France : l’école de la laïcité

Comme l’explique l’historien français Patrick Cabanel, expert en pratiques et cultures scolaires, l’école en France est le champ de bataille de la laïcité depuis deux siècles.

L'historien français Patrick Chabanel - Photo : Droits réservés
L’historien français Patrick Cabanel – Photo : Droits réservés

Alors que le débat sur les « valeurs québécoises » sur fond de laïcité divise profondément le Québec, le ministre français de l’Éducation nationale, Vincent Peillon, rendait publique le 9 septembre une nouvelle Charte de la laïcité. Affichés dans les 55 600 établissements scolaires publics en France, les 15 articles de la Charte réaffirment, entre autres, le principe de l’égalité entre filles et garçons et interdisent le port de « signes ou tenues par lesquels les élèves manifestent ostensiblement une appartenance religieuse ».

Pourquoi une Charte de la laïcité faite sur mesure pour les élèves ? Comme l’explique l’historien français Patrick Cabanel, de l’Université Toulouse II-Le Mirail, expert en pratiques et cultures scolaires, l’école en France est le champ de bataille de la laïcité depuis deux siècles.

Le concept de la laïcité en France remonte à la Révolution française. Quel était le but ?

La laïcité en France s’est clairement construite contre le catholicisme. Cette opposition découle de la grande bataille, qui a eu lieu au XVIIIe siècle, entre les penseurs des Lumières et les catholiques. Les partisans de la République [NDLR : les antimonarchistes] voulaient la démocratie, tandis que le clergé était contre. Ceux que nous appelons « républicains », en France, ont remporté la bataille politique entre les années 1860 et 1880. Au moment de la fondation de la Troisième République, en 1870, leur désir était d’affirmer la neutralité absolue de l’espace public. C’est ce qu’on appelle la laïcité. Cela n’est pas allé sans mal, puisque plusieurs crises politiques graves, notamment la défaite de 1940 [NDLR : l’invasion allemande pendant la Deuxième Guerre mondiale], ont presque réduit à néant les valeurs républicaines et laïques.

Mais alors pourquoi la Charte de la laïcité du gouvernement de François Hollande s’applique-t-elle uniquement aux écoles ?

La laïcité a de nombreux lieux d’exercice dans la vie publique. Ça peut être la vie politique, l’hôpital ou l’admission dans les cimetières, autre point très sensible en France. Mais l’école publique demeure le lieu le plus délicat pour l’exercice, la négociation et l’affrontement entre laïcité et religion. Elle est le premier lieu de contact des enfants avec les institutions. C’est à l’école qu’on construit des citoyens et le régime politique de demain. Or, pour les républicains, cette construction des futurs citoyens devait être tout à fait indépendante du catholicisme. C’est d’ailleurs pourquoi les religions minoritaires acceptaient la laïcité beaucoup plus aisément que les catholiques.

Depuis un siècle, de nombreux gouvernements en France ont adopté différentes lois afin de renforcer et de réaffirmer la laïcité. Pourquoi le gouvernement de François Hollande revient-il sur la question ?

En France, la religion est source de divisions politiques depuis des siècles. La laïcité est la seule manière de réunir l’ensemble des citoyens autour des valeurs fondamentales. Quand bien même il n’y aurait qu’une seule religion, il y aura toujours des divisions politiques entre différents types de catholiques, sans parler des agnostiques ou des athées ! Et donc, comme la religion ne peut que diviser la population, il faut bâtir un espace politique qui soit neutre, c’est-à-dire commun et où chacun est à l’aise.

La seule chose qui ait changé en un siècle, c’est l’adversaire « privilégié » de la laïcité : ce n’est plus le catholicisme politique, mais l’islam politique. Il faut qu’à l’école publique, là où on « fabrique » le collectif de demain, chacun se sente à l’aise — le catholique, le juif, le protestant, le musulman, le bouddhiste, l’athée, le franc-maçon. Et cette recherche de neutralité est un travail constant.

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Je ne suis pas vraiment d’accord avec les propos de monsieur Cabanel à l’effet que : « La laïcité en France s’est clairement construite contre le catholicisme. » Ce qui a servi de fil conducteur de la Révolution de 1789, c’est l’abolition des privilèges. À cette époque, la société était divisée en trois : La noblesse, le clergé et le tiers-état.

Lorsqu’on parle du clergé ici, ce sont des privilèges du « haut-clergé » dont il faut parler et non des prêtres dont plusieurs étaient en accord avec la révolution.

Monsieur Cabanel fait référence en parlant du 18ième siècle au « siècle des lumières » ; hors les lumières justement ne touchent pas le peuple ou la nation (dont le mot laïc est expurgé dans son étymologie), la philosophie des lumières s’adresse tout particulièrement à la noblesse, en partie aux clergés, en partie à la bourgeoisie d’affaires enrichie qui ne supportait plus d’être reléguée dans le tiers-état.

Ce n’est pas pour rien si Catherine II de Russie lisait Montesquieu et Voltaire qu’elle invitait et protégeait.

Ce qui est la pierre angulaire de la laïcité en France, c’est plus spécifiquement la suite donnée aux mouvements sociaux et ouvrier du 19ième siècle (parfois réprimés dans le sang) qui déferlent sur l’Europe, voire en particulier la « Commune de Paris » de 1870 ; ce n’est pas la lutte contre le catholicisme mais bien le principe de la séparation des pouvoirs qui viendra contrer la poussée alors inexorable du prolétariat.

Cela donnera par la suite la loi de 1905, toujours bien faite pour apaiser et endiguer les mouvements ouvriers et paysans. La laïcité n’est pas essentiellement anticléricale comme le laisse entendre monsieur Cabanel ; c’est dans les faits un corollaire de la « lutte des classes. »

— C’est sur les principes acceptés par tous, de la séparation, du partage des pouvoirs et de la possibilité pour tous d’accéder aux charges de l’État y compris les premières magistratures que se fonde la laïcité dont la seule dépositaire est l’État.

D’où l’importance fondamentale accordée à l’enseignement (instruction publique et civique) ; puisque l’accession aux divers charges de l’État requière un excellent niveau d’instruction pour tous. Sans aucune distinction sociale.

De la même façon monsieur Cabanel dit : « (…) leur désir [les fondateurs de la Troisième république] était d’affirmer la neutralité absolue de l’espace public. » — Où est-il allé pêcher cela ? — Dans les faits la Troisième république s’est faite dans la controverse aux lendemains de la guerre de 1870 qui opposait la France à la Prusse. Le pays était dévasté, le Second Empire était en déroute, Napoléon III contraint à l’exile, le gouvernement provisoire avait dû se réfugier en catastrophe à Versailles et il oscillait entre une restauration monarchiste avec le comte de Chambord et l’instauration d’un nouveau régime républicain avec Adolphe Thiers initialement monarchiste converti au républicanisme.

Le maréchal Mac Mahon élu président de la république le 25 mai 1873, déclare lors de son assermentation : « Avec l’aide de Dieu […] nous continuerons l’œuvre de la libération du territoire et du rétablissement de l’ordre moral dans notre pays ». Il soulignera encore la place centrale qu’occupe l’Église catholique dans la société. — Où se trouve donc cette : « neutralité absolue de l’espace public ? »

S’il n’eut été pendant le siège de Paris de la résistance héroïque des « Communards » (le peuple, la nation de Paris), c’est toute la France qui serait tombée aux mains des Prussiens et les français parleraient désormais allemand.

L’introduction d’un État laïque a été un bon moyen pour la bourgeoisie désormais acoquinée aux noblesses françaises pour juguler ce mouvement populaire issu de la « commune. » Ainsi on empêchait la formation d’un gouvernement prolétarien (d’où le fameux : « Prolétaires de tous les pays unissez-vous ! ») issu des classes ouvrières et paysannes.

La laïcité n’a strictement rien de neutre et cette neutralité de fait s’est immiscée dans le débat français depuis seulement une trentaine d’années. Avant le principe supérieur qui donnait une certaine cohésion à la société française : c’était l’égalité. Jamais la neutralité.

La France malencontreusement a montré ces dernières années qu’elle est incapable de défendre les valeurs de la république, incapable d’intégrer convenablement ses populations migrantes, incapable de conserver la moindre cohésion sociale dans sa propre population.

— Et le Québec évidemment voudrait suivre cette voie et réussir dans un domaine où la France se plante allègrement depuis près de 30 ans.