions de personnes qui seront rivées à l’annonce des résultats le soir du vote, voici deux mots à surveiller : The Villages. 

Depuis le début du XXIe siècle, on dit que les élections en Floride se jouent autour de ce que l’on appelle le « Corridor I-4 », en référence à l’autoroute 4, liant les villes d’Orlando, au centre de l’État, et de Tampa, donnant sur le golfe du Mexique. Qui émerge en avance dans la région gagne la Floride.

Le grand prix électoral se nomme Hillsborough, le comté dans lequel se trouve la ville de Tampa. S’il y a des États pivots, Hillsborough est le comté pivot par excellence : bon an mal an, qui gagne Hillsborough gagne la Floride.

Jusqu’à 2016. Car ce n’est pas comme ça que Donald Trump a remporté la Floride.

Trump a perdu de façon relativement décisive Hillsborough (51 % à 45 %), comté que le dernier candidat républicain victorieux, George W. Bush, avait remporté par trois points en 2000 et par sept points en 2004.

De façon peut-être encore plus notable, Donald Trump a été terrassé dans le comté d’Orange, qui inclut la ville d’Orlando. Ainsi, alors qu’Orange était allé à Gore par une marge « mincissime » en 2000 (49,8 % contre 49,6 % pour Bush), Trump s’est fait pulvériser par tout près de 25 points de pourcentage. Tout comme dans le comté avoisinant, Osceola (qui inclut la banlieue de Kissimmee), que Hillary Clinton a remporté avec plus de 60 % du vote — des marges encore plus importantes que celles de Barack Obama en 2008 et en 2012, qui avait remporté l’État les deux fois !

À peine quelques années auparavant, un simple regard aux résultats dans les régions baromètres de l’État aurait mené à un constat automatique : on assistait à une victoire convaincante démocrate. Et pourtant.

Comment Trump a-t-il donc fait pour l’emporter ? 

Grâce à des endroits comme The Villages.

Communauté éloignée des grands centres urbains, traditionnellement conservatrice, particulièrement blanche et âgée — les personnes de 65 ans et plus composent la majorité de la population, et les Blancs plus de 95 % — l’endroit est un lieu de villégiature et de retraite prisé. Il est également devenu, à l’été 2020, le théâtre d’une confrontation entre citoyens vite devenue tristement virale avec le cri de slogans racistes « White Power » (pouvoir aux Blancs).

En 2016, Donald Trump a raflé tout près de 70 % du vote dans le comté de Sumter, qui inclut The Villages. Il s’agissait de la plus importante marge pour un candidat, tous partis confondus, en près d’un demi-siècle. Même Ronald Reagan, qui avait gagné 44 États sur 50 dont la Floride en 1980, s’était incliné là-bas par près de 10 points. Trump, lui, l’a gagné par près de 40.

Ce genre de domination quasi outrancière s’est répétée dans un lot de petites communautés de la Floride, faisant plus que compenser les revers de Trump dans les centres urbains et les banlieues leur étant rattachées, qui avaient dernièrement constitué le pouls électoral de l’État.

Or, nous ne sommes plus en 2016. Trump est en perte de vitesse, de façon particulièrement marquée chez les personnes âgées et… blanches, ainsi que je l’annonçais plus tôt cet été. 

Le simple fait pour Joe Biden de venir rétrécir ces marges, combiné à des performances au moins égales à celles de Clinton il y a quatre ans, pourrait suffire à lui donner les 29 grands électeurs de la Floride. Et, avec ces derniers, les clés de la Maison-Blanche, possiblement dès le 3 novembre. Peut-être même avant minuit. 

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