L’étrange histoire de la «taxe du poulet»

Depuis 50 ans, les poulets bouleversent l’industrie des camionnettes.

(Photos: iStockPhoto)
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Au début des années 1960, l’Allemagne de l’Ouest connaît des difficultés économiques qui rendent certaines denrées hors de prix. Dont le poulet.

Arrive le sauveur: le poulet surgelé américain. En entier, en pilons… et en grande quantité. Uni­quement en 1961, la con­sommation de poulet augmente de 23 % en Allemagne en raison de l’importation de la volaille américaine.

Les Américains, eux, importent des voitures Coccinelle en quantité. Poulets contre véhicules, pourquoi pas! Mais les éleveurs allemands se rebiffent contre cette invasion de volaille. Ils font pression pour que leur gouvernement agisse.

L’appel est entendu, et l’Alle­magne commence à taxer le poulet américain jusqu’à 50 % pour favo­riser son industrie. La France décide de sui­vre cet exemple. Le litige commercial grimpe dans les hautes sphères. Plusieurs années après l’assassinat de John F. Kennedy, son entourage confiera que la moitié de sa correspondance avec le chancelier Konrad Adenauer concernait… la volaille!

Comme dans toute guerre commerciale, Washing­ton décide d’imposer des mesures de représailles. En décembre 1963, le président Lyndon B. Johnson signe une loi qui impose des droits de douane de 25 % sur les véhicules utilitaires légers construits à l’étranger. Ou si vous préférez, les pickups.

Il s’agit d’une réponse directe à la taxe sur la volaille imposée en Europe. Si bien qu’aux États-Unis la loi de Johnson est appelée la «Chicken Tax» — la «taxe du poulet». Le fait qu’elle s’appli­que à toutes les camionnettes étrangères vient secouer l’industrie automobile.

Les effets se font aussi sentir ici. Comme l’écrit le Globe and Mail, «si ça n’entre pas aux États-Unis, ça n’entre pas au Canada». Les tentatives des constructeurs étrangers de faire entrer leurs véhicules en pièces détachées pour les assembler en territoire américain échouent également.

L’affaire aurait pu en rester là. Mais la vague de délocali­sa­tion des usines automobiles, pendant les années 1980, vient pénaliser les mêmes entreprises que la «taxe du pou­let» devait protéger: leurs camionnettes n’étant plus fabriquées en sol américain, elles sont aussi soumises à la surtaxe.

Ce qui donne lieu à des situations parfaitement absurdes, où des constructeurs tels que Ford installent des sièges dans l’espace de chargement pour faire entrer leurs camionnettes dans la catégorie des véhicules passagers.

Une fois livrées, les camionnettes se font retirer leurs sièges par le constructeur afin d’être vendues sous leur véritable identité. Du grand art. Les sièges, eux, sont renvoyés à l’usine à l’étranger pour répéter le manège.

Qu’en est-il en 2016? L’Europe taxe toujours les poulets, et les États-Unis taxent encore les camionnettes avec leur «Chicken Tax». Voilà pourquoi les mastodontes américains dominent outrageusement le marché des camionnettes, alors que les voitures japonaises, coréennes ou européennes se sont taillé une place de choix.

Seules les camionnettes construites ou assemblées dans les usines du Canada et du Mexique ne sont pas touchées, en vertu de l’ALENA. Les constructeurs étrangers, comme Toyota ou Honda, l’ont bien compris.

L’idée d’abolir cette taxe anachronique est revenue sporadiquement, y compris dans l’industrie automobile américaine, qui la trouve complètement dépassée. Le Washington Post se demande même si la taxe a vraiment sauvé ou au contraire anesthésié une industrie qui n’a pas beaucoup évolué, devant le manque de concurrence.

Les critiques risquent d’être partiellement exaucés. Le Partenariat transpacifique, signé en février dernier, mettra fin à la «taxe du poulet» pour les 12 pays signataires. Les constructeurs asiatiques devraient en profiter.

Et les constructeurs européens? L’accord ne les touche pas. Il faudra donc attendre encore avant que les camionnettes Amarok (Volkswagen), Alaskan (Renault) ou Fullback (Fiat) fassent leur entrée dans notre marché.

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De toute évidence vous ne suivez la la politique américaine. Vous avez maintenant un Donald Trump qui a d’excellentes chances de gagner la présidence en novembre et qui se veut un espèce de gauchisme protectionniste très favorable aux tarifs et taxes à l’importation et contre le libre échange. …