Que se passe-t-il avec la frontière canado-américaine ?

La décision des États-Unis d’attendre au moins un mois après l’ouverture de la frontière par le Canada pour (peut-être) accueillir des Canadiens en cache une autre. Qui n’a rien à voir avec la COVID. 

Montage L'actualité

L’auteur est chercheur postdoctoral à la Chaire Raoul-Dandurand, où ses travaux se concentrent sur l’étude et l’analyse de la politique américaine. 

Parmi toutes les décisions parfois difficiles à suivre prises par les différents gouvernements depuis le début de la pandémie, celles concernant la politique frontalière, la semaine dernière, ont été d’une rare confusion.

Depuis la fermeture commune de la frontière canado-américaine en mars 2020, les deux gouvernements renouvellent l’entente chaque mois. Or, au cours des dernières semaines, la grogne a augmenté de façon appréciable devant non seulement la fermeture prolongée, mais le manque de plan détaillé de réouverture.

Le gouvernement canadien semblait être le principal frein à cette réouverture. Après tout, les États-Unis étaient pour ainsi dire presque entièrement déconfinés, ils avaient largement abandonné l’exigence de porter le masque, et la population avait même recommencé à voyager à l’étranger sans quarantaine obligatoire, y compris en Europe. L’écrasante majorité des Américains se disaient en faveur d’une réouverture imminente de la frontière avec le Canada, et les élus des deux partis au Congrès, si souvent divisés, s’entendaient pour demander eux aussi une réouverture.

Un obstacle majeur semblait se dresser : Justin Trudeau et son gouvernement.

Tout récemment, le 14 juillet, à exactement une semaine du renouvellement mensuel des mesures frontalières, le premier ministre Trudeau évoquait le spectre d’un « désastre » si la frontière devait être rouverte « trop rapidement ». Il se bornait à dire qu’un plan de réouverture serait présenté « dans les prochaines semaines ».

Quarante-huit heures plus tard, il annonçait que son gouvernement rouvrirait la frontière aux visiteurs américains d’ici moins d’un mois.

La pression était rendue insoutenable — non seulement en provenance des États-Unis, mais aussi des milieux des affaires et du tourisme au Canada, des premiers ministres provinciaux, et même de l’opinion publique canadienne, qui était devenue plus favorable à la réouverture.

Il ne restait donc plus à l’administration américaine qu’à faire de même, et la plus longue frontière du monde, fermée pendant plus de 16 mois, serait à nouveau franchissable.

Mais deux jours après l’annonce du gouvernement canadien, l’administration américaine a… reconduit la fermeture aux visiteurs canadiens pour encore au moins 30 jours. 

D’unis à asymétriques

Le premier constat à la suite de cette étonnante nouvelle est le manque évident de communication entre les deux gouvernements. Pourtant, depuis l’arrivée de Joe Biden à la Maison-Blanche, on leur prête plusieurs atomes crochus.

Il est devenu apparent, dès les heures suivant l’annonce du gouvernement canadien, que quelque chose ne tournait pas rond. Les élus chargés du dossier, notamment le ministre des Affaires intergouvernementales Dominic LeBlanc, étaient incapables de dire si les États-Unis allaient eux aussi mettre fin à la fermeture.

Questionnée la journée même à ce sujet au pupitre de la Maison-Blanche, la porte-parole du président Biden, Jen Psaki, a répondu que l’administration américaine ne prendrait pas de décision concernant la frontière dans un esprit de réciprocité, mais plutôt en se basant sur les conseils de ses propres experts.

La procédure qui, dès la fermeture initiale, relevait d’une décision commune venait de se transformer en procédure asymétrique.

Appelé à se prononcer sur cet étrange découplage, Justin Trudeau a sorti une expression qui (accidentellement ?) en disait long : les Américains « suivront leur science ». 

Ma science, ta science, sa science

Quelle est donc cette « science américaine » — celle à laquelle fait allusion le premier ministre canadien, et sur laquelle la Maison-Blanche dit baser ses décisions ?

Dans leurs recommandations officielles, les Centers for Disease Control and Prevention (CDC) affirment que les gens pleinement vaccinés peuvent « retourner à leurs activités prépandémiques ». Le message aux Américains voyageant à l’intérieur des États-Unis est sans équivoque : « Si vous êtes pleinement vaccinés, vous n’avez pas à vous faire tester avant ou après votre voyage, ou à faire une quarantaine. »

Le président va même plus loin : il dit maintenant que pour les gens vaccinés, « il n’y a pas de pandémie ».

Les CDC ne font également aucune distinction, dans leurs recommandations, entre les variants du virus trouvés dans la population. Cela concorde avec les propos de la directrice des CDC, Rochelle Walensky, nommée par Biden, qui affirme que les vaccins sont efficaces contre tous les variants, dont le Delta.

Si un Américain pleinement vacciné peut voyager à l’intérieur des États-Unis… pourquoi un Canadien pleinement vacciné ne pourrait-il pas y aller ?

La réponse, bien sûr, n’est pas que scientifique : elle est également politique. Aux États-Unis, qui dit réouverture de la frontière avec le Canada dit aussi pression accrue pour déverrouiller l’autre frontière, celle avec le Mexique.

À cette autre frontière s’agitent non seulement la menace virale, mais aussi le spectre migratoire. Et il s’agit là du principal talon d’Achille politique de Joe Biden depuis son arrivée au pouvoir.

Alors que la majorité des Américains disent approuver sa gestion de la plupart des dossiers principaux — de la pandémie à l’économie en passant par la politique étrangère —, Joe Biden voit chaque mois sa gestion de l’immigration lui valoir ses notes les plus faibles.

Quelques jours avant que la Maison-Blanche prolonge la fermeture des frontières, le New York Times a dévoilé qu’au cours du dernier mois, un record de tous les temps avait été battu quant au nombre d’arrivées mensuelles de migrants aux États-Unis. Plus d’un million d’arrestations à la frontière mexicaine ont été effectuées depuis le début de l’année — du jamais vu en plus d’une décennie. La crainte à Washington, bien sûr, est que la réouverture de la frontière sud ne fasse qu’accélérer cette dynamique déjà impossible à maîtriser.

Tout cela dit, il serait surprenant de voir la frontière canado-américaine demeurer ouverte unilatéralement à long terme. La fermeture américaine, particulièrement compte tenu de l’énorme pression venant du reste de la classe politique aux États-Unis, deviendra tôt ou tard intenable.

Reste que, dans toute la confusion qu’elle aura causée, la dernière semaine aura au moins rendu une chose évidente : la COVID–19 n’est pas la seule crise à gérer pour le président américain… et le Canada n’est pas le seul voisin qui compte dans ses décisions.

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Pendant ce temps là, les commerçants américains qui vivent du tourisme, surtout dans les états plus au nord, vont continuer à se plaindre de la baisse des touristes canadiens, surtout sur la côte est. Comme le malheur des uns fait le bonheur des autres, ceux du Canada peuvent se frotter les mains, la manne va rester au pays! Qui plus est, le Nouveau-Brunswick vient de décider de rouvrir ses frontières et de laisser tomber les mesures spéciales. Alors, notre terrain de jeu vient de s’agrandir et on se reverra en Acadie, sur le bord de la mer!

Pôvres américains qui perdent notre business et plus de perdre celle des Américains qui vont venir au Canada à pleine porte. Franchement, Joe Biden a trouvé l’art de se tirer dans le pied et de mettre ses concitoyens en beau tab… Les Démocrates, c’est pas fort et on dirait qu’ils viennent de passer de Charybde en Scilla!!!