Les Clinton et le sens du poil

Des bons mots pour le Canada dans une litanie de lieux communs. Jean-Philippe Cipriani a assisté à la conférence de Bill et Hillary Clinton, et se demande à quoi sert cette tournée.

Photo: La Presse canadienne/Paul Chiasson

Non, The Clintons on Tour n’est pas la tournée mondiale d’un groupe indie de Seattle de passage au Centre Bell. Simplement Bill, ancien président des États-Unis, et Hillary, ex-secrétaire d’État, interviewés sur scène. Entamée la veille à Toronto, la tournée faisait un arrêt à Montréal mercredi.

Live Nation, qui organise aussi des tournées pour Beyoncé, Justin Timberlake ou Taylor Swift, a cependant laissé de côté les effets spéciaux et la musique. Plutôt, trois fauteuils blancs entourés de plantes vertes faisaient office de décor. On se serait cru dans Between Two Ferns (Entre deux fougères), la parodie de talk-show de l’humoriste Zach Galifianakis.

Mais en moins intéressant.

Manque de pot : c’était une designer inconnue de New York, Tanya Taylor, qui menait l’entretien, à coups de questions vides et plantées. Elle est diplômée de McGill, voilà pour le contenu local. Mais contrairement à l’ancien ambassadeur du Canada Frank McKenna, animateur la veille dans la Ville reine, elle n’avait aucune envie de parler politique.

Il a plutôt été question des premières rencontres du couple Clinton, il y a 47 ans. De l’enfance pas simple de Hillary avec une mère dévouée, de celle heureuse de Bill avec une mère qui a toujours refusé d’être une victime malgré les deuils.

Il a été question de leurs destinations vacances préférées. Et à la fin, dans un question-réponse en rafale du type « Vous connaissez-vous bien ? », on apprendra que Bill a dit « je t’aime » le premier, que Hillary le surnomme Billy, et que le couple mangeait très bien à la Maison-Blanche. Le triomphe du superficiel.

Entre les deux ? Quelques bribes sur le leadership menant à une litanie de lieux communs. Hillary trouve que les Américains sont divisés. Bill loue la résilience de sa femme, et souligne qu’elle a gagné le vote populaire en 2016 dans « la campagne la plus injuste de l’histoire ». Plutôt court.

Hillary répète sa fierté du rôle qu’elle a joué dans le raid qui a tué Oussama Ben Laden au Pakistan en 2011. Elle a pris des décisions difficiles. Bill revient sur le génocide rwandais de 1994, en exprimant ses regrets et en soulignant que le pays s’est relevé de la catastrophe. Sa morale ? « On peut toujours trouver pire situation que la nôtre. »

Les éloges sont réservés pour le Canada. Bill applaudit notre « tribalisme inclusif », le liant maladroitement au nationalisme québécois. Il cite la diversité canadienne en exemple, estimant qu’ici, « on voit les personnes avant de voir leur étiquette, tandis qu’aux États-Unis, on voit les étiquettes avant les personnes ».

Hillary vante le filet social canadien et le modèle économique du pays. D’ailleurs, Bill demande pardon au Canada qui a dû « subir un flot de mauvaise rhétorique pour finir avec un meilleur ALENA ». Le nom de Donald Trump ne sera jamais prononcé.

Et bien sûr, les deux s’entendent pour déplorer l’égoïsme des pays dans la lutte contre les changements climatiques, qui engendreront catastrophes et maladies pour leurs petits-enfants. Il faut « faire quelque chose », disent-ils.

Oui, mais quoi, monsieur le président ? Et à quel prix, madame la secrétaire générale ? On n’en saura pas plus.

De fait, on n’apprendra pas grand-chose au cours de ces courtes 90 minutes de jasette, au ton consensuel des émissions d’après-midi. Par moments, on avait même l’impression d’assister aux mémoires de deux artistes d’une autre époque se remémorant leur jeune temps. Plutôt mièvre comme exercice devant des auditeurs ayant payé leur billet de 65 à 450 dollars. Le Centre Bell était toutefois à moitié vide.

Alors, à quoi sert cette tournée ? Hillary Clinton a vendu plus de 500 000 exemplaires de son livre What Happened, et n’a visiblement aucune intention de se lancer à nouveau dans une course à la présidence. Bill Clinton a dépassé le million de ventes avec The President Is Missing, roman écrit avec James Patterson, l’écrivain à suspense le plus prolifique (et le plus riche) de la planète. Certes, le président sait encore capter l’attention d’un auditoire, mais il n’a plus rien à prouver.

Veulent-ils rester dans l’œil du public ? Avoir encore une voix politique ? Je suis allé relire la description de la soirée : « Le couple conversera sur scène et partagera des histoires et des anecdotes inspirantes qui ont façonné leur carrière historique dans la fonction publique, tout en discutant des problèmes de l’heure et de l’avenir. »

Bien sûr, personne ne s’attend à ce que les Clinton se fassent cuisiner sur l’affaire Lewinsky ou la guerre en Irak. Mais nous avons devant nous un couple qui a été dans les hautes sphères de la première puissance de la planète, et dont l’intelligence et la capacité d’analyse ne peuvent être contestées.

Et ils se présentent sur 13 scènes en Amérique du Nord pour ne rien dire. Mais encaisser le chèque, ce qui ne contribue pas à redorer le blason du couple, accusé depuis des années de monnayer sa présence dans des conférences. Une tendance qui dérange beaucoup de démocrates.

C’est peut-être la nouvelle voie de la politique spectacle. Sur ce plan, ne craignez rien : ils n’arrivent pas à la cheville du président actuel.

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14 commentaires
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Les éloges sont réservés pour le Canada. Bill applaudit notre « tribalisme inclusif », le liant maladroitement au nationalisme québécois
Pas vrai? Avez-vous la citation exacte?
Rien sur toutes ses agressions sexuelles non plus?

Merci pour ce compte-rendu très édifiant, lequel n’est pas excessivement surprenant. J’imagine pourtant que de pouvoir entendre et voir ces deux « montres sacrés » réunis sur une même scène, que cela constitue en soi une soirée exceptionnelle qui ne se reproduira probablement pas de sitôt. Ceci doit apporter nonobstant un certain contentement pour l’ego.

Hillary et Bill ont-ils le pouvoir d’apporter quelques solutions en public aux grands maux de la civilisation ?

J’aimais bien cette époque où Bill Clinton était président. Je trouvais qu’il apportait un ton nouveau, qu’il avait une vision globale du monde qui serait porteuse d’un avenir plus brillant, plus juste pour toute la civilisation. Je croyais dur comme fer que nous étions entrés dans cette nouvelle ère économique où les cycles sont plus longs.

Pour des cycles plus longs, il faut aller plus lentement. Faire durer les cycles par une meilleure répartition, ce qui signifie une meilleure distribution. C’est tout le contraire que nous faisons depuis quelques plus de deux générations. L’obsolescence de toutes choses réduit la durée des cycles de vie et théoriquement accroit les marges de profit, pour un nombre de joueurs restreints.

Il n’en reste pas moins que l’image de ces deux personnes réunies reste attendrissante. Ce n’est peut-être pas si facile d’avoir pour un temps « fait l’histoire » puis ensuite de devoir retourner dans le rang. Ce sont peut-être dans ces circonstances les « non-dits » et le gestuel qui deviennent alors les plus intéressants.

Combien ont-ils reçu d’argent pour cette visite et est-ce que les billets achetés étaient déductibles d’impôts? Simple curiosité!

Bien sûr qu’il le font pour l’argent. Si les gens sont assez, disons, curieux, pour payer pour les voir en personne (et se prendre en selfie peut-être?), eh bien, qui pourrait les blâmer d’en profiter?

Si c’était la première fois que les Clintons disent du bien du Canada, on pourrait passer; mais, ce n’est pas la première fois. Il faut avoir suivi, surtout Bill, par le passé pour savoir toutes les bonnes choses que ce dernier pense du Canada

Je vois 2 personnes âgées qui cherchent à rester dans le circuit , auraient bien des fautes à se faire pardonner….et veulent payer leurs dettes des élections précédentes ….

C’est pathétique tout cela. La prochaine fois peut-être, aurons nous droit à la fille du couple Chelsea dans la tournée. Le pouvoir du fric!!! Si au moins l’argent était versé pour des oeuvres caritatives .
Il y a une question qui me turlupine, d’après vous aurons-nous droit à la visite de Trump après sa présidence , et si oui j’ai hâte de voir le décor.!

C’est peut-être un symptôme de la vacuité du parti démocrate en ce moment. Les Démocrates sont incapables de capitaliser sur les turpitudes de Trump ni d’offrir aux électeurs états-uniens un programme qui les séduise. Alors, il reste les platitudes et un moyen de se faire de l’argent à ne rien dire!

On aurait pu se passer du ton sarcastique de M. Cipriani. Si les gens veulent les écouter, qui sommes nous pour porter jugement?

Il est attristant d’observer le mépris de vos propos et des commentaires de vos autres lecteurs pour ce couple. C’est probablement le couple le plus brillant et le plus réfléchi qui s’est lancé en service publique. Rappelons-nous que personne est parfait, le système politique non plus. Le couple Clinton a probablement travaillé du mieux qu’il le pouvait, et la planète entière a probablement bénéficié de l’impact de leur service publique. Pas surprenant qu’on ne voit pas de bonnes personnes intelligentes et réfléchies s’offrirent au leadership des États-Unis. De nos jours, ce qui attend leaders des démocraties, ce n’est pas seulement la haine, l’intolérance, et le mépris du public et des médias pendant leurs années de leadership, mais la continuité des critiques et des insolences pendant leurs vieux jours. Ne serait-ce pas notre tour de trouver les solutions.

J’ai bien hâte de voir Donald Trump dans ce rôle, en fait n’importe où ailleurs qu’à la maison blanche.

Plus la politique s’apparente à un spectacle, plus sa crédibilité s’effrite. Si au moins le couple Clinton avait approfondi dans ses conférences quelques pistes de solution relativement aux problèmes vécus aux États-Unis ou ailleurs dans le monde, l’exercice eût été pertinent car il aurait pu déboucher sur une conscientisation. Ici, si j’en juge par le compte rendu ci-dessus, on avait plutôt affaire à une sorte d’adulation stérile pour laquelle le citoyen (devenu spectateur) devait payer un prix élevé. Il appert que ledit événement n’ait pas fait salle comble. Faut-il s’en étonner?