Peut-on invalider l’élection américaine ?

La numéro trois du caucus républicain vient d’être démise de ses fonctions pour avoir osé dire que Joe Biden est un président légitime. Cette rétrogradation aura des répercussions majeures sur les élus du parti de Donald Trump.

Liz Cheney : Manuel Balce Ceneta / AP Photo / La Presse Canadienne ; Capitole : Bill Chizek / Getty images ; Trump : D.R. ; Montage : L'actualité

Liz Cheney est la fille d’un ancien vice-président, secrétaire à la Défense et membre du Congrès républicain. Elle figure parmi les 20 % des élus les plus conservateurs à la Chambre des représentants. Elle a été réélue en 2020 pour un troisième mandat avec plus de 60 % des suffrages. 

Et l’ensemble de ses collègues républicains à la Chambre ont voté cette semaine pour la démettre de ses fonctions de numéro trois de leur caucus.

Son « hérésie » est bien connue : avoir osé affirmer, en public et à répétition, que Joe Biden était un président légitime. Autrement dit, avoir énoncé une vérité. Et, par surcroît, lui avoir présenté son coude (ne pouvant lui offrir sa main à l’ère de la COVID-19) avec un sourire lors de son discours au Congrès, le mois dernier. Autrement dit, avoir été courtoise avec le président des États-Unis.

L’expulsion de Cheney, d’abord comme chef de file du parti, puis possiblement comme membre du Congrès au moment des primaires républicaines l’an prochain, figure au sommet de la liste des priorités politiques de l’ex-président Donald Trump. Et ses répercussions potentielles sont lourdes. 

À court terme

La valeur première d’une rétrogradation majeure aussi inusitée, au début d’une nouvelle administration et d’un nouveau Congrès, loge dans le message qu’elle envoie. Tous les élus et candidats potentiels du Parti républicain se voient brandir un avertissement en lettres rouges majuscules : si vous tenez à votre carrière et à votre survie politique, il y a une personne que vous ne pouvez défier, Donald J. Trump. 

Dans un contexte où il n’est plus aussi visible qu’il l’était il y a quatre mois, Trump fait actuellement tout ce qu’il peut en coulisses afin de se placer pour un retour dans l’arène comme candidat présidentiel. En ce sens, il n’est pas simplement un ex-président, mais un ex-président jouant ses cartes pour devenir un futur président. « Épurer » le Parti républicain à l’approche de la campagne présidentielle de 2024 en éliminant les voix critiques à son endroit lui faciliterait la vie pour remporter les primaires républicaines et redevenir le porte-étendard de la formation politique. 

À plus long terme

En ratissant plus large, il y a également ceci à considérer : le Capitole a été pris d’assaut le 6 janvier dernier, doit-on le rappeler, parce qu’il s’agissait du jour où le Congrès devait certifier les résultats de l’élection présidentielle. Sans cette obligation constitutionnelle, le président dûment élu ne peut entrer en fonction. 

Or, même après l’insurrection — à peine quelques heures après cette attaque sans précédent dans toute l’histoire américaine —, ce sont plus des deux tiers des élus républicains de la Chambre des représentants qui ont voté contre la certification des résultats électoraux. Cela est passé relativement sous le radar puisque les démocrates, majoritaires, contrôlaient la Chambre et allaient assurer cette certification.

Qu’arrivera-t-il si le Parti républicain reprend le contrôle de la Chambre — ce qui semble présentement tout à fait possible dès les élections de mi-mandat de l’an prochain — et que l’heure vient de reconnaître une élection présidentielle qu’il aura perdue ? Qu’arrivera-t-il s’il s’est départi de l’actuelle minorité de voix comme celle de Liz Cheney, ces élus qui font passer les principes démocratiques constitutionnels du pays avant la volonté du leader du parti ?

Il ne faut pas avoir peur d’utiliser les bons mots : les États-Unis ont vécu, à la suite de l’élection de novembre 2020, une tentative de coup d’État orchestrée par le président sortant et plusieurs membres de son entourage. Cette dernière a ultimement échoué au moment où le Congrès a défié les insurgés en votant pour reconnaître les résultats de l’élection dans la nuit du 6 au 7 janvier.

Si une telle tentative pouvait sembler impensable dans la plus importante démocratie de la planète, plus personne aujourd’hui ne devrait douter de la possibilité qu’elle se répète. Et si cela devait arriver, ses partisans pourraient être en meilleure position qu’en janvier dernier. 

Laisser un commentaire

Tout fait vrai et c’est inquiétant. Partout dans le monde on voit l’affaiblissement des démocraties.

Répondre

La démocratie américaine est en chute libre depuis quelques années, victime d’une partisanerie aveugle où le parti passe avant l’intérêt du pays et des citoyens. Reste à voir si les gens qui croient en la vérité comme Mme Cheney vont avoir le courage de former un nouveau parti politique conservateur qui divisera nécessairement le vote de droite aux prochaines élections. Si ça se concrétise et que ça devient un recul pour la droite, ce serait probablement un recul pour mieux sauter en avant pour l’avenir et pour la démocratie!

Répondre

En 1964, un certain François Mitterrand — sur lequel Dominique Lebel écrivait voici quelques jours une vibrante chronique -, dénonçait dans un essai intitulé : « Le Coup d’État permanent », les dérives politiques du Général de Gaulle qui en 1958, non seulement s’était emparé du pouvoir par un « Coup d’État » avec la bénédiction d’une majorité de députés de l’Assemblée Nationale et des membres du Sénat, mais encore avait soumis par référendum une nouvelle Constitution toujours en vigueur soit dit en passant.

Lorsqu’on pense à un Coup d’État, on s’imagine toujours (ou presque) des chars, des échauffourées, toutes sortes de répressions policières, etc. Mais ça au fond… ce sont des régimes dictatoriaux ; lorsque la plupart des Coups — on sait cela depuis la Rome antique -, se font à l’intérieur même de l’État… démocratiquement.

Même les États-Unis ont connu leurs propres « Coups d’État », l’élection d’Abraham Lincoln est le fruit de manœuvres politiciennes à une époque où les États du Sud sont sous-représentés au Congrès. L’élection de Roosevelt pour un troisième mandat consécutif, puis un quatrième est certes guidée par les évènements, il n’empêche qu’il aurait dû pour respecter la tradition (encore non écrite à l’époque) laisser sa place à quelqu’un autre.

L’ex-président Trump s’inscrit dans cet « usage » politicien où la soif de l’exercice du pouvoir l’emporte sur toute considération institutionnelle. Les démocraties telles qu’elles existent actuellement dans le monde sont faibles, elles ne sont pas à l’abri de « raiders » qui peuvent se payer un État par leurs réseaux d’influence, les réseaux sociaux ou avec de l’argent ou par la conjonction de tout cela.

Il n’y a qu’un seul rempart contre cela : la vertu. Une valeur cardinale qui ne fait guère recette où que ce soit, par les temps qui courent. Le modèle démocratique laxiste athénien a toujours été préféré au modèle démocratique spartiate fondé sur le mérite et le respect du droit. Allez donc savoir pourquoi ?

Répondre