Tous contre Trump

Les élections de mi-mandat, en novembre, pourraient porter un dur coup à Donald Trump s’il perdait l’appui de la Chambre des représentants. Et nombreux sont ceux qui souhaitent lui faire mordre la poussière.

Photo : Andrew H. Walker / Getty Images

Le local fait à peine une vingtaine de mètres carrés, la moquette est défraîchie. Sur les murs, des feuilles disparates disputent leur place aux affiches de Barack Obama. Dehors, c’est une autre journée de canicule étouffante à Charlotte, centre économique de la Caroline du Nord.

Dans ce coqueron du Parti démocrate, quatre employées agrafent des lettres, collent des timbres, classent les envois. Elles se démènent pour arracher la Chambre des représentants à Donald Trump aux élections de mi-mandat, le 6 novembre. « Donald Trump est une occasion favorable », dit Jane Whitley, 61 ans, à la tête des démocrates du comté. « Chaque candidat républicain doit porter le poids du président comme colistier. »

Intempestif, paranoïaque, mesquin : les termes ne manquent pas pour décrire ce président hors normes. Même si son nom ne sera pas sur les bulletins de vote, Donald Trump reste le plus gros handicap des républicains à ces élections législatives de mi-mandat. L’économie est pourtant prospère, le chômage est bas, les caisses du parti sont pleines. Mais le président fait honte. Son impopularité après deux ans, avec un appui bien en deçà des 40 %, est inégalée chez tous ses prédécesseurs. Et les républicains pourraient en payer le prix aux urnes.

Selon le centre de recherche américain Pew Research Center, 60 % des électeurs voteront « essentiellement pour ou contre Donald Trump » le 6 novembre. La couleur du Congrès constitue le principal enjeu à leurs yeux, bien avant le choix d’un député ou d’un sénateur.

Mouvements féministes, progressistes, afro-américains, scientifiques et monde des affaires se retrouvent sur la ligne de front pour infliger une raclée au président.

« Historiquement, les élections de mi-mandat sont un référendum sur le président », dit Eric Heberlig, professeur de sciences politiques à l’Université de Caroline du Nord à Charlotte. Le parti au pouvoir perd presque toujours des sièges à la Chambre des représentants. Le taux de participation (40 %) est plus bas à ces élections qu’à la présidentielle (60 %). « Ceux qui sont les plus mécontents se déplacent davantage pour aller voter. »

L’incontrôlable Trump est actuellement à la tête des deux chambres du Congrès, appelées à voter les lois fédérales. Le programme législatif des républicains est donc menacé. Les sondages indiquent que les démocrates sont en position de reprendre les rênes de la Chambre des représentants : ils ont besoin d’arracher 23 sièges sur les 435 en jeu. Au Sénat, ils doivent en rafler 2, mais la tâche sera plus ardue : alors que 35 postes sur 100 sont en élections, seulement 9 appartiennent à des républicains — dans des États où ils sont difficilement délogeables.

L’enjeu est colossal pour le président. S’il perd la Chambre, Trump devra gouverner à coups de décrets ou de vétos présidentiels, comme ses deux prédécesseurs. Parlez-en à Bill Clinton, qui a perdu le Congrès en 1994 et a dû faire face à une tentative de destitution par la suite : en matière d’impeachment, le Sénat tranche, mais c’est la Chambre qui enclenche la procédure. Parlez-en aussi à Barack Obama, en guerre larvée avec un Congrès républicain intransigeant après ses deux premières années. Les démocrates rêvent de faire le même coup à Trump.

En outre, la Chambre des représentants, c’est 21 comités qui seraient du coup dirigés par les démocrates. La liste d’enquêtes potentielles sur la présidence Trump est longue, des accointances russes aux conflits d’intérêts de ses entreprises en passant par ses décrets sur l’immigration. La majorité démocrate ne se gênerait pas pour investiguer et lancer des assignations à comparaître.

À la veille du scrutin, les forces sont vives pour envoyer un message clair à l’occupant de la Maison-Blanche. Mais elles émanent bien moins de l’opposition démocrate que de la société civile : mouvements féministes, progressistes, afro-américains, scientifiques et monde des affaires se retrouvent sur la ligne de front, parfois alliés inhabituels, pour infliger une raclée au président. Et bloquer ses projets les plus délétères.

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Sur le bureau de Jane Whitley trône une affiche comme un mantra : « Country Over Party » (le pays avant le parti). « Ce n’est plus tellement le cas maintenant, se désole-t-elle. Rappelez-vous le Watergate. Nixon avait mal agi ? Il devait partir, peu importe votre affiliation politique. De nos jours, c’est le contraire : les gens placent leur parti avant le pays. Ça leur a été enseigné dans les églises, dans les médias. »

Militante depuis plus de 25 ans, la démocrate n’a toujours pas digéré la défaite crève-cœur de Hillary Clinton à l’élection de 2016, qui avait remporté le vote populaire, mais a perdu le collège électoral. Elle n’est pas seule. Après la défaite, les femmes se sont mobilisées pour marcher par centaines de milliers à Washington, au lendemain de l’assermentation de Trump. Dans la foulée, le mouvement Power to the Polls est né, une initiative destinée à convaincre les femmes de se rendre aux urnes le 6 novembre. Quant à Hillary Clinton, elle a lancé en 2017 le mouvement Onward Together, qui recueille des fonds pour financer diverses organisations politiques qui s’opposent à Trump.

Le choix de deux juges à la Cour suprême opposés à l’avortement a aussi ravivé les craintes. Emily’s List, un comité d’action politique (PAC), a amassé un demi-milliard de dollars pour soutenir une liste de candidates pro-choix dans des circonscriptions disputées, en vue de contrer une éventuelle loi devant le Congrès.

De la tuerie de Parkland, en Floride, où un ancien élève a fait 17 victimes, est né le mouvement March for Our Lives, qui proteste contre l’absence de contrôle des armes à feu. Les jeunes survivants sont visibles, bruyants et organisés pour griller les élus sur les réseaux sociaux — surtout des républicains. Ils font écho à l’organisation Run for Something, qui veut intéresser les jeunes à la politique et former les candidats de demain.

Le mouvement Black Lives Matter, né en 2013 après une série de bavures policières contre les Noirs, a aussi pris de l’ampleur sous les attaques répétées du président contre les joueurs de la NFL qui posent le genou au sol par solidarité depuis l’an dernier pendant l’hymne national américain.

Échaudée par des commentaires jugés racistes du président, et par un taux de chômage plus élevé chez les Noirs (6,3 %) que dans l’ensemble de la population (3,4 %), la communauté afro-américaine s’est ralliée autour de groupes de pression. Par exemple, la Black Economic Alliance, un PAC formé de dirigeants d’affaires afro-américains, soutient 14 candidats de couleur, presque tous démocrates. Le coprésident de l’organisation Tony Coles espère « avoir une influence durable sur la politique, et sortir du cliché des visites improvisées dans les églises noires la fin de semaine précédant le scrutin ».

Les salves viennent aussi des scientifiques, outrés de voir l’administration Trump démanteler les budgets dévolus à la science, ranimer des industries dangereuses comme le charbon et l’amiante, et abdiquer dans la lutte contre les changements climatiques. Au point qu’une soixantaine de scientifiques sont maintenant candidats démocrates aux élections de mi-mandat, dont 13 au Congrès, répondant à l’appel du nouveau PAC 314 Action, qui veut accroître leur nombre.

Le retrait des États-Unis de l’accord de Paris sur le climat, en juin 2017, a aussi convaincu Elon Musk, patron de Tesla, de quitter le conseil économique du président. C’était le début d’un largage en règle par les grands patrons de la Silicon Valley, qui avaient pourtant entériné Trump au commencement de sa présidence en se joignant à ses comités ; Tim Cook (Apple), Jeff Bezos (Amazon), Eric Schmidt (Google) et Satya Nadella (Microsoft) étaient de la première réunion de son conseil de la technologie.

Mais en août 2017 est arrivé le drame de Charlottesville, qui a été le théâtre d’affrontements violents entre néonazis et antifascistes. Un militant d’extrême droite a foncé sur la foule avec sa voiture, tuant une manifestante antiraciste et en blessant 19 autres. Donald Trump a rejeté la faute sur les deux groupes, ce qui a provoqué la colère générale. En réaction, Kenneth Frazier, patron du géant pharmaceutique Merck, a claqué la porte du conseil industriel, suivi par d’autres PDG. Dénoncé partout, Trump a préféré démanteler toutes ses instances.

La politique de séparation des familles sans papiers, en juin dernier, a entraîné les mêmes condamnations, tout comme l’interdiction des immigrants de pays musulmans. Tim Cook a rappelé qu’Apple n’aurait jamais existé si le père de Steve Jobs, un immigrant syrien, avait été refoulé. Sundar Pichai, de Google, Mark Zuckerberg, de Facebook, et les gestionnaires d’eBay, Reddit, Uber et Cisco Systems ont tour à tour abandonné Trump, dirigeant plutôt leurs dons politiques vers des organisations progressistes.

Pourtant, ces patrons profitent largement des baisses d’impôts décrétées par son administration. Mais alors que sévit une pénurie d’ingénieurs et de programmeurs informatiques aux États-Unis, bon nombre de leurs succès sont liés à l’immigration et à des accords commerciaux qui éliminent les barrières.

La mobilisation tous azimuts donne des résultats. Neuf élections partielles fédérales se sont tenues depuis l’arrivée de Trump à la présidence. Bien que les républicains n’aient perdu que deux sièges, chaque fois, leurs appuis ont considérablement baissé — même dans des bastions comme l’Ohio et l’Arizona.

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Au cœur de la « Bible Belt », région du sud-est des États-Unis marquée par le fondamentalisme religieux, l’esclavagisme et la ségrégation raciale, la Caroline du Nord est aussi en plein virage. L’écrivain Mark Twain, qui qualifiait Montréal de ville aux cent clochers, pourrait dire la même chose de Charlotte, tant les églises y sont nombreuses. Et influentes.

Marilyn, chauffeuse Uber, place sa bible bien en vue et fait jouer de la musique chrétienne à ses clients. Début soixantaine, blonde platine au fort accent du Sud, elle s’affiche comme une admiratrice de Trump. « Il rend l’Amérique meilleure », dit-elle, répétant le slogan électoral. Son collègue Steven, Afro-Américain dans la trentaine, n’hésite pas, lui, à traiter son président d’« idiot qui [leur] fait honte ». Et son poids compte de plus en plus : les minorités visibles forment maintenant la majorité de la population de Charlotte — même si elles ne représentent que de 10 % à 15 % des élus.

De fait, le visage de la ville a changé depuis huit ans, à la faveur d’un boum sans précédent. Après la crise de 2008, Bank of America, qui y a son siège social, a multiplié les acquisitions. Wells Fargo y a déménagé un de ses sièges sociaux. Amazon et Apple y ont ouvert des centres de données, et des fabricants d’autos ont quitté Détroit pour s’établir à « Queen City ».

Une pluie d’emplois s’est abattue, attirant des jeunes familles de New York, de la Californie et du Midwest, séduites par le coût de la vie plus bas et de bons revenus. Des quartiers entiers ont poussé, dont la population a bousculé le portrait démographique. Des coins qui étaient farouchement républicains basculent du côté démocrate.

Boulet pour beaucoup, Donald Trump reste pourtant le meilleur atout des républicains auprès de leur base ultraconservatrice, où il jouit d’un appui massif.

À l’instar du Texas, autrefois très conservateur, les changements démographiques deviennent créateurs de swing states ou purple states — des États pivots comme la Caroline du Nord, susceptibles d’appuyer autant les démocrates que les républicains. « Avant, c’était Nord contre Sud, comme les relents de la guerre de Sécession, explique Eric Heberlig, de l’Université de Caroline du Nord à Charlotte. Maintenant, nos recherches montrent que l’opposition entre régions urbaines et rurales s’accentue. »

De dangereux clivages idéologiques, géographiques et religieux, selon lui, parce qu’ils favorisent le phénomène des chambres d’écho, selon lequel les gens ne fréquentent que ceux qui pensent comme eux. « Et nous perdons l’aptitude au compromis quand l’autre est perçu comme un ennemi », dit-il.

Boulet pour beaucoup, Donald Trump reste pourtant le meilleur atout des républicains auprès de leur base ultraconservatrice, où il jouit d’un appui massif. Voilà pourquoi il continue de sillonner le pays : en mobilisant ses plus fidèles partisans, il espère limiter la vague de mécontentement aux urnes.

Mais, étant donné son égo, le président risque de mettre la faute d’une éventuelle défaite sur d’autres, à coups de tweets belliqueux. Et de tirer profit du ressac en vue de l’affrontement présidentiel de 2020.

Après tout, c’est ainsi qu’il a gagné en 2016.

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