Une Amérique accro au pot

Il y a 10 ans cette semaine, deux États américains légalisaient le cannabis. Depuis, même dans les régions les plus conservatrices, la marijuana est devenue un produit de consommation comme un autre, bien que son commerce demeure un crime fédéral. 

Danler / Getty Images / montage : L’actualité

L’auteur est chercheur associé à la Chaire Raoul-Dandurand, où ses travaux se concentrent sur l’étude et l’analyse de la politique américaine.

Il y a maintenant 10 ans, en novembre 2012, les électeurs de deux États de l’Ouest américain marquaient l’histoire dans le cadre de référendums d’initiative populaire. Au Colorado et dans l’État de Washington, les électeurs votaient à 55 % et 56 % respectivement pour la légalisation de la marijuana à des fins récréatives.

Même si la substance demeurait — et, en fait, demeure à ce jour — interdite par le gouvernement fédéral (dont les lois ont préséance sur celles des États), l’administration Obama avait délibérément fermé les yeux en recommandant aux procureurs fédéraux de « prioriser » d’autres enjeux, façon implicite de permettre à la légalisation d’aller de l’avant dans ces États.

Une décennie plus tard, force est de constater que ce mouvement a gagné en ampleur. La fin de la prohibition du cannabis s’est étendue dans bon nombre d’États, et les citoyens appuient de plus en plus sa légalisation. Sa consommation a aussi fait un bond spectaculaire.

Sur certaines questions, l’opinion publique américaine bouge peu au fil du temps. C’est le cas notamment de l’avortement : année après année, une majorité d’Américains se disent favorables à un accès légal à la pratique, avec certaines restrictions concernant le stade de la grossesse.

Mais les avis ne sont pas aussi constants au sujet de la légalisation de la marijuana. Après une longue période de stabilité, où entre le quart et le tiers de la population préconisait la fin de la prohibition du pot, il y a eu une véritable montée en flèche à partir du milieu des années 2000.

Désormais, près de 70 % des Américains se déclarent en faveur de la légalisation de la marijuana à des fins récréatives. Dans un pays si souvent polarisé sur les questions sociales, cela peut être considéré comme un large consensus.

Cette montée inexorable des appuis à la légalisation s’est accompagnée, dans la foulée des votes au Colorado et dans l’État de Washington, d’une vague de libéralisation d’un océan à l’autre.

Statut légal actuel de la marijuana dans les États américains

Source : National Conference of State Legislatures

Ce sont près de la moitié des États américains en 2022 qui, en plus d’avoir légalisé le cannabis à des fins médicales, l’avaient également fait à des fins récréatives — dans certains cas, cette décision a été validée par la voix du peuple, comme au Colorado, dans l’État de Washington et dans l’Oregon voisin, et aussi dans d’autres par le vote en assemblée législative, comme dans l’État de New York en 2021.

Malgré un large appui populaire, le mouvement de légalisation n’est pas universel pour l’instant. Il puise sa force d’abord dans les régions plutôt démocrates, en témoigne son succès sur la côte Ouest et dans le nord-est du pays. D’ailleurs, le 8 novembre dernier lors des élections de mi-mandat, un trio d’États plus conservateurs — le Dakota du Nord, le Dakota du Sud et l’Arkansas — a rejeté par référendum des mesures prolégalisations.

N’empêche, tout juste au nord de l’Arkansas, en territoire inconditionnellement républicain, les électeurs du Missouri, qui avaient appuyé Donald Trump deux fois en lui accordant une avance de plus de 15 points, ont donné leur aval au commerce légal du pot. Il s’agit d’une percée majeure dans la muraille républicaine, qui pourrait ouvrir les vannes vers d’autres fiefs de même tendance.

Cela met de la pression sur Washington pour que l’État fédéral — qui, rappelons-le, considère la consommation de cannabis comme un crime — annonce l’armistice de la guerre à la marijuana et légalise cette drogue douce d’un bout à l’autre des États-Unis.

La « normalisation » de la consommation

Cette vague d’ouverture survient malgré une promesse non tenue de la plupart des promoteurs de la légalisation afin de convaincre le plus grand nombre : elle ne s’accompagnerait pas d’une hausse de la consommation. Légaliser la substance, assurait-on, n’allait pas créer une plus grosse demande, mais simplement transférer ce commerce du marché noir vers un marché légal, réglementé et taxé.

Dix ans plus tard, on constate que la consommation de marijuana a bel et bien augmenté, et a même explosé chez certains groupes de la population.

Selon une étude des National Institutes of Health (NIH), la proportion de jeunes adultes qui disent avoir consommé de la marijuana dans les 12 mois précédents a crû de 50 % en 10 ans : ils étaient 29 % à avoir fumé en 2011, contre 43 % en 2021.

Ainsi, près d’un jeune adulte américain sur trois est aujourd’hui un consommateur régulier. Et selon l’institut Gallup, plus de jeunes déclarent dorénavant fumer de la marijuana que fumer du tabac ou encore vapoter.

Certains diront que ces augmentations sont trompeuses, car le fait de savoir la substance légale mène simplement des répondants à avouer ce qu’ils n’auraient pas osé admettre dans le passé. La légalisation serait venue corriger ce que les sondeurs appellent un problème de biais de réponse. C’est possible.

Reste que toutes ces données mettent en relief un point plus fondamental : les décisions publiques au sujet de la marijuana ont contribué à la « normaliser », avec des conséquences importantes en matière de santé publique.

La revue médicale Radiology a révélé en novembre les résultats d’une étude selon laquelle le pourcentage de fumeurs de marijuana qui souffrent d’emphysème est supérieur à celui des fumeurs de tabac uniquement. Pourtant, cette étude, comme plusieurs autres — dont certaines démontrant que plusieurs substances cancérigènes de la fumée de cigarette sont également présentes dans la fumée de marijuana (parfois même en plus grande quantité) —, a été largement ignorée dans la sphère publique.

Alors que la marijuana est de plus en plus acceptée et de plus en plus consommée, au moins une chose reste stable : la somme annuelle que les autorités américaines dépensent en publicité pour décourager la consommation de cannabis. Soit zéro dollar.

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Ce que vous omettez de mentionner dans votre chronique, Monsieur Jacob, c’est que la marijuana a longtemps fait l’objet d’une désinformation primaire et puérile. À titre d’exemple, on affirmait que la personne qui en consomme se mettrait à commettre des attentats sur-le-champ ou à devenir mongole. Fort heureusement, le monde évolue et, hormis peut-être quelques esprits obtus, plus personne ne croit à ces faussetés.

Pour ma part, j’estime que la légalisation, tant à des fins médicales que récréatives, est une excellente chose : les forces policières peuvent consacrer leurs efforts à des enjeux plus urgents… et le produit en soi acheté en toute légalité est de meilleure qualité.

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Bonjour, Excellent article, mais je suis de ceux qui n’acceptent pas que l’on utilise le mot « ‘Amérique » pour
désigner les États-Unis. Partout votre texte parle de l’Amérique et des américains. Je veux bien croire que ce vocable est bien répandu dans notre langage populaire, mais venant d’un membre de la Chaire Raoul-Dandurand, spécialiste des États-Unis, on s’attendrait à faire cette distinction.
Sans rancune,

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