Ma folle journée au Capitole

Invasion du Capitole, grenades lacrymogènes et attirail militaire : Washington a pris des airs de champ de bataille pendant quelques heures. Notre collaborateur était sur place.

Photo : AP Photo/John Minchillo

WASHINGTON — Le mercredi 6 janvier ne s’annonçait pas banal à Washington. Mais jamais à ce point. La capitale américaine, qui s’est réveillée avec un imposant dispositif de sécurité en prévision d’un grand rassemblement pro-Trump, était bien loin de se douter qu’elle se coucherait avec un couvre-feu et le déploiement de la Garde nationale en raison d’une invasion du Capitole, l’un de ses plus beaux et importants symboles. 

Dès 9 h, plusieurs milliers de personnes ont pris la direction de « The Ellipse », un espace vert entre le Washington Monument (l’obélisque) et la Maison-Blanche, pour la « Marche pour sauver l’Amérique », le cri de ralliement des trumpistes. Ce rendez-vous, promu par Donald Trump lui-même, coïncidait avec la séance de certification des résultats de la présidentielle par les membres du Congrès, réunis à quelques minutes de là, au Capitole. Cette procédure obscure est une formalité en temps normal : elle vise simplement à compter les votes des grands électeurs, État par État.

Toutefois, avec les contestations répétées de Donald Trump, elle était vue cette année comme le dernier rempart contre Joe Biden. « Je n’abandonnerai jamais », a lancé le président à la foule brandissant des drapeaux « Trump 2020 » et des bannières étoilées. Pendant une heure, il a enchaîné les mensonges sur le scrutin de novembre. Les participants sont galvanisés par l’enjeu. « Si l’élection de Joe Biden est confirmée aujourd’hui, c’est la fin de notre pays », me raconte Steve, sexagénaire à la casquette « Make America Great Again » venu avec sa femme.

Parmi la foule, l’idée de pénétrer dans l’enceinte du Capitole circule déjà sur le ton de la rigolade. « C’est notre maison. La maison du peuple. On la finance avec nos impôts », fait-on valoir. En début d’après-midi, les manifestants se dirigent comme prévu vers le bâtiment, où la séance de certification a commencé, sous l’égide du vice-président Mike Pence. « C’est notre dernière chance ! » hurle un individu dans un mégaphone, tandis qu’un autre invite « les patriotes » à franchir un muret pour se rapprocher du Capitole. Un geste qui leur permettrait d’arriver au pied de l’édifice, près des gradins qui accueilleront la cérémonie d’investiture de Joe Biden, le 20 janvier.

La police est là et commence à asperger les contestataires un peu trop hostiles de poivre de Cayenne. L’ambiance se tend. On sent que la situation peut dégénérer. Alors que l’explosion de pétards provoque des bruits sourds, les manifestants avec des mégaphones encouragent les protestataires à franchir le fameux muret qui les sépare du bâtiment du Congrès. 

La rumeur veut qu’une personne doive être évacuée parce qu’elle a fait une crise cardiaque. Après quelques minutes, une scène surréaliste : au milieu du chaos, un groupe d’une trentaine de Sud-Coréens, chantant « We love Trump » (« Nous aimons Trump »), traverse la foule pour atteindre le pied du Capitole. Autour d’eux, des grenades lacrymogènes fendent l’air, à la surprise de certains — « la police est censée nous protéger et protéger la Constitution », s’indigne une femme.

Quelques participants portent des masques, visiblement préparés à être visés par de tels engins. Ils prodiguent même des conseils pour se protéger des gaz. « Tenez la ligne », crie un homme, comme si on était sur un champ de bataille. On aurait pu y croire, certains étant munis d’un équipement militaire : vestes de camouflage, casques…

Loin de se disperser, la foule gagne du terrain. Elle remplit progressivement les gradins érigés en prévision de l’investiture. Tout un symbole. On aperçoit des individus agiter leurs drapeaux, brandir le poing en signe de victoire. Les gens hurlent « We the People » (Nous, le peuple), les premiers mots du préambule de la Constitution américaine. Une gigantesque banderole « Trump 2020 » est même déployée. Une scène stupéfiante. « Mettez la tête d’Obama sur un pic ! », « Donnez-nous Nancy Pelosi [la cheffe de la majorité démocrate à la Chambre des représentants] », crie-t-on pêle-mêle. 

De l’autre côté du bâtiment, la situation est encore plus tendue. Des centaines de manifestants, certains en attirail militaire, pénètrent dans le Capitole. Ils se photographient ou se filment à l’intérieur, y compris dans le superbe National Statuary Hall, aux côtés de statues d’illustres Américains comme Samuel Adams, George Washington ou Dwight D. Eisenhower. Selon les historiens, la dernière attaque majeure contre le Capitole, lieu du pouvoir démocratique américain, remontait à 1814, quand les soldats britanniques, qui avaient envahi Washington lors de la guerre de 1812, l’avaient incendié. 

Plus tard, à la gare centrale de Washington, Union Station, où plusieurs manifestants pro-Trump attendent leur train et se tiennent au chaud, Bill Reinbacher, un protestataire, juge que cette journée hors normes a été bonne. « Nous avons montré au président et au pays que nous étions derrière lui. » Carolyn, qui se trouvait près du Capitole au moment de l’invasion, fait aussi le bilan de ce percutant événement, en attendant le couvre-feu de 18 h, décrété par la mairesse Muriel Bowser : « Je ne pensais pas que cette journée se terminerait comme ça. »

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