Patience !

Les sondeurs ont eu raison : les votes par la poste sont majoritairement démocrates. Alors, que croyez-vous que les chiffres nationaux indiqueront si nous acceptons d’attendre juste un peu ? Une victoire pour Biden… à l’intérieur d’une marge d’erreur raisonnable ?

Crédit : L'actualité

Je vais l’avouer : j’ai décroché mardi soir.

Non, ce n’est pas parce que Trump avait plus de succès que prévu. Ce n’était pas non plus parce que je remettais en question les habiletés de John King à son écran interactif sur CNN ou la clarté des explications de Rafael Jacob à la table ronde de Patrice Roy à Radio-Canada. Non, ce n’était pas ça. Tous ont fait un travail exemplaire.

Contrairement à d’autres élections antérieures — des élections dites « normales » —, le décompte des votes au fil de la soirée était hautement « débalancé » d’État en État. En effet, certains avaient déjà compté le vote par anticipation et d’autres (comme les États du Midwest) étaient très en retard. Nous savions que les lois de la Pennsylvanie et du Michigan interdisent de compter les votes par anticipation avant le jour de l’élection, alors tout cela n’aurait pas dû être surprenant. Ces lois auraient pu être adaptées pour la réalité d’une élection en pleine pandémie, mais les républicains ont bloqué ces efforts. Résultat : mardi soir, Donald Trump était en avance dans ces deux États cruciaux, donnant la fausse impression à plusieurs qu’il était sur le chemin de la victoire — et que sondages et prévisions avaient complètement raté la cible.

Plusieurs messages attendaient sur mon téléphone quand je me suis réveillé mercredi matin, après à peine deux petites heures de sommeil, soit des demandes d’entrevue pour plusieurs médias, dont quelques-unes étaient intitulées, et je paraphrase, « Encore un échec des sondeurs américains ? » ou « Trump défie encore les experts ? ».

C’était comme si le cauchemar de la veille m’avait poursuivi et rattrapé au cours de la nuit.

Je comprends cette soif médiatique de vouloir tout savoir immédiatement et sans délai, et ainsi créer un discours narratif pour guider le prochain cycle médiatique. Dans bien des contextes, cela permet de faire avancer les réflexions et de multiplier les angles sous lesquels la situation sera étudiée. Mais cette fois, j’ai voulu prendre mes distances de tout ce cirque.

Je compile et analyse les chiffres de la présidentielle américaine quotidiennement depuis avril. Parmi les questions qui ont été étudiées par de nombreux sondeurs au cours des derniers mois se trouvait celle du vote par anticipation. Bien que les chiffres exacts différaient quelque peu d’un sondage à l’autre, il était évident qu’une fraction disproportionnée d’électeurs démocrates avait l’intention de voter par anticipation ou par la poste, alors qu’une forte majorité d’électeurs républicains se présenteraient aux bureaux de scrutin le jour du vote. Tout ceci n’aurait pas dû être une surprise.

Donc, mercredi matin, avec peu de sommeil et une fatigue accumulée depuis le printemps, je me fais balancer ces « points de discussion » à la figure. « L’avance de Biden au vote populaire n’est que de deux points, alors que les sondages prédisaient huit points ! Quel désastre pour l’industrie ! » J’ai décidé de me taire.

Dans les faits, quels sont les chiffres ? La moyenne des sondages nationaux aux États-Unis accordait une avance 8,6 points à Biden (selon la pondération de Qc125). Au moment d’écrire ces lignes, la Californie, un État résolument démocrate et plus populeux que le Canada entier, n’avait compté que 74 % de ses votes. New York, un autre État à forte proportion démocrate, n’en avait compté que 80 %. Alors que les bastions ruraux républicains de l’Idaho, du Wyoming et de l’Arkansas (pour ne nommer que ceux-là) avaient pratiquement terminé leurs dépouillements. Que croyez-vous que les chiffres nationaux indiqueront si nous acceptons d’attendre juste un peu ? Une victoire de cinq points pour Biden ? Peut-être plus ?

Alors… bien à l’intérieur d’une marge d’erreur raisonnable ?

D’ailleurs, déjà tôt en matinée mercredi, le vent avait tourné : les votes par anticipation et par la poste avaient commencé à être comptabilisés et, comme prévu par plusieurs sondeurs, la plupart provenaient d’électeurs démocrates.

Grâce entre autres aux votes de la région métropolitaine de Détroit, Joe Biden a pris l’avance au Michigan. Quelques heures plus tard, les réseaux américains confirmaient la victoire de Biden dans cet État. Au moment d’écrire ces lignes, Biden devançait Trump au Michigan par une marge de trois points. L’avance moyenne de Biden dans les sondages de cet État était de huit points.

Puis, à 11 h 45 mercredi matin, l’administrateur en chef de la commission électorale du Wisconsin déclarait que tous les votes de son État avaient été comptés : Joe Biden est donc le vainqueur de l’État par un peu moins de 21 000 votes, un écart de moins de 1 %. La moyenne des sondages accordait une avance de sept points à Biden. Il aura finalement été le vainqueur de justesse.

En Géorgie, un État où la lutte s’annonçait extrêmement serrée la veille de l’élection, la marge projetée était de 0,4 point en faveur de Joe Biden. Jeudi matin, l’écart des votes n’était que de 0,4 point en faveur de Trump, avec encore quelques dizaines de milliers de bulletins à compter.

Et la Pennsylvanie ? Mardi soir, Trump menait par plus de 10 points, alors que les prévisions donnaient Biden vainqueur de cet État par une marge d’un peu plus de quatre points. Or, au moment d’écrire ces lignes, l’avance de Trump en Pennsylvanie n’était que de deux points. Si la tendance se maintient, Biden pourrait remporter la Pennsylvanie, ce qui lui garantirait la victoire — peu importe les résultats du Nevada, de l’Arizona et de la Géorgie.

Évidemment, les sondeurs qui se sont trompés (et il y en a) devront répondre de leurs erreurs, car il y a bel et bien eu des écarts importants dans certains États (comme en Floride ou en Ohio, par exemple). Les appuis à Trump ont aussi indéniablement été sous-estimés dans le nord du Midwest.

Néanmoins, ne faudrait-il pas attendre d’obtenir tous les chiffres au lieu de créer la confusion ? Nous ferons évidemment une synthèse complète lorsque les chiffres définitifs seront connus. La patience est une vertu.

Philippe J. Fournier est professeur de physique et d’astronomie au Cégep de Saint-Laurent à Montréal. Il est le fondateur du site Qc125, un modèle statistique de projection électorale.

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Bien d’accord avec Philippe J. Fournier pour ce qui est de la patience. Ne dit-on d’ailleurs pas que la patience est la mère de toutes les vertus ?

Si comme le disait Patrice Roy ce soir, il faudrait un miracle pour que Trump l’emporte ou… qui sait (?) [Ça c’est moi qui le dis] : un p’tit coup de pouce de la Cour suprême….

Il n’en reste pas moins qu’il y eût des erreurs de pondération dans plusieurs sondages. Ceci n’est pas une nouveauté, ce genre d’erreurs sont observées ici et ailleurs, pas seulement pour ce qui est des sondages politiques.

J’ai une opinion sur cela ; j’ai déjà exprimé ce point de vue quelquefois ; je vois le principal défaut des sondages par la nature des échantillonnages. Par les algorithmes définis pour compenser les carences des échantillonnages. Par le caractère économique des sondages qui sont réalisés au rabais.

Tant et aussi longtemps que les instituts de sondages n’auront pas de bases de données stables, fiables, remises à jour régulièrement, que ces données ne seront pas proprement étalonnées, il y aura toujours des distorsions. Il y a possiblement un coût pour ceci.

D’autre part, les taux de participation élevés (avec les modèles existants) sont des facteurs qui sont plus difficiles à évaluer. Comme le soulignait de façon pertinente Rafael Jacob, un taux de participation élevé ne creuse pas les écarts, cela aurait plutôt tendance à les estomper.

Cela ne retranche rien à l’excellent exercice qu’avec constance produit Philippe J. Fournier au fil des jours et au fil des mois. Il fait des merveilles avec ce qui est. Mais disons-le franchement, pour ce qui est des sondages, on devrait certainement pouvoir faire quand même un peu plus mieux….

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Bien que la patience soit la mère de toutes les vertus, l’impatience est la règle de notre monde rythmé par le flot instantané des gazouillis et microblogues (Twitter, Instagram, Facebook, Pinterest, etc.).

Je me demande si la moindre fiabilité des sondages n’est pas «en partie» explicable par la disparition des lignes de téléphone fixes au profit de la téléphonie mobile. Aussi, pour une autre partie, peut on l’attribuer à l’usage de sondages en ligne probablement biaisés par une clientèle plus jeune. Ce ne sont que des hypothèses? À votre connaissance a-t-on étudié ces causes possibles?

Scientifiquement vôtre

Claude COULOMBE

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