Quand les plates-bandes se transforment en champs de bataille

Comme à chaque élection, les pelouses avant des demeures américaines se transforment en vitrines politiques, et des vols de pancartes sont rapportés dans tous les États. Cet automne, la querelle semble prendre des proportions sans précédent. Survol d’une enquête non scientifique.

Photo : Jean Bourbeau

À l’entrée d’un commerce de spiritueux à l’angle de Van Dyke et de 7 Mile, à Détroit, un homme éméché qui fait appel à ma générosité me fait remarquer qu’il n’y a aucune pancarte de Trump dans le quartier. « J’te jure, il n’y en a aucune à Détroit, et Dieu sait ce qui arriverait si quelqu’un osait faire pareille erreur », m’explique-t-il. Après une semaine à sillonner la ville, je dois admettre qu’il a raison. Je n’ai vu aucun panneau à l’effigie du président actuel, alors que ceux honorant Biden-Harris sont omniprésents.

La guerre des affiches n’a rien de nouveau et revient tous les quatre ans chez nos voisins du Sud. De la Californie au Vermont, les pelouses avant se transforment en vitrines politiques. Avec des vols rapportés dans tous les États. Vu la division partisane de cette campagne surréaliste, la querelle semble prendre cette fois-ci des proportions sans précédent.

Photo : Jean Bourbeau

Depuis le début des hostilités, plusieurs citoyens, principalement républicains, ont dénoncé par l’entremise des réseaux sociaux le vol répété de pancartes sur leurs propriétés. Pour éviter tout préjudice, certains ont conçu d’ingénieux systèmes de défense. D’autres, de moins glorieux. Le cas récent d’un inspecteur en bâtiment du Michigan qui s’est lacéré les doigts sur une pancarte à laquelle étaient collées des lames de rasoir a choqué la population. Que ce soit par des fils électriques ou des tirs de balles de peinture, la crispation actuelle révèle des dessous belliqueux.

J’ai profité de la venue du leader républicain dans le comté de Muskegon, à 300 km de Détroit, pour parcourir un Michigan autant rural qu’urbain et sonder les partisans. Lansing correspond à la première punaise sur la carte de mon itinéraire, qui me conduira d’est en ouest jusqu’à Norton Shores, où Trump s’adressera à ses pèlerins.

Le paysage de la capitale offre dès les abords des dizaines de panneaux en faveur de Joe Biden. Même dans la rue Donald, c’est bleu démocrate. Depuis les quartiers aisés jusqu’au fin fond des culs-de-sac, rien, aucun signe de ferveur pour le New-Yorkais Trump, à l’exception d’un gigantesque panneau publicitaire. Le American Truth Institute, dont le nom figure sur l’affiche, ne m’a toujours pas rappelé.

Photo : Jean Bourbeau

En reprenant l’autoroute 96, je précède un vieux véhicule récréatif. En scrutant la caravane couverte de rouille, j’aperçois, tout discret, un petit autocollant. « Trump Army ». Le VR se dirige vers l’ouest.

Après Lansing, les bannières des candidats conservateurs poussent un peu plus haut dans les champs. Un nuage d’urubus survole un drapeau confédéré. Les enseignes Biden se raréfient. Je m’arrête dans le village d’Eagle. Avec une population d’une centaine d’habitants et un tel nom, je m’attends à débarquer au cœur d’un de ces fameux coins de « Blancs non éduqués », électorat essentiel à la victoire républicaine de 2016. Eagle est toutefois un joli coin champêtre, où fleurissent des pancartes Biden. Un résidant qui ramasse des feuilles me montre celle qu’il a fabriquée en bois : « Ici, personne n’osera toucher à nos installations. » 

Même portrait à Grand Rapids, la ville universitaire de l’ouest de l’État : peu de traces d’une affiche trumpiste, malgré des recherches exhaustives qui mettent en péril mon agenda.

Dernier détour improvisé vers un parc de maisons mobiles colossal en bordure de l’autoroute. Encore une fois, les pancartes de Biden sont majoritaires. Cette disparité échantillonnée serait-elle le signe que le Michigan, cet État pivot si convoité, chamboulera de nouveau le pouvoir le 3 novembre ? Ou serait-ce plutôt la manifestation, pour Trump, chef à la popularité toujours aussi grande, mais moins avouée à l’œil du quartier ? 

La circulation s’est densifiée. Des camionnettes me dépassent, armées d’immenses drapeaux rouges favorables au Parti républicain. Sur le bitume, la promotion se fait à visage découvert. Il n’y a plus de secret. 

Photo : Jean Bourbeau

Le discours du président a lieu sur une piste d’atterrissage privée près de Norton Shores, à une soixantaine de kilomètres à l’ouest de Grand Rapids. Au point de rencontre, l’organisation est débordée. On court dans tous les sens. Les innombrables véhicules convoitent chaque recoin encore libre. Dans la rue Sternberg, habituellement tranquille, les riverains semblent inquiets de l’envergure du rassemblement. Une dame filme le tout avec son cellulaire, depuis son balcon. Au moment où le Michigan enregistre des records de contamination, les détracteurs ont surnommé l’événement le « Superspreader Rally ».

Il règne néanmoins une ambiance de tailgate partys, ces fêtes qui se déroulent dans les stationnements avant les matchs de football. L’atmosphère est à s’y tromper. On scande des cris d’équipe, on s’enroule dans des drapeaux, on immortalise des moments. Un groupe distribue des hot-dogs et on remercie chaleureusement les policiers. 

En entrant dans l’autobus qui nous transporte jusqu’à la piste, un homme en salopette s’époumone : « Ça fait du bien d’être entouré de vrais patriotes américains. » L’atmosphère est électrique. Carolyn, originaire de Grand Rapids, est assise à mes côtés. Dans le vacarme, elle me confie en catimini sa position sur l’installation de pancartes. « Je garde mes allégeances politiques pour moi. Mes voisins sont démocrates et le père est notre médecin de famille. Je ne veux pas mêler trop d’affaires. »

L’excitation est à son comble quand notre convoi rejoint les milliers de partisans déjà sur place. Une dizaine de kiosques ont pignon sur rue, presque tous érigés par des Afro-Américains. Ils profitent du temps frisquet pour écouler la collection hivernale. Tuques, foulards, couvertures. Des insignes de jardin sont vendus à 10 dollars l’unité et à 15 dollars pour deux.

Photo : Jean Bourbeau

Un duo de Céline Dion et Andrea Bocelli retentit dans les haut-parleurs géants. J’aborde un groupe de jeunes hommes. L’un d’eux m’envoie promener. Un autre : « J’vais répondre à tes questions quand tu auras ta casquette. » Ce ne seront pas les derniers à rejeter ma démarche. 

Bruce, de l’Indiana voisin, glisse ses doigts à l’extrémité de sa barbe tressée. « Des pancartes, je m’en suis fait voler quatre ou cinq depuis le début de l’été. J’en ai encore en réserve. Je ne vais pas les cadenasser parce que c’est mon droit de les poser. Je n’embarquerai pas dans une dynamique de peur. »

Peter, de Kalamazoo, municipalité située dans le sud-ouest de l’État, ajoute en crachant sa chique : « Après le premier vol, j’ai installé des caméras et j’ai repéré le gars la fois suivante. Je l’ai confondu devant son patron. J’espère qu’il a perdu son emploi. »

Eric ne porte qu’un simple t-shirt « Find a vaccine against liberalism » (trouvez un vaccin contre le libéralisme) malgré les vents violents. Ses amis et lui se vantent d’avoir commis une centaine de vols d’affiches démocrates. « On fait le ménage une nuit par semaine », me dit Eric, le torse bombé et les mains dans les poches. Un de ses frères d’armes relève son pantalon pour exhiber un tatouage « MAGA ».

L’énorme file de partisans avance au ralenti. L’espoir d’obtenir une place dans l’amphithéâtre extérieur s’amincit. Plusieurs sont déçus. Stacy habite une ferme du nord et a fait quatre heures de route pour voir le président. Je l’interroge. « J’ai installé un écriteau, mais il a rapidement disparu. C’était peut-être le vent, qui sait ? Ma loyauté, elle va s’exprimer par mon vote. » Son mari me tend un drapeau défraîchi. « Ce bout de tissu a 108 ans, mon ami. Il a vu 18 présidents, mais il n’en verra pas un nouveau en novembre. »

L’Air Force One atterrit à l’heure prévue sous une pluie d’applaudissements. Donald Trump en sort sur l’air de We Are the Champions, du groupe Queen. Grâce à un écran géant, le millier de personnes coincées en retrait peut suivre le discours avec émotion. Les spectateurs rient, huent, condamnent, louangent. Gênés lorsque le président les interpelle en disant « Minnesota ! », plusieurs partent avant la fin. À la sortie, un homme est salué pour avoir déboursé une somme rondelette afin de distribuer des écriteaux gratuitement.

Photo : Jean Bourbeau

De retour au stationnement, une cinquantaine de militants anti-Trump font le pied de grue, séparés par une rue et un cordon de policiers. Avec les délégations qui arrivent sans cesse de l’aéroport, ils sont en net désavantage numérique. « Les Trumpsters apportent le virus et la honte dans notre beau coin de pays », lance une jeune femme masquée. « J’aimerais bien retirer toutes leurs pancartes, mais je crains de recevoir une balle », me livre Kevin, activiste LGBTQ+ de Grand Rapids, alors que, devant nous, on scande à plein volume : « Douze années de plus ! »

En dépit des nombreux enjeux qui déchirent la nation, l’événement républicain de Muskegon avait tous les traits folkloriques des réunions sportives américaines. Le temps d’un après-midi, les partisans se sont soustraits au quotidien pour soutenir leur club. Les vêtements colorés, les gradins pleins à craquer, la musique rock, les klaxons, l’adversaire dominé. Dans un tel contexte, la guerre des affiches prend des allures de capture du drapeau. Un jeu enfantin de territoires conquis. On joue au chat et à la souris. Difficile de saisir l’incidence de cette pratique sur la campagne. Mais en cette journée venteuse d’octobre, malgré l’objection des cartons bleus, c’est l’équipe des rouges qui revendique la victoire.

 

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