Les États-Unis feront-ils la lumière sur l’origine de la pandémie ?

Ce n’est plus un secret : la pandémie a été profondément politisée aux États-Unis. Même la question de l’origine du virus est clivante. Joe Biden réussira-t-il à établir s’il s’agit d’un phénomène naturel ou plutôt d’un accident de laboratoire ?

Anna Disegna / EyeEm, dowell / Getty Images

L’auteur est chercheur postdoctoral à la Chaire Raoul-Dandurand, où ses travaux se concentrent sur l’étude et l’analyse de la politique américaine. 

Le président Joe Biden a donné, il y a un mois déjà, 90 jours aux services de renseignement américains pour produire un rapport sur l’origine du coronavirus. Or, les chances que la lumière soit faite de façon définitive semblent plutôt minces, et ce, pour au moins trois raisons. 

Tout d’abord, soulignons que plus de 18 mois se sont écoulés depuis la première éclosion documentée, avec la perte potentielle d’indices et de preuves que cela peut signifier. 

Ensuite, il faut tenir compte de la nature intrinsèquement hermétique et cachottière du régime gouvernant la Chine, où cette première éclosion s’est déclarée. 

Et enfin, le vent politique toxique qui continue de souffler aux États-Unis ne facilitera pas les choses.

Une horloge brisée

Le 23 avril 2020, le président Donald Trump suggère sincèrement d’étudier la possibilité que des injections de désinfectant puissent nous protéger du nouveau coronavirus. Le moment est si surréaliste qu’il semble constituer une sorte de caricature suprême d’un président malmenant la science et les faits depuis des années. Pour bon nombre de citoyens, de journalistes et de politiciens, le bassin déjà limité de crédibilité dont pouvait jouir Trump au sujet de la pandémie s’assèche alors de façon irrémédiable. 

Moins d’une semaine plus tard, le président fait une autre sortie publique remarquée, cette fois pour alléguer qu’il a vu des informations privilégiées donnant à penser que le virus est le fruit d’un laboratoire à Wuhan, en Chine. Pressé de fournir des explications additionnelles, il refuse, disant qu’il n’est pas autorisé à le faire. 

La théorie n’est pas nouvelle : le sénateur républicain Tom Cotton la défend alors publiquement depuis plus de deux mois. Mais attachée à Trump, elle devient carrément radioactive. 

Un concert de critiques s’ensuit, notamment dans de nombreux médias importants aux États-Unis, pour condamner cette idée considérée comme une autre théorie du complot d’un président aux itérations risibles. Or, un simple fait demeure : l’hypothèse du laboratoire, bien que toujours sans preuve concluante, est plausible. Comme le veut le vieil adage, même une horloge brisée a raison deux fois par jour.

Quand la polarisation empoisonne la science

Au cours des dernières semaines, une suite de révélations a créé de profonds malaises parmi les voix qui, aux États-Unis, avaient tourné en dérision la théorie du laboratoire et ses partisans. Il y a eu d’abord le reportage du Wall Street Journal selon lequel trois employés de l’Institut de virologie de Wuhan ont dû être hospitalisés, à l’automne 2019, en raison de symptômes étrangement semblables à ceux de la COVID–19. 

Puis, une enquête de longue haleine du Vanity Fair a dévoilé des pressions internes indues au sein du gouvernement américain l’an dernier pour ne pas mener une investigation sur l’origine du virus, de crainte qu’on ne démontre qu’il provient bel et bien du laboratoire de Wuhan… et que cela n’attire l’attention sur les liens financiers unissant, depuis des années, le gouvernement américain et cette institution. 

Et il y a eu, à la suite d’une demande d’accès à l’information formulée par Buzzfeed et le Washington Post, la publication de milliers de courriels du Dr Anthony Fauci, visage de la réponse gouvernementale américaine à la pandémie, lesquels soulèvent de sérieuses questions sur l’écart entre ce que les experts comme Fauci affirmaient en public… et ce qu’ils disaient en privé.  

Dans le climat d’extrême polarisation politique qui continue de régner aux États-Unis, la réaction a été aussi prévisible que toxique. D’un côté, les élus démocrates aux commandes des comités d’enquête du Congrès (qui ont contribué à faire de Fauci le symbole de la « résistance » à Trump) sont silencieux. Et plus d’une semaine après la divulgation des courriels du Dr Fauci, le New York Times — dont la reporter principale affectée à la COVID a récemment dû supprimer un tweet dans lequel elle affirmait que la théorie du laboratoire était « raciste » — n’avait pas publié un seul mot à ce sujet.

De l’autre côté, des républicains du Congrès ayant eu maille à partir avec le Dr Fauci, notamment le sénateur Rand Paul, se sont ouvertement moqués de lui dans la foulée de la publication de ses courriels. Et, pas plus tard que la fin de semaine dernière, Donald Trump a émergé de son silence pour prononcer un discours partisan en Caroline du Nord, lors duquel une de ses cibles de prédilection a été… le Dr Fauci, un homme ayant consacré son illustre carrière à la lutte contre les maladies infectieuses. L’ex-président l’a qualifié de « mauvais docteur, mais excellent promoteur »

Après 15 mois de pandémie, près de quatre millions de personnes sont officiellement mortes du SRAS-CoV-2 dans le monde. Et les deux gouvernements les plus puissants de la planète sont également les deux principaux acteurs pouvant en déterminer l’origine, ne serait-ce que pour mieux prévenir l’émergence d’une nouvelle crise semblable. 

Le premier de ces gouvernements est une dictature. Le second, en principe démocratique, est aux prises avec un tel tribalisme que la recherche de la vérité est susceptible de passer au deuxième rang, après la promotion des intérêts partisans.

Vous attendez une réponse définitive d’ici 90 jours ? Ne comptez pas trop là-dessus.

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Ajoutons qu’il y a une différence importante entre affirmer, comme l’a fait Trump, que »le virus est le fruit d’un laboratoire à Wuhan » et que le virus s’en serait peut-être échappé accidentellement.
Dans un cas il y a aurait eu une action intentionnelle, pas dans l’autre cas.
Le but de Trump était avant tout de diminuer sa propre responsabilité pour la gestion désastreuse de l’épidémie de COVID aux États-Unis et dans le monde.
En effet si Trump avait agi efficacement dès le mois de janvier, son exemple aurait influencé le reste du monde. Au contraire, c’est sa négligence qui a été imité ailleurs.

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Excellents points! L’accident de laboratoire est possible ou plutôt n’est pas impossible. Maintenant, il faut voir si l’accident de laboratoire est probable? Par contre il est probable qu’on ne pourra rien conclure sans la collaboration ouverte de la Chine. Or les dirigeants chinois n’ont pas avantage à le faire. Il est donc probable que l’origine du virus demeurera un mystère…

Enfin, si l’Occident n’avait pas dormi au gaz pendant tout le mois de février, nous n’en serions pas là…

Oublions les élucubrations de Trump ! Il est l’un des responsables de la stagnation de la recherche sur l’origine du virus.
Peu importe ce que peut penser Trump, plusieurs éléments militent en faveur de l’hypothèse que le virus a été fabriqué à l’Institut de virologie de Wuhan :
– Proximité du laboratoire spécialisé dans la recherche sur les coronavirus avec le lieu de l’éclosion initiale du virus ;
– Faible probabilité, évaluée à 0,25 %, que le SARS-CoV-2, qui est en fait une chimère d’A.R.N. messager du coronavirus du pangolin et de celui de la chauve-souris, puisse apparaître naturellement ;
– Le fait que le laboratoire de Wuhan est subventionné — aucun secret ici — par le NIH, plus spécifiquement par l’Institut dirigé par le docteur Antony Fauci, pour la recherche « gain-of-function » rendant les virus plus contagieux pour l’humain, une recherche controversée qui est censée prévenir les pandémies…
– La réticence des autorités chinoises à donner l’accès aux données de laboratoire de Wuhan aux membres d’équipe d’investigation de l’OMS ;
– À ce jour, aucun animal vecteur n’a été identifié.
Le virus peut quand même être d’origine animale ; les autres coronavirus pathogènes pour les humains, le SARS-CoV-1 et le MERS, étaient clairement d’origine naturelle. Toutefois, la recherche de l’animal vecteur dans ces cas a pris moins d’un an.

Il n’est pas nécessaire d’être « complotiste » pour penser que le virus a probablement émergé du laboratoire de Wuhan, qu’un bris de sécurité s’est produit et a permis que le virus s’échappe.

Après une telle catastrophe mondiale, il est très pertinent de savoir la vérité sur son origine pour prévenir des catastrophes futures.

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Informer tout en discréditant. C’est ce que fait ici l’Actualité. Vous expliquez une nouvelle tout à fait spectaculaire, soit la possibilité que le virus covid19 vienne du lab de Wuhan, et vous mentionnez ensuite le nom de vous-savez-qui, que votre auditoire juge toxique. Il n’en demeure pas moins que c’est la nouvelle en soit sur laquelle nous aimerions être correctement informés. Et pas sur l’animosité entre Trump et Fauci.

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Ce qui fait consensus dans la communauté scientifique, c’est la nécessité de poursuivre les investigations sur les origines du SARS-CoV-2. Pourquoi ? Eh bien, c’est parce qu’on ne dispose pas encore de tous les éléments pour comprendre comment le virus s’est développé, s’est transmis à l’homme, puis si bien propagé. Pas plus qu’on ne sait de façon certaine quand (à quel moment) les premiers cas de Covid-19 se sont déclarés.

Contrairement à ce qu’écrivait voici quelques mois encore Noémi Mercier dans L’actualité à l’effet que celui qui avait été identifié comme le « patient zéro » — par qui la maladie avait été transmise au reste de l’humanité -, que cette personne infectée fréquentait le secteur du marché aux animaux vivants de Wuhan.

Les recherches prouvent désormais que le virus avait atteint des personnes plusieurs semaines (voire des mois avant), lorsque le marché incriminé était simplement un facteur de propagation de par sa promiscuité. Il n’a pas été possible de valider que le virus serait passé à l’homme par le pangolin, un petit mammifère insectivore qui quoique protégé se trouvait en vente sur ce marché.

Le pangolin ayant été hypothétiquement infecté par une chauve-souris porteuse d’un coronavirus qui affecte généralement l’espèce.

Comme le chainon manquant de la transmission (ou les chainons) depuis la chauve-souris jusqu’à l’homme est encore ignoré, toutes les hypothèses restent encore possibles. Ce qui inclut celle de la transmission accidentelle d’un coronavirus créé en laboratoire, une supposition concevable quoique peu probable.

Si la demande d’investigation du président Biden est cohérente avec son approche scientifique, rien n’indique comme le mentionne Rafael Jacob que le rapport attendu permettra d’établir la vérité. C’est plutôt la capacité d’adaptation du SARS-CoV-2 qui est remarquable. Des études et enquêtes se poursuivront pendant des années.

Pourtant, ce qui compte, n’est-il-pas de prévenir adéquatement la propagation de nouvelles pandémies qui pourraient se multiplier en grande partie pour des raisons écologiques, en l’occurrence la dégradation des écosystèmes qui chassent à chaque jour de nombreuses espèces animales de leurs milieux de vie naturels ?

Ce qui permet de supposer que la nature détient quelques droits immuables auxquels les êtres humains ne se soustrairont définitivement pas.

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