Quand des terroristes deviennent des martyrs

Une frange de plus en plus importante de l’électorat républicain ne voit plus les événements du 6 janvier 2021 au Capitole de Washington comme une insurrection, mais plutôt comme un mouvement patriotique et un effort légitime pour défendre la liberté.

Jose Luis Magana / AP Photo / La Presse Canadienne

L’auteur est chercheur postdoctoral à la Chaire Raoul-Dandurand, où ses travaux se concentrent sur l’étude et l’analyse de la politique américaine. 

Six mois après l’insurrection du 6 janvier au Capitole, plus de 500 personnes ont été arrêtées, plus de 300 sont toujours activement recherchées, et un tout premier accusé a été formellement condamné à une peine de prison au début de juillet.

Si le système de justice continue d’avancer pour rendre responsables de leurs actes les gens ayant perpétré une attaque sans précédent contre le siège du gouvernement américain, un deuxième processus prend de l’ampleur en parallèle : une réinvention de l’histoire par l’ex-président Donald Trump et plusieurs de ses alliés.

Après avoir été poussé à condamner les violences perpétrées la journée même, Trump a, à répétition, cherché à renverser le fardeau pour le placer non pas sur ses propres épaules… mais sur celles des citoyens et des policiers s’étant dressés pour défendre le Capitole.

C’est ainsi que, par exemple, il a récemment déploré la mort d’Ashli Babbitt, une insurgée abattue après avoir tenté de se frayer un chemin dans une aire protégée du Capitole en passant par une fenêtre qui venait d’être fracassée par ses acolytes. Babbitt est, selon les dires de l’ex-président, « morte pour aucune raison ».

Il a par ailleurs réclamé que justice soit rendue contre le policier ayant dégainé sur elle, demandant dans une entrevue à FOX que l’on dévoile publiquement le nom de cet agent qui a tué « une femme innocente, magnifique et merveilleuse ». Et plutôt que de remettre en question l’affirmation de Trump, l’animatrice… l’a répétée, qualifiant à son tour Babbitt de « femme merveilleuse ».

Une telle scène peut sembler surréaliste mais, en réalité, elle s’accorde très bien avec le message largement partagé sur les réseaux sociaux par un des insurgés, emprisonné en attente de son procès, dans lequel il dit souffrir de manque de sommeil, de lumière et d’exercice depuis son arrestation. Au bas du message, à côté de son nom, apparaît le titre qu’il a cru juste de se donner : « prisonnier politique ».

D’insurrection à patriotisme    

Dans les jours et les semaines suivant l’insurrection, d’absurdes théories du complot ont fait le tour des cercles pro-Trump. L’une d’elles laissait croire que l’assaut aurait été le fruit de groupes anti-Trump. Bien que fausses, ces théories s’appuyaient sur une reconnaissance universelle que les événements observés le 6 janvier étaient intolérables. Si intolérables, justement, que seuls des militants anti-Trump pouvaient en être responsables ! Là se trouvait le mécanisme de défense de ceux qui étaient à la fois horrifiés devant les images ayant circulé partout sur la planète… et incapables de tourner le dos à leur héros politique.

Or, au cours des mois qui ont suivi, une transition aussi graduelle que pernicieuse s’est opérée. Aujourd’hui, on n’entend plus que les gens ayant perpétré l’assaut ont été victimes d’un coup monté, mais plutôt qu’en fin de compte, ils ont défendu une cause noble.

Dans un sondage national publié à la mi-juillet par le réseau CBS, on a demandé aux Américains comment ils qualifiaient les événements du 6 janvier au Capitole. On a par la suite segmenté les résultats, en isolant notamment les réponses obtenues par différents groupes d’électeurs.

Comment décririez-vous ce qui s’est produit au Capitole ?
Ensemble des électeursÉlecteurs de Trump
Tentative de renverser l’élection67 %32 %
Insurrection56 %20 %
Défense de la liberté31 %55 %
Patriotisme29 %51 %
Source : CBS News / YouGov, 14-17 juillet 2021.

La majorité des électeurs de Trump — qui étaient, doit-on le rappeler, près de 75 millions en novembre dernier — considèrent maintenant l’insurrection du 6 janvier comme un événement foncièrement positif. Le même sondage révèle qu’alors que la plupart des électeurs républicains disaient en janvier être « fortement en désaccord » avec les gestes commis au Capitole, ils ne sont désormais plus que 39 %.  

Un des aspects les plus profondément troublants des vidéos tournées à l’intérieur du Capitole était les cris et slogans patriotiques entendus de la part des manifestants enragés. Alors qu’ils étaient impliqués dans ce que les procureurs fédéraux qualifient officiellement de « terrorisme », ils se voyaient sincèrement comme des défenseurs de la démocratie.

Six mois plus tard, ce délire n’est plus limité aux éléments les plus extrémistes. Tout un pan de la population y croit franchement. Les terroristes sont devenus martyrs, et la tentative de coup d’État s’est transformée en défense de la patrie.

Voilà une démocratie menacée.

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Rien n’est noir ou blanc.
La prise de la Bastille est un acte patriotique, mais si la royauté était demeurée, ce serait une insurrection.
Si les Allemands avaient gagné la guerre, les résistants seraient des terroristes.
On pourrait aussi parler de la révolution américaine.

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Mr. Jean,

Oui, c’est vrai, rien n’est noir ou blanc, et ce sont (habituellement) les vainqueurs qui écrivent l’histoire et accolent des étiquettes au faits. Mais il faut savoir aller dépasser les étiquettes et analyser les faits pour ce qu’ils sont.

La prise de la Bastille, qu’on le définisse comme acte patriotique ou acte d’insurrection, est un des évènements de la révolution française qui indiquait l’état d’esprit des français à ce moment. Si les allemands avaient gagnés la guerre, les résistants seraient peut-être identifiés comme terroristes, mais l’Allemagne nazie demeurerait un état fasciste, raciste, et xénophobe ayant causé un génocide.

Pour ce qui est de l’attaque du Capitol à Washington, il s’agissait d’une attaque contre la démocratie par une frange de la population américaine incapable d’accepter les résultats d’une élection démocratique.

En effet rien n’est noir ou blanc, n’empêche que chacun choisit son camp selon diverses considérations. Moi j’ai choisi le camp qui croit notamment que la prolifération des humains sur la planète et le peu de soin que qu’ils prennent de celle-ci sont en train de rendre la Terre incapable de soutenir la vie humaine. J’ai aussi choisi le camp de l’égalité fondamentale des gens de toutes les nuances de couleur de peau. Et celui de la société de droit et de la démocratie.

Le GOP trumpiste croit que le discours sur les changements climatiques résulte d’une supercherie visant à empêcher les Américains d’exploiter les énergies fossiles le plus possible et sans la moindre précaution, il croit qu’un blanc vaut plus qu’un noir, un rouge, un brun ou un jaune et que les blancs doivent dominer la société et dicter leur volonté, autrement dit, que seuls les blancs doivent avoir voix au chapitre, tous les autres leur étant assujettis.

C’est pourquoi je considère que l’attaque du Capitole était un début d’insurrection contre un État démocratique perpétré par des gens qui ne sont pas nécessairement tous des fascistes mais qui ont agi sous l’influence d’un ancien président auquel le terme, à mon avis, s’applique passablement bien.

En terminant, je dirai que c’est bien joli le parfait relativisme que vous semblez professer, mais son application générale aurait pour résultat d’empêcher les individus comme la société de faire des choix, puisque tout équivaudrait à tout. Il suffit d’essayer quelques instants d’imaginer ce que serait la vie s’il ne se prenait jamais de décision entre une possibilité ou une autre pour comprendre que ni les individus, ni la société n’auraient pu se rendre jusqu’ici en vivant sous un tel régime de pensée.

Voilà l’effet d’un trouble de la personnalité sur ses partisans: la normalisation d’actes terroristes, la distorsion du sens des faits, l’absence total de sens critique, la dictature idéologique au mépris de la démocratie. Cela veut-il dire que n’importe quelle personnalité forte, mafieuse, peut se frayer un chemin au faîte du pouvoir politique?

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Ces gens ne mesurent pas la gravité des gestes posés. Les nazis ont fait exactement la même chose après l’insurrection avortée de 1923 qui est devenue une épopée nazie ou encore la mort de Horst Wessel en 1930, un militant des SA, groupe terroriste nazi, qui est devenu un héros national, en particulier célébré dans le chant officiel du NSDAP, le Horst Wessel Lied.

Trump suit la même recette de propagande et de désinformation qui va à moyen ou long terme miner la démocratie américaine en rendant les institutions absolument incapables de fonctionner tant que les Démocrates pourront les contrôler un tant soit peu. Par la suite, il y aura soit une autre tentative de coup d’état ou, plus probablement un retour des Républicains majoritaires et les rênes libres à Trump et ses acolytes pour s’accrocher au pouvoir avec l’appui de plus de 70 millions d’Américains!

Certains sont convaincus que la démocratie américaine est assez solide pour faire face à ces manœuvres dangereuses et j’espère qu’ils ont raison mais si le passé est garant de l’avenir, les dérapages de sociétés très avancées se sont produites et on ne peut pas dire que l’Allemagne n’était pas un berceau intellectuel de très haut calibre. Néanmoins, les Allemands sont tombés dans le piège de la démagogie et du terrorisme intellectuel avec les conséquences qu’on connaît.

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Très dangereux tout cela. Malheureusement, Trump & co. n’ont probablement rien à craindre !