Trump ou Biden ? Vers qui penchera le vote des Latinos ?

Tenir pour acquis cet électorat assez volatil pourrait coûter très cher à l’un et l’autre camp, assure l’auteur Geraldo Cadava.

Geraldo L. Cadava (DR)

Viva Biden ! Latinos for Trump ! Les camps démocrate et républicain se mobilisent pour conquérir les voix latino-américaines. La minorité ethnique la plus importante des États-Unis (13 % de l’électorat en 2018, selon le centre de recherche américain Pew Research Center) est en effet l’objet de toutes les convoitises. D’autant plus que, contrairement aux idées reçues, les Latinos ne sont pas tous acquis au camp démocrate, puisque 30 % ont voté pour Donald Trump en 2016. Geraldo L. Cadava, professeur d’histoire à la Northwestern University (à Evanston, en Illinois) et auteur du livre The Hispanic Republican : The Shaping of an American Political Identity, décrypte l’identité de ces républicains hispaniques et les enjeux que cet électorat représente.

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D’où vient l’adhésion du tiers des Latinos au camp républicain ?

Ce vote est issu d’une longue tradition. Des groupuscules de républicains hispaniques ont fait leur apparition en Californie et au Texas dès les années 1960, ainsi qu’à New York, où la communauté portoricaine soutenait le gouverneur Nelson Rockefeller, un républicain. Toutefois, c’était sporadique : les Latino-Américains demeuraient dans l’ensemble dévoués aux démocrates depuis le New Deal de Franklin Roosevelt. Un changement a cependant eu lieu lors de la réélection de Richard Nixon en 1972. Depuis, près du tiers des Hispaniques votent pour les républicains. En près de 50 ans, cette appartenance s’est imposée et renforcée, devenant un soutien traditionnel.

Comment justifient-ils leur fidélité envers le Grand Old Party ?

Plusieurs facteurs expliquent le penchant républicain de certains Latinos, parmi lesquels on note l’importance de la liberté religieuse. Outre qu’elle est antiavortement, la minorité latino adhère au soutien des charter schools (écoles à charte) évangéliques et catholiques. Cette communauté apprécie également la tolérance envers la religion dans la vie publique. Un autre argument qui revient souvent est l’économie, qui se portait très bien avant la pandémie de COVID-19. Les Latinos ont profité d’une hausse de leurs revenus, d’une baisse du taux de chômage, d’une meilleure accession à la propriété, ainsi que d’une réglementation financière laxiste. Ils valorisent le bilan économique de Donald Trump, bien que cette embellie ait débuté sous Barack Obama en 2011. En outre, ils sont très attachés au patriotisme et à la sécurité : 50 % des patrouilles frontalières sont composées d’Hispaniques, comme une bonne partie des effectifs militaires et des forces armées. Les explications ne manquent donc pas… Et il faut aussi évoquer le rejet du socialisme et du communisme depuis la guerre froide, qui a forgé l’identité républicaine des Latino-Américains.

Le président américain a fait de la lutte contre l’immigration une des batailles de son mandat avec la promesse du « mur ». Comment expliquez-vous que ces électeurs ne se détournent pas de lui ?

Amorcée dans les années 1990, la radicalisation du parti républicain en matière d’immigration a atteint des sommets avec Donald Trump. Nombre de républicains latino-américains justifient donc leur choix en expliquant qu’ils privilégient d’autres secteurs, tels que l’économie, la santé et l’éducation. Ils considèrent que le parti républicain est celui qui représente le mieux leurs intérêts. Mais n’oublions pas qu’il y a des opinions très diverses sur le sujet : certains Latinos ne sont pas rebutés par la rhétorique de Trump, même s’ils ne cautionnent pas toutes ses positions sur l’immigration. D’autres républicains hispaniques pensent que les immigrants devraient entrer sur le territoire américain légalement, comme eux-mêmes l’ont fait. De manière générale, ils croient adhérer à un parti ouvert et dénué de racisme, mais sévère envers les immigrants illégaux.

Cette position trouble beaucoup d’Américains et de journalistes. Pourquoi ?

Les Américains ont une vision vraiment stéréotypée des Latinos. Pour eux, les républicains hispaniques sont forcément catholiques et cubains. C’est bien plus compliqué que ça. En fait, il s’agit d’une population extrêmement diversifiée. Cette vision étriquée est également véhiculée par les médias, où on ne voit et n’entend que des Latinos démocrates.

En quoi le vote latino est-il d’importance stratégique pour cette élection ?

Cet électorat est particulièrement scruté dans deux États décisifs : la Floride et l’Arizona. Donald Trump doit triompher dans le premier — un État pivot — s’il veut remporter l’élection. La Floride rassemble l’une des plus importantes communautés latino-américaines du pays et l’une des plus diversifiées : Vénézuéliens, Colombiens, Salvadoriens… Les Américains d’origine cubaine sont majoritaires dans le sud et ont longtemps voté pour les républicains ; les centaines de milliers de Portoricains — majoritairement démocrates, mais courtisés par les républicains — se concentrent quant à eux dans le centre de l’État. Aux précédentes élections, la victoire a été serrée et contestée. Or, le nombre d’électeurs latinos en Floride (2,4 millions) est plus important que la marge de victoire de Donald Trump sur Hillary Clinton en 2016 (112 911 voix d’écart). Quant à l’Arizona, elle reste un fief républicain convoité. Bill Clinton est le dernier candidat démocrate à y avoir remporté la majorité, en 1996, mais l’écart se resserre entre les deux camps, Hillary Clinton l’ayant perdue de peu en 2016 – 44,6 % contre 48,1 % pour Trump. En comparaison, Barack Obama n’avait recueilli que 44 % des voix face à Mitt Romney (54 %). En 2020, l’État pourrait basculer dans le giron démocrate en raison d’un changement démographique : on assiste à une hausse importante du nombre de jeunes Hispaniques en âge de voter. L’Arizona est en effet dominée par une population de Mexicano-Américains qui votent traditionnellement démocrate à 70 %.

Comment va évoluer cet électorat, selon vous ?

Jusqu’à présent, moins de 50 % de la population latino-américaine votait. Elle a été négligée par les politiciens américains pendant des années, excepté durant les campagnes électorales. En outre, les Latinos ont l’impression que leur vote n’aura pas d’impact significatif dans des États acquis aux démocrates, comme la Californie ou New York. Mais la donne va changer : il y a une forte natalité dans ces communautés et, toutes les 30 secondes, un Latino accède au droit de vote. Les jeunes sont plus progressistes et plus engagés que les membres des générations précédentes. Par exemple, les jeunes Cubains n’ont pas les mêmes idées sur la guerre froide ou Fidel Castro que leurs parents; ils sont plus réceptifs aux idées démocrates. En 2020, beaucoup de jeunes Latinos vont voter pour la première fois (5 millions, selon le Pew Research Center). En 2050, cette minorité représentera 30 % de la population américaine. Alors, obtenir 30 % des voix de cet électorat ne suffira plus aux républicains pour gagner les futures présidentielles.

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