Un deuxième géant démocrate déchu en deux mois ?

Alors que toute l’attention est tournée vers les déboires du gouverneur de New York Andrew Cuomo, un autre pilier démocrate menace de s’écrouler politiquement dans les prochaines semaines.

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L’auteur est chercheur associé à la Chaire Raoul-Dandurand, où ses travaux se concentrent sur l’étude et l’analyse de la politique américaine.

En 2020, alors que la pandémie éclatait et que le président des États-Unis méditait au lutrin de la Maison-Blanche sur les possibles vertus de s’injecter des désinfectants pour combattre le coronavirus, deux gouverneurs démocrates ont cultivé des faveurs politiques inespérées en jouant les contrepoids par leur approche nettement plus sensée. 

Andrew Cuomo, de New York, et Gavin Newsom, de la Californie, dirigeants des deux États à majorité démocrate les plus importants du pays, et les deux pôles culturels principaux des États-Unis, se présentaient résolument comme « pro-science » face à un Trump plutôt insouciant à l’égard du virus. Ils démontraient une réelle volonté de contrôler l’épidémie, prônant certaines des mesures de confinement les plus strictes du continent. 

Telle était l’image véhiculée. 

Cuomo, à son troisième mandat, jouissait alors d’un taux d’approbation des électeurs avoisinant les 80 % et était vu comme un président en devenir ; Newsom, qui avait connu un début de premier mandat chancelant, était désormais solidement ancré. 

Or, on sait la fin de l’histoire pour le premier : une accumulation de scandales monumentaux, allant du trafic de données gouvernementales pour dissimuler l’ampleur des répercussions mortelles de ses décisions concernant les résidences pour personnes âgées aux multiples accusations jugées crédibles de harcèlement sexuel. Cuomo a démissionné dans la disgrâce le 10 août dernier. Une histoire aussi extraordinaire que dramatique, le passage éclair de « héros à zéro ».

Mais cette nouvelle fait ombrage à un développement pratiquement aussi remarquable sur la côte Ouest : Gavin Newsom, gouverneur de la Californie, est probablement à quelques semaines de se faire éjecter, lui aussi, de son poste. 

Le « rappel »

La Californie et d’autres États de l’Ouest américain sont dotés d’outils constitutionnels pour accroître le pouvoir citoyen face aux machines politiques. Parmi ces outils figure le « rappel » (recall), procédure par laquelle, moyennant la signature d’au moins 12 % des électeurs de l’État, un scrutin peut être organisé pour congédier un gouverneur avant la fin de son mandat de quatre ans.

Obtenir suffisamment de signatures est extrêmement difficile : sur les quelque 200 tentatives de rappel lancées en Californie, seulement 11 ont répondu aux conditions requises. Et parmi ces 11, une seule a mené au congédiement du gouverneur. Il s’agissait de Gray Davis, qui s’est fait montrer la porte par les électeurs au début des années 2000, au moment où l’État traversait une crise énergétique. Il a été remplacé par Arnold Schwarzenegger.

Il est donc d’abord extraordinaire en soi qu’un scrutin de rappel soit tenu le 14 septembre prochain contre le gouverneur Newsom. En fait, au moins quatre autres tentatives avaient déjà eu lieu, sans succès, depuis son assermentation, en 2019. 

Dans le cas de Newsom, tout a basculé en novembre dernier, alors qu’après des mois de sévères restrictions sanitaires et d’obligation de porter le masque, le gouverneur a été photographié à l’intérieur d’un restaurant huppé de la vallée de Napa, sans masque, aux côtés d’au moins une douzaine de personnes entassées… incluant le lobbyiste en chef de l’Association médicale de la Californie. 

Le non-respect par des élus de décrets liés à la COVID-19 ne se limitait pas à Newsom — mais aucun ne symbolisait mieux la perception grandissante d’hypocrisie de la part de la classe politique, et aucun n’a créé un sentiment aussi viscéral d’indignation populaire. 

Du jour au lendemain, ce sont des centaines de milliers de noms qui se sont ajoutés pour virer Newsom. Au final, les organisateurs ont largement dépassé le nombre minimal de signatures requis, et ce, avant même la date d’échéance pour les soumettre. 

Quelles sont les chances de succès ? 

S’il est tout d’abord remarquable que le scrutin ait lieu, notons aussi qu’il a de véritables chances d’être fructueux. Tout d’abord, la moyenne des sondages donne le Oui et le Non au coude-à-coude. 

Le simple fait qu’un gouverneur démocrate dans un État aussi profondément démocrate doive lutter de façon aussi serrée pour sa survie politique est saisissant — Newsom a été élu par une vingtaine de points en 2018, alors que Trump a perdu l’État par une trentaine de points à la fois en 2016 et en 2020. 

Puis, le format même du rappel désavantage Newsom. Plutôt que de l’opposer directement à un candidat républicain désigné, ce qui, dans une ère de polarisation partisane, serait susceptible de faire rentrer les électeurs démocrates au bercail, le bulletin de vote contient une première question ne concernant que Newsom : le gouverneur devrait-il, oui ou non, être congédié ? 

Il s’agit, autrement dit, d’abord et avant tout d’un référendum sur le gouverneur. Ce n’est que dans le cas d’un Oui majoritaire que l’on tiendra compte de la seconde question sur le bulletin de vote, qui demande aux électeurs de choisir parmi une liste d’une cinquantaine de candidats le remplaçant de Newsom. 

Le Parti républicain de la Californie a habilement joué ses cartes en refusant d’appuyer un de ces candidats — ce qui prive Newsom d’une figure claire à attaquer et avec laquelle se mettre en contraste. 

Bien sûr, Newsom jouit également d’atouts majeurs, le plus important demeurant de faire face à un électorat aussi foncièrement démocrate — hormis Schwarzenegger, une exception évidente, aucun républicain n’a été élu à un poste majeur dans toute la Californie depuis 1994 —, et pourrait très bien s’accrocher. Reste que personne n’interpréterait une telle « survie » in extremis comme une réelle victoire. 

Dans un sens, quoi qu’il advienne le 14 septembre, Newsom a déjà perdu. Et la leçon a déjà été assimilée : ce n’est pas un hasard si, même avec la hausse marquée des décès liés à la COVID–19 au cours des derniers jours, aucun État, pas même la Californie, ne considère un retour aux mesures strictes de confinement. 

La gestion chaotique de la COVID de la part de Trump a largement expliqué sa défaite en 2020. L’ironie veut que la réaction aux antipodes de ses deux principaux rivaux ait également contribué à leur chute dès l’année suivante. 

Les commentaires sont fermés.

Curieux système électoral quand même. Ici on aurait un référendum qui demanderait si on veut que Justin Trudeau démissionne et qui on veut pour le remplacer parmi les 10 candidats suivants. Très étrange. Démocratique ?

Très étrange que sont ces États-Désunis! Ils ont eu un président Teflon qui a fait cent fois pire mais qu’on n’a pas réussi à dégommer et une caste politique républicaine aux mœurs franchement déplorables qui n’en subissent généralement pas les conséquences, D’autre part, on a des Démocrates qui se font lyncher dès qu’ils font un accroc. Comment ne pas voir deux poids, deux mesures?